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Vente de cartes téléphoniques : Gagne-pain, gagne-petit

vendredi 17 avril 2015

Economie numérique

Ce n’est point un sot métier, mais une activité éreintante. Ecouler des cartes dans les rues de la capitale est devenue une activité banale comme tant d’autres occupations informelles à Dakar. Un véritable chemin de croix pour ceux qui s’y adonnent et espèrent très vite en sortir.

Madou, vendeur de cartes de crédit téléphonique, brandit une étiquette affichant en gros caractères ‘‘Promotion Orange 100%’’. Une arête de carton sur laquelle figure les logos et couleurs bigarrées des trois opérateurs de téléphonie qu’il agite mécaniquement devant quelques piétons désintéressés qui rentrent de travail. L’ambiance est bon enfant devant la boulangerie de la cité Diamalaye où piétons, vendeurs et voitures se disputent le trottoir étroit. Promotion oblige, la concurrence sourde avec ses congénères fait voir à intervalles réguliers ces affiches qu’ils portent sur eux-mêmes comme des hommes-sandwichs.

Dans tout Dakar, ils sont des centaines comme eux, à arpenter les grands axes routiers, à se faufiler entre deux files de voitures, ou à squatter les trottoirs pour vendre les cartes de crédit dans des conditions difficiles. Ruée vers les bolides à l’arrêt, devant un feu de signalisation, petit échange à travers la vitre à peine rabaissée d’une voiture, et le vendeur de farfouiller dans sa sacoche pour en extraire une carte de recharge avant de refourguer le billet vert de 5000 F Cfa qu’il vient d’encaisser. La journée a été bonne comme elle l’est à chaque fois qu’il y a promotion. ‘‘Les cartes se vendent comme des petits pains dans ce cas. Sinon, c’est le Seddo qui marche quand il n’y a pas promo’’, se réjouit Arfang Diallo, un jeune vendeur habillé aux couleurs de l’opérateur. Adossé à la rambarde de la passerelle sur la Vdn, la discussion avec ses congénères s’égaie au terme d’une soirée plutôt fructueuse. L’enthousiasme domine, teinté d’une certaine pudeur dès qu’il s’agit de parler des gains. ‘‘Aujourd’hui, nous avons réalisé de bonnes affaires. C’est tout !’’, déclare-t-il touchant du bois l’arbre qui leur sert de point de rencontre. Comme à l’accoutumée pendant les promotions, le chiffre d’affaires a bondi.

Ces vendeurs des cartes de recharge font partie du décor de la circulation automobile sur la voie de dégagement nord (Vdn). La légère pénombre du crépuscule ne les dissuade pas de s’adonner à la seule activité qu’ils connaissent. Près de la passerelle, non loin de la permanence du Pds, c’est le rush vers les voitures avançant à pas d’escargot à cause de l’embouteillage. ‘‘D’habitude, nous opérons près des feux de signalisation. Mais le soir, c’est l’heure de pointe à cause des travailleurs qui rentrent chez eux. C’est plus facile d’aller trouver les clients dans leurs voitures’’, dit Madou, ajustant ses lunettes. Un procédé profitable puisque certains achètent juste pour tromper une attente qui peut s’avérer longue des fois, selon le vendeur ambulant.

Bénéfices dérisoires

Dans ce milieu informel, la résignation est la chose la mieux partagée. Les maigres subsides tirés de cette vente des cartes n’emballent guère les vendeurs, mais faute de recours, ils se plient stoïquement à la dictature des grossistes. ‘‘Puisqu’’il faut bien vivre de quelque chose, nous sommes obligés de vendre ces cartes. Nous les acquérons à 950 ou à 970 F CFA l’unité pour les écouler à 1000 francs, soit un bénéfice de 30 ou 50 francs sur la carte’’, déclare Ibou Seck, un vendeur accroché sur la Vdn. 100 francs sur la carte de 5 000 et 200 francs sur celle de 10 000 qui s’écoulent plus difficilement ; faire des bénéfices consistants est un mirage pour ce job. D’ailleurs, les jeunes Sénégalais de l’exode rural ou de milieux défavorisés, ainsi que les Guinéens spécialistes de la vente ambulante qui s’y livrent, ne se font aucune illusion.

Le choix de ce travail tumultueux s’impose comme la seule issue. ‘‘Je sais très bien que je vivote au lieu de vivre avec ce métier. J’aurais aimé avoir un négoce stable, formel et prospère, mais puisqu’il faut bien s’accrocher à quelque chose, je m’y soumets. C’est mieux que rien’, se désole Waly Fall opérant sur la Vdn. Ceci étant dit, écouler les cartes de crédit n’est pas difficile. ‘‘C’est comme mettre de l’essence dans sa voiture ou manger quand on a faim. Beaucoup ont un besoin de communiquer et c’est tant mieux pour nous’’, déclare Ibou Seck. Quid des acheteurs ? C’est un peu monsieur tout le monde renseigne le vendeur.

Mais à tout seigneur, tout honneur. Les cartes se vendent selon les catégories d’acheteurs bien précises. ‘‘Il est vrai que pour les cartes de 5 000 ou de 10 000 francs, seules les personnes d’un certain standing l’achètent. J’en connais quelques-uns qui m’en achètent régulièrement pour leurs obligations professionnelles’’, avance-t-il. Sinon le grand public s’arrache la carte de 500 F CFA qui est le prix unitaire le plus accessible. En attendant la prochaine promotion qui va mettre un peu de folie dans leurs chiffres d’affaires, les vendeurs prennent leur mal en patience.

Ousmane Laye Diop

(Source : Enquête, 17 avril 2015)

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