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Accueil > Ressources > Points de vue > 2021 > Les financements et l’environnement des affaires des startups

Les financements et l’environnement des affaires des startups

lundi 22 mars 2021

Point de vue

Le Président de la République compte sur le renforcement du financement de la Délégation à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER-FJ) pour désamorcer la bombe sociale. Cette décision est pertinente mais il serait périlleux de reconduire la même méthodologie.

Si la démarche était véritablement impactante sur la jeunesse, on n’en serait pas à cette situation difficile, c’est évident.

Pour être caricatural, on aurait pu juste dire que beaucoup de bénéficiaires de la DER-FJ ont participé aux manifestations et d’autres ont publié des statuts Facebook et Whatsapp attestant de leur mal-vivre. C’est suffisant comme preuve d’échec si on ajoute que le Délégué a affirmé lui-même il y a quelques mois que beaucoup de bénéficiaires ont pris les pirogues à destination de l’Europe avec l’argent de leurs financements.

Mais on va essayer d’être un peu plus pédagogique parce que l’objectif de cette contribution est de participer à notre échelle à une amélioration de la démarche gouvernementale dans ce domaine.

La Délégation à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et Jeunes résorbera difficilement le chômage et la précarité des jeunes pour les raisons suivantes :

– Tout d’abord, pourquoi limiter les financements aux femmes et aux jeunes ? Les plus grands entrepreneurs au Sénégal et ailleurs n’ont commencé à connaître la réussite qu’autour de la cinquantaine, après avoir échoué plusieurs fois et tiré les leçons. Et, suite à leur succès, ils ont embauché des milliers de jeunes

– Pourquoi fonctionner comme des investisseurs privés pour certains projets avec une prise de participation, comme une banque pour d’autres en les mettant en rapport avec la BNDE, et pour d’autres encore comme des mécènes avec des subventions ? Pourquoi cette rupture d’égalité ? C’est basé sur quels critères ?

– Pourquoi il n’y a pas de transparence sur le processus avec des engagements de délais de réponse ? Avec une publication de la liste des bénéficiaires et des remboursements évidemment… Dans le milieu de l’investissement, même les structures privées annoncent fièrement leurs investissements et les informations sont publiées et leur servent même d’outil marketing.

– Pourquoi choisir des interlocuteurs privilégiés parmi les entrepreneurs comme s’ils sont les seuls ? Comme s’il n’y avait personne avant ? comme si de nouveaux ne peuvent pas émerger ? Des entrepreneurs s’étant débrouillés tout seuls avant la DER, très expérimentés et très respectés à travers le monde sont tout simplement ignorés.

– Pourquoi financer des structures déjà solides et présentes sur le marché depuis plus de 10 ans ? Pourquoi financer des projets qui ont déjà échoué ailleurs ?

– Pourquoi autant de participations à des événements internationaux, souvent en tant que sponsor ? On peut argumenter que c’est pour attirer d’autres financements extérieurs. Mais un organisme gouvernemental n’en a pas besoin comme si c’était une structure privée. Et cette suractivité très paradoxale avec les lenteurs de réponse, raison pour laquelle beaucoup se demandent s’ils travaillent réellement sur les demandes de financement.

– Pourquoi vouloir créer un incubateur au lieu de renforcer les nombreux incubateurs existants ou juste accompagner la création de nouveaux ?

En résumé, la DER donne l’impression de vouloir tout faire, trop vite, partout….sans résultats au finish.

C’est ce qui justifie les propositions suivantes :

– Fusionner toutes les structures de financement et de soutien de l’Etat pour plus de cohérence et d’efficacité

– Définir et publier les critères de financement avec une notation de chaque item

– Instaurer une vraie collégialité des décisions de financement pour éviter le syndrome du demi-dieu ou du messie

– Se débarrasser très vite de cette mauvaise image de bandes de copains et de partisans

– Renforcement de l’équipe opérationnelle avec des professionnels expérimentés dans chaque secteur et création d’antennes dans la banlieue et les régions pour être proche des réalités

– Se focaliser sur la recherche et la qualification de projets à haut impact social

– Créer un fort lien avec les universités et écoles de formation pour offrir des opportunités aux diplômés méritants et un filet de secours aux recalés

– Ouvrir les financements à toutes les personnes méritantes sans limite d’âge maïs engagement des séniors financés à embaucher des jeunes

– Garantir la transparence à tous les stades des procédures de sélection, de financement et de remboursement

– Arrêter ou limiter fortement le marketing personnel et les effets de buzz qui desservent une structure publique surtout si des demandes de financement ne reçoivent même pas de réponse

Maintenant, cela étant dit, un support financier seul ne réglera pas le problème des entrepreneurs, du moins dans le domaine du numérique qui m’est familier. L’argent n’est pas le seul problème car si les solutions sont vraiment pertinentes, les clients paieront.

En fait, après avoir démontré la pertinence et la durabilité d’un concept lors d’une phase pilote, le souci principal c’est de trouver de l’espace pour grandir, du champ pour progresser.

Les entrepreneurs du digital proposent avec leurs maigres moyens de véritables solutions nouvelles à de grands enjeux sociaux et économiques mais ils ont du mal à s’insérer dans le paysage existant. Que ce soit dans le domaine des finances, de la santé, de l’agriculture, de l’éducation, ils se heurtent souvent aux acteurs déjà présents, qui ont déjà fourni beaucoup d’efforts depuis de longues années et ont réussi à améliorer la vie des sénégalais dans leurs domaines respectifs. Ils trouvent aussi des acteurs traditionnels de l’informatique qui ont écrit leurs noms en lettres d’or dans l’histoire du Sénégal. Tous ces acteurs méritants sont donc bien adossés sur la légitimité acquise de leurs actions passées et présentes.

Cependant, la pierre angulaire du digital c’est surtout la collaboration… et si des Etats avec des technologies et une industrie très avancée ont accepté depuis longtemps qu’ils ne pourront jamais atteindre les Objectifs du Développement Durable (ODD) en 2030 sans collaboration avec l’écosystème digital, que faut-il dire de notre cher Sénégal ? de notre chère Afrique ?

Ces Etats ont placé les startups digitales dans le cœur de leurs stratégies de développement et de leur diplomatie.

Tenant compte de cela, il est indispensable que dans chaque domaine économique et social de notre pays, un espace de dialogue et d’échanges soit garanti pour que la voix des innovateurs du digital soient entendue et prise en compte.

De par sa nature, l’innovation digitale est disruptive et se heurte toujours à la réglementation parce qu’elle véhicule des concepts nouveaux donc non connus et non prévus auparavant. Donc cet espace doit être transparent, encadré avec des règles connues de tous mais surtout fonctionner sur une base paritaire et collaborative entre les innovateurs et les institutionnels.

La logique voudrait que même si l’Etat investit dans des startups, cela doit être prioritairement dans celles œuvrant pour le bien-être social et dans les domaines régaliens de l’Etat.

Et une fois qu’une startup arrive à percer sur la scène internationale et à s’imposer son concept dans les plus hautes instances internationales, que les démembrements de l’Etat de son secteur évitent de la plagier et récupérer le marché qu’elle a réussi à susciter pendant des années d’effort. Et surtout pas avec l’aide d’entreprises étrangères !!!

Ci-dessous quelques propositions pour une collaboration efficace entre l’Etat et les startups du numérique :

– Faire une distinction claire entre les projets de transformation digitale et les projets utilisant le digital pour juste numériser certaines activités. Ce point peut être approfondi.

– Concentrer les efforts de l’Etat sur les projets de transformation digitale qui sont les plus difficiles à mettre en place mais qui sont les seuls porteurs de croissance significative

– Encourager la mise en place d’une plateforme nationale qui recense tous les projets de transformation digitale par secteur social et économique. Ceci apportera de la transparence et de facto une protection de la propriété intellectuelle pour les innovateurs.

– Développer des Living Labs (laboratoires vivants) qui mettent autour d’une même table des chercheurs, des universitaires, des juristes, des experts de chaque domaine, les associations de consommateurs… et des entrepreneurs du numérique pour le co-développement de solutions adaptées à une demande bien identifiée. Ces Living Labs mèneront des expérimentations, des projets pilotes de bout en bout, de la conception et à l’évaluation et ceci dans chaque secteur de la vie de la nation

– Organiser des séances trimestrielles d’innovation inversée durant laquelle les institutionnels vont présenter leurs priorités aux entrepreneurs avec charge à eux de les adresser avec des solutions digitales. Ces solutions peuvent être développées ou pas dans les Living Labs précités

– Aider les startups émergentes à signer des conventions de partenariat avec les pays de la sous-région ouest-africaine portant sur les solutions déjà éprouvées au Sénégal

Adama KANE
Ingénieur Télécoms, Innovateur Digital
Prix African Entrepreneurship Award, 2015
Prix de l’Union Internationale des Télécommunications pour l’Impact Social, 2015
Ashoka Fellow 2016, Making More Health Fellow 2016
Grand Prix de l’Université de la Santé Digitale, France 2016
Lauréat Innovation pour les ODD 2030, Assemblée Générale Nations Unies 2017
Prix USAID sur l’Accès Inclusif à la Santé, Assemblée Générale Nations Unies 2019

(Source : Social Net Link, 22 mars 2021)

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