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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2017 > Juillet 2017 > Victor G. Ndiaye : “les prochains champions viendront du Net”

Victor G. Ndiaye : “les prochains champions viendront du Net”

jeudi 6 juillet 2017

Portrait/Entretien

“On entend souvent dire que l’Afrique est peu développée parce qu’elle n’exploite pas assez ses ressources naturelles. La réalité, c’est peut-être surtout qu’elle n’exploite pas assez ses ressources intellectuelles.” Le constat est de Victor Ndiaye. Dans un entretien exclusif accordé à FA en marge de la première édition des Performances Talks à Dakar, le fondateur du cabinet Performances Group estimé que les prochains champions viendront du Net.

Tout d’abord, merci de nous accorder cette interview M. Ndiaye. Pourriez-vous brièvement nous présenter ce que vous appelez les Performances Talk ainsi que la finalité d’un tel exercice ?

Cela fait maintenant 22 ans que le cabinet Performances accompagne la transformation des économies africaines, en conseillant aussi bien des entreprises, des Etats que des institutions régionales. Nous souhaitons aujourd’hui mettre en lumière ce qui se fait de mieux (et il y a beaucoup de bonnes choses qui se font en Afrique !), partager notre expérience, et échanger sur une large variété de sujets avec des experts et personnalités reconnus dans ces domaines. C’est le sens de cette série des Performances Talk, que nous avons le plaisir d’inaugurer aujourd’hui.

Quelles leçons avez-vous tiré de ces 22 ans d’existence ?

Tout d’abord à un niveau individuel, il est dommage de ne limiter qu’à nos clients tout le savoir accumulé dans les nombreuses missions que nous avons réalisées à travers l’Afrique. Bien sûr, la confidentialité pour chaque client sera toujours scrupuleusement respectée. Mais un plus large partage de réflexions générales était souhaitable, ne serait ce que comme contribution citoyenne. Puis à un niveau plus global, ce qui est vrai pour nous est vrai pour beaucoup d’autres acteurs, qui n’ont pas souvent l’occasion de partager leur savoir. On entend souvent dire que l’Afrique est peu développée parce qu’elle n’exploite pas assez ses ressources naturelles. La réalité, c’est peut-être surtout qu’elle n’exploite pas assez ses ressources intellectuelles. Et notre conviction est qu’en favorisant ainsi le mélange et la confrontation des idées et des savoirs, nous serons capables d’apporter toutes les solutions à nos problèmes.

Le nom du cabinet Performances Group revient souvent lorsqu’on parle des politiques d’émergence en Afrique. Et depuis quelques années, ce terme de l’émergence revient quasi-systématiquement dans tous les discours économiques ou politiques sur l’Afrique, quasiment comme une rhétorique. Quelle est votre lecture de ce phénomène ?

Il est vrai qu’il y a trois mois, lors de de la Conférence Internationale sur l’Emergence Africaine à Abidjan, Performances Group a publié le rapport « Emerging Africa Insights 2017 », où nous proposions un nouveau cadre d’analyse du processus d’émergence, à travers notamment ce que nous avons appelé « la pyramide de l’émergence ».

C’est une bonne chose, qu’à un moment de son histoire, un pays décide de prendre son destin en main et de se forger un avenir ambitieux. Mais comment on y va et comment on sait qu’on est dans la bonne trajectoire ? Face à ce que vous appelez la « rhétorique » de l’émergence, une grille d’analyse rigoureuse semblait effectivement nécessaire. Nous avons ainsi défini cinq leviers critiques. L’un deux, c’est par exemple l’existence de « moteurs de croissance », c’est à dire des secteurs dans lesquels le pays est compétitif sur les marchés internationaux. Ainsi, un pays qui se dit émergent doit être capable de montrer ses entreprises championnes, et les secteurs dans lesquels grâce à elles il va à la conquête des marchés internationaux.

N’est-ce pas réducteur de limiter l’émergence d’un pays à la présence de champions nationaux ?

Bien sûr, ces entreprises ne sont que la face visible de l’iceberg et pour qu’elles ressortent, c’est tout un écosystème, voire tout un pays qui les pousse vers le haut. Ainsi, un autre levier critique, peut être même le plus critique de tous, c’est ce que nous appelons « la Culture de l’Emergence » : des attitudes, comportements et valeurs des populations qui sont réellement favorables au progrès (travail, respect des lois, méritocratie…). Culture elle même qui est la résultante de beaucoup de choses : les opportunités offertes à chacun (à travers l’éducation, la santé, les emplois), la qualité des institutions, la qualité du Leadership…

Quelle est la place du numérique dans cette dynamique d’émergence des pays africains ?

Elle est centrale. Le numérique non seulement nous permet de nous améliorer dans beaucoup de domaines (des secteurs économiques plus performants, des administrations plus efficaces, un renforcement du contrôle démocratique), mais également d’envisager de vraies solutions dans des domaines critiques où beaucoup de pays apparaissent aujourd’hui en panne de réponses (comme les système éducatifs ou de santé). Le numérique s’est imposé également durant la dernière décennie comme un des premiers moteurs de croissance au niveau mondial. Là où d’aucuns pensaient hier que l’Afrique était trop pauvre pour faire du numérique une priorité, la réalité d’aujourd’hui serait plutôt qu’elle est trop pauvre pour ne pas en faire une priorité. Ainsi, aussi bien pour améliorer sa productivité que pour capter sa part de ce fabuleux marché mondial, l’Afrique doit être un acteur, et non un simple spectateur de l’économie du savoir de ce 21ème siècle.

Quel est selon vous le meilleur moyen de pleinement exploiter ce potentiel qu’offre le numérique pour l’Afrique ?

D’abord en enlevant les lunettes du passé, qui faisaient qu’on voyait le secteur des télécommunications avant tout comme une vache à lait pour les trésors publics. Le business model a changé, et la création de richesses viendra de plus en plus des acteurs du Net, et c’est à ce niveau que nous devons essayer dès maintenant de peser et de faire émerger des champions nationaux. Et nous avons toutes nos chances, car dans ce domaine les meilleures solutions sont celles qui répondent le mieux aux usages locaux. Vous savez, des champions comme M-Pesa ou Wari, dans le transfert d’argent, ne pouvaient pas apparaître aux Etats Unis car leurs réalités sont différentes. Tous nos problèmes sont donc en réalité autant d’opportunités pour les milliers d’innovateurs en Afrique qui sauront apporter les réponses adéquates. Et nos Etats doivent accompagner ce processus, en étant eux mêmes les premiers usagers par la généralisation du numérique dans toutes les transactions avec l’Etat, et en favorisant systématiquement des champions régionaux, futurs géants mondiaux.

Propos recueillis par Abdoulaye Sow

(Source : Financial Afrik, 6 juillet 2017)

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