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Vente de téléphones portables : Patte d’ Oie brille… dans le noir

samedi 19 octobre 2013

Usages et comportements

Point de convergence de plusieurs jeunes et adultes venant d’horizons divers, la station de la Patte d’Oie est, pour ces individus, un espace lucratif où ils arrivent à entretenir l’illusion d’une vie où se mêle illégalité et envie de gagner honnêtement sa vie. Traqués souvent par la police, ils continuent de fréquenter en masse cet endroit dénommé « réseau ». Pourquoi sont- ils fascinés par ce site au risque de leur liberté ?

La Patte d’Oie brille…. dans le noir. En cette nui étoilée, une foule compacte bloque l’esplanade de la station de ce quartier situé dans le ventre mou de la capitale sénégalaise. Déguenillés, composés de tous les âges, ces jeunes s’inventent une occupation en s’activant dans la transaction d’appareils téléphoniques. Cette place est un haut lieu de « business » de portables de toutes sortes qui attirent plusieurs acheteurs pressés de trouver un appareil bon marché. Ils s’arrêtent, les regardent, et les touchent parfois avant de demander leur prix de vente. Les marchandages vont bon train. Sous le regard des passants, cette activité « illicite » prospère ici. Comme chaque soir, l’affluence donne plus de relief à cette ambiance de marché. Des chaines à musiques, placées en face de la pharmacie dudit lieu, distillent à longueur de journée des chansons religieuses et des airs de musique.

A la recherche de clients pour écouler leurs produits, les vendeurs occupent cet endroit tous les jours. Ils les (clients) abordent avec beaucoup de tact, les courtisent pour leur présenter leurs produits. Installés ici depuis 2002, ils estiment que cette zone est un carrefour qui relie plusieurs secteurs de la ville. « La position géographique de la Station est confortable pour leurs activités », avancent-ils.

Teint noir, taille élancée, Issa, habitué des lieux depuis 2005, tourne sa tête de gauche à droite. Actif, il attend les clients avec impatience pour écouler les trois portables qu’il a entre ses mains. « Le « réseau » n’est pas comme les autres marchés qui ferment à partir de 19h. J’arrive ici tous les jours à 8h du matin pour ne rentrer qu’aux environs de minuit. L’heure à laquelle, les commerçants plient bagages », explique-t-il. Originaire de Touba, il soutient qu’ils sont dans une voie publique. « Nous l’occupons parce que c’est un point stratégique. Les gens qui rentrent de la banlieue (Pikine, Parcelles assainies, Guédiawaye et autres destinations) passent par cette voie », argumente-t-il. Un ami abonde dans le même sens. « Vous savez bien que la Station de la Patte d’Oie est au cœur de la ville. Elle fait partie des poumons économiques de Dakar. Elle est à zéro mètre de l’aéroport et du Stade Amitié », dit-il en ayant les yeux rivés sur les clients qui passent devant lui.

Des produits à prix bas, gagner ou perdre

« Le prix des portables varie selon la qualité du produit. Ici, Avec 4000 Francs Cfa, tu peux avoir un portable. Tout dépend de ce dont tu as besoin. Moi, le prix de mes portables oscille entre 5000 Francs et 15 000 F. On les vend moins cher parce que la plupart du temps, c’est des appareils qui ont été utilisés », informe Bamba Sy. Agé de 32 ans. Fata, ancien photographe de profession, converti dans cette activité depuis 2009, tente d’amadouer deux clients avec un portable Nokia simple. De 12 000 Francs Cfa, ils sont passés à 5000 francs. Marché conclu. Méfiants, ils inspectent l’appareil sous toutes les formes. Le vendeur minimise, néanmoins, l’écart entre la qualité du produit et son prix de vente. Pour lui, « il s’agit d’un appareil qui a déjà roulé partout. Et, la plupart du temps, les clients ne payent pas au-delà de 15 000 Francs Cfa ».

Dans le « réseau », les portables y sont vendus ou échangés sans aucune procédure officielle. Les transactions se déroulent dans les conditions très opaques. L’origine et la qualité ne sont jamais certifiées par les vendeurs attirés uniquement par le business. Pas de factures. Pas de garantie. Le produit acheté est non remboursable dans la plupart des cas. « Il arrive qu’un client revienne avec un portable déjà acheté, un à deux jours après. Mais, moi, je ne rends pas l’argent déjà encaissé. Il y a toujours des risques », précise un jeune ambulant. Pour motiver son refus de reprendre la marchandise vendue, il avertit : « J’achète ces produits auprès des fournisseurs sans garantie. Je prends toujours le temps de bien expliquer à mes clients de vérifier les différentes fonctionnalités du portable que je leur vends. Maintenant s’ils reviennent après me dire que quelque chose ne marche pas, je serai désolé mais je ne vais pas reprendre », ajoute-t-il en affichant son sourire de truand sans « rancœur ».

Leur calvaire au quotidien

Sac noir au dos et sous l’aisselle, Mamadou Ndiaye est régulièrement traqué par le propriétaire et la police. Sur place, le propriétaire de la « station » a recruté « exclusivement » un vigile pour leur interdire d’occuper l’espace polarisant son service. Mais, ils reviennent toujours à l’assaut pour continuer à chercher leur pain quotidien. « Nous sommes conscients que nous sommes dans l’illégalité la plus totale, mais on y peut rien. La plupart, d’entre nous, sont des pères de famille. Moi, j’ai deux enfants. Pour les entretenir, je viens ici pour gagner ma vie honnêtement. Mais tout le temps, il (le vigile) nous contraint de quitter les lieux. Souvent, c’est lui qui appelle la police pour qu’elle nous traque », témoigne un vendeur. Pour lui, cette situation est provoquée par l’affluence qui ne cesse de gagner le « réseau » qui affiche toujours le plein. « Nous sommes souvent infiltrés par des malfaiteurs », dévoile-t-il. Lassés par les multiples descentes des hommes de tenues, ces vendeurs déclarent être victimes d’un harcèlement de la part des policiers qui cherchent aussi à mettre la main sur des voleurs portables qui tentent de recycler leur butin dans ce marché noir. « Nous ne faisons que nous débrouiller ici pour aider nos parents. Nous ne sommes pas des voleurs ni encore moins des gangsters. Nous n’avons rien fait de mal », affirme l’un d’entre eux. Visage triste, teint noir, taille moyenne, il poursuit et dénonce dans un ton sec : « Les policiers ne font que voler nos portables. Pratiquement, Ils viennent ici chaque jour pour ramasser nos portables. En contre parti, ils nous demandent 3000 Francs Cfa pour chaque portable saisi », fait-il savoir. Un autre surligne : « La Police nous a expulsés ici plusieurs fois. Nous avons séjourné dans les commissariats environnants. Mais cela ne nous empêche pas de revenir faire nos activités. » Mais, le « business » ne cesse de prospérer dans ce coin perdu au cœur de la capitale.

Pape Nouha Souané

(Source : Le Quotidien, 19 octobre 2013)

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