Transformation du système éducatif : L’école africaine à l’ère de l’Ia et des langues nationales
mercredi 17 juin 2026
Face aux bouleversements technologiques mondiaux, l’Afrique francophone passe à l’offensive pour dicter ses propres règles du jeu numérique. Un atelier régional stratégique s’est ouvert à Saly pour harmoniser l’intégration de l’Intelligence artificielle (Ia) dans les salles de classe et accélérer la numérisation des contenus en langues nationales. Un enjeu capital pour la « souveraineté cognitive » du continent.
Loin d’être une simple mise à niveau technique, l’introduction de l’Ia dans les systèmes éducatifs africains est présentée par les autorités comme un enjeu géopolitique majeur. Dans un monde où les données dictent les algorithmes, l’Afrique entend protéger ses esprits. Organisée par l’Unesco et le Centre Gpe Kix Afrique 21, en partenariat étroit avec le ministère de l’Education nationale du Sénégal, cette rencontre de haut niveau réunit plusieurs délégations ministérielles, experts, chercheurs et enseignants venus du Bénin, du Burundi, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, de la République démocratique du Congo et de la République centrafricaine.
Rejeter la « colonisation des esprits »
Moustapha Mamba Guirassy, ministre de l’Education nationale du Sénégal, qui a présidé la cérémonie d’ouverture, a insisté sur ce point lors de son allocution : « Les données constituent désormais une richesse stratégique. Si nous ne maîtrisons pas nos données et les outils qui les exploitent, nous risquons de subir une nouvelle forme de colonisation, une colonisation qui agirait sur les esprits, les représentations et les modes de pensée. »
Pour faire face à ce risque, le ministre a rappelé que l’humain doit rester au centre de la machine. Selon lui, le véritable défi ne réside pas dans l’adoption de la technologie par les jeunes, qui sont déjà des « digital natives », mais dans le développement de compétences fondamentales : « le véritable défi consiste à renforcer l’intelligence naturelle afin qu’elle puisse orienter, encadrer et influencer l’Intelligence artificielle », a-t-il martelé.
Le numérique au service des langues nationales
L’autre grand axe de cet atelier concerne la traduction des ressources numériques. Pour les participants, l’efficacité pédagogique passe impérativement par l’usage des langues maternelles dès le début du cursus scolaire, un processus désormais soutenu par les outils technologiques modernes. L’Ia est ici perçue comme un catalyseur inédit pour valoriser le patrimoine linguistique africain. « Lorsqu’on aborde la question des langues nationales, le numérique représente une formidable opportunité. Il peut faciliter leur intégration, leur appropriation et leur valorisation dans les systèmes éducatifs. Assumer nos langues, c’est également assumer notre souveraineté cognitive et culturelle », a précisé le ministre.
La dynamique « Sénégal 2050 » en marche
Cet atelier s’inscrit dans la continuité d’un processus de réformes amorcé depuis plusieurs années dans l’espace francophone (notamment via les séminaires de Dakar en 2024, de Côte d’Ivoire et du Bénin en 2025). Le Sénégal profite de cette tribune pour arrimer sa politique éducative à la nouvelle vision systémique du Président Bassirou Diomaye Faye.
Cette ambition, formalisée dans le nouveau référentiel des politiques publiques « Sénégal 2050 », s’opérationnalise déjà sur le terrain à travers trois leviers majeurs : la création de la Dptic (Division de la promotion des technologies de l’information et de la formation) pour accélérer les réformes, la révision des programmes sectoriels afin de mettre l’accent sur les matières Stem (Sciences, technologie, ingénierie et mathématiques), un partenariat stratégique avec l’Université virtuelle du Sénégal (Uvs) pour la formation des acteurs de l’éducation.
Alors que les travaux techniques débutent, les attentes des gouvernements africains et de leurs partenaires (Ifef-Oif, Auf, Confemen, Crdi) sont fortes : aboutir à des plans de formation harmonisés pour les enseignants et poser les bases de l’institutionnalisation de l’Ia. L’avenir de cette transition numérique devra cependant s’accompagner d’un garde-fou moral rigoureux. Le ministre de l’Education nationale a ainsi appelé à une prise de conscience globale : « Chaque pays devrait disposer d’une charte éthique encadrant l’utilisation de l’Intelligence artificielle, tout en œuvrant à l’élaboration de principes communs à l’échelle internationale. »
Les experts ont désormais toutes les cartes en main pour dessiner les contours de l’école africaine de demain.
Alioune Badara CISS
(Source : Le Quotidien, 17 juin 2026)
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