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Tidjane Dème, l’architecte discret de la tech africaine

dimanche 22 juin 2025

Portrait/Entretien

Codirigeant de Partech Africa, ancien de Google, ce Sénégalais a fait du financement des start-up continentales bien plus qu’un métier. Portrait d’un homme qui refuse la charité et préfère démontrer que l’Afrique tech peut conquérir le monde.

Dans les couloirs feutrés des bureaux d’investissement comme dans les incubateurs bondés de Dakar ou Lagos, un nom revient invariablement : Tidjane Dème. À 52 ans, ce Sénégalais a fait du financement des start-up africaines bien plus qu’un métier : une mission. Codirigeant de Partech Africa, le plus grand fonds de capital-risque dédié au continent, il incarne une génération d’investisseurs africains qui refusent de quémander et préfèrent démontrer. Portrait d’un homme qui redéfinit les codes de la tech africaine.

Le parcours de Tidjane Dème épouse les métamorphoses de la tech mondiale. Ingénieur de formation passé par l’École des mines de Paris puis l’Ensta-Paritech, il « a vécu plusieurs vies », comme le souligne Jeune Afrique. Consultant chez Capgemini, entrepreneur dans la Silicon Valley avec Cosine Communications, puis fondateur de CommonSys, une société spécialisée dans les solutions e-gov en Afrique de l’Ouest, il gravit tous les échelons avant de rejoindre Google.

Entre 2009 et 2016, depuis Dakar, il « pilote les activités de Google en Afrique francophone », orchestrant notamment « le déploiement de YouTube sur six marchés africains ». Cette expérience au sein du géant américain lui offre une perspective unique sur les enjeux technologiques du continent, qu’il met aujourd’hui au service de Partech Africa, lancé en 2018.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Partech Africa dispose de « deux véhicules d’investissement » : le premier, levé en 2019, d’un montant de « 125 millions d’euros », et le second, mobilisé en 2023, de « 280 millions d’euros », selon JA. Cette puissance de feu permet au fonds de placer « des tickets de 1 à 15 millions de dollars du stade de l’amorçage jusqu’à la série B » et d’avoir « misé sur 25 start-up », dont plusieurs références continentales comme Wave, TradeDepot, Yoco ou encore Djamo.

Pour Samba Lo, cofondateur de Socium, soutenu par Partech en 2024 dans le cadre d’une levée de 5 millions de dollars, Tidjane Dème est « une référence, un modèle, un parrain ». Plus encore, leur rencontre en 2016 « a été le déclic de son aventure entrepreneuriale », illustrant l’influence de celui qui fait « de la construction d’un écosystème tech et financier africain son cheval de bataille ».

Une philosophie anti-misérabiliste

Contrairement aux fonds d’impact traditionnels, Partech Africa revendique une approche résolument business. « Démontrer que le continent offre un potentiel de rendement très élevé, et non solliciter de l’aide », telle est la philosophie défendue par Tidjane Dème. Le fonds « refuse de se positionner comme un acteur de l’impact social », non par indifférence, mais parce qu’il veut « attirer un capital plus large sur la base des opportunités économiques que présente la tech en Afrique ».

Cette stratégie se traduit par une sélection rigoureuse. Sur les « environ 500 demandes de financement par an » reçues, Partech Africa vise « 5 à 6 nouvelles jeunes pousses chaque année ». Henri Huet, qui pilote les activités de fusion-acquisition pour Raisers Partners depuis Abidjan, salue cette exigence : « Partech Africa a un niveau d’exigence élevé et une méthodologie soigneuse, loin des paillettes ou de la tendance du moment. »

Au cœur de cette sélection, Tidjane Dème cherche « des fondateurs ambitieux qui veulent créer des entités solides, bien gérées et capables de devenir des championnes régionales ». Mais au-delà des critères classiques, il met en avant une spécificité africaine : la résilience. Sur des marchés où « de nombreuses contraintes rendent l’exécution des projets complexe », il observe que « ce sont les équipes capables de concrétiser efficacement leur vision qui font la différence ».

Cette conviction le mène à un constat sans appel : « À taille d’entreprise équivalente, un entrepreneur africain, c’est un caïd », lance-t-il, soulignant que les entrepreneurs du continent affrontent « bien plus d’obstacles que leurs homologues ailleurs dans le monde, notamment en Europe ».

Malgré ces succès, Tidjane Dème reste lucide sur les obstacles. L’évolution de l’écosystème tech continental « demeure trop lente à ses yeux », pénalisée par « le déficit de fonds, notamment au stade le plus critique de l’amorçage », et « le manque de dialogue entre sphères publique et privée ». Son diagnostic est sans détour : « Au lieu de chercher à créer la prochaine Silicon Valley, les États devraient d’abord identifier les réformes structurelles à exécuter pour créer un écosystème viable. »

Cette critique s’étend à la régulation, notamment dans la fintech où « la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et les fintechs croisent le fer ». Pour l’investisseur, « créer des espaces de dialogue entre les régulateurs et les acteurs non régulés ou émergents pour qu’ils s’imprégnent des règles du jeu est indispensable ».

Transmettre pour pérenniser

Conscient que « 99 % du temps est consacré à refuser des projets », Tidjane Dème cultive l’humilité : « même les meilleurs fonds se trompent et l’humilité doit être la clé de voûte du métier d’investisseur ». Cette sagesse nourrit son nouveau combat : faire émerger « la nouvelle génération de capital-risqueurs ». Avec son associé Cyril Collon, il « consacre du temps à contacter de jeunes acteurs du secteur qui souhaitent lever des fonds pour leur proposer de l’aide ».

Ce rôle de « facilitateur » puise ses racines dans son histoire familiale. Fils de Thierno Dème, « un guide religieux musulman très attaché aux valeurs de l’éducation, du partage et de la bienveillance », il a décidé en 2002 de quitter la France pour se rapprocher de son père. Comme l’explique son ami d’enfance Serigne Dioum, patron de MTN Fintech : « Tidjane ne se limite pas à faire vivre l’héritage de son père. Il en élève l’esprit en assumant ses responsabilités de chef de famille. »

Cette filiation explique son engagement dans des « initiatives de développement rural, notamment dans son village familial de Kohel », qu’il envisage de structurer « sous la forme d’une fondation ». Car pour Tidjane Dème, ses parents lui ont « transmis une définition du succès qui nous oblige à nous engager. Ce n’est pas la maison, la voiture, l’argent. C’est : ’Quel impact as-tu eu dans la communauté ?’ »

Un credo qu’il s’efforce de transmettre à ses deux filles et qui éclaire sa vision de la tech africaine : non pas un secteur en quête de charité, mais un écosystème capable de générer ses propres champions. Dans cette transformation, Tidjane Dème ne se contente pas d’investir de l’argent : il investit une vision, celle d’une Afrique tech qui n’a plus rien à prouver, mais tout à gagner.

(Source : Seneplus, 22 juin 2025)

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