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Accueil > Ressources > Points de vue > 1999 > Télémédecine au Sénégal : Prendre Internet pour ne plus prendre la route

Télémédecine au Sénégal : Prendre Internet pour ne plus prendre la route

mercredi 10 novembre 1999

Le Sénégal possède aujourd’hui une première inforoute de la santé, un lien haute vitesse qui relie désormais les médecins spécialistes de Dakar à deux hôpitaux de région. Un premier maillon qui doit servir à bâtir un réseau médical panafricain.

Un enfant fait une crise d’épilepsie, mais le neurologue habite à Dakar, à 300 km. La grossesse d’une femme enceinte se passe mal, on craint pour sa vie, mais l’obstétricien est en ville, loin du village. Un vieil homme souffre du cœur mais il faut franchir des centaines de kilomètres pour recevoir l’avis d’un cardiologue. Que faire ?

Trois cas, trois exemples courants de l’Afrique d’aujourd’hui, des situations difficiles où le médecin, voire l’infirmier sur place, aurait requis l’avis d’un spécialiste. Au Sénégal comme dans la plupart des pays africains, ces experts en médecine se tiennent pour la plupart dans la capitale. Les habitants des villes régionales, des villages et des campagnes doivent voyager plusieurs heures, parfois plusieurs jours pour se rendre jusqu’aux hôpitaux importants, tenter de rencontrer par exemple un neurologue, un gynécologue-obstétricien ou un cardiologue. En général, plusieurs membres de la famille accompagnent le malade, les voyages sont coûteux, risqués.

Cette situation va peut-être changer au Sénégal, grâce au projet d’implantation d’un réseau d’excellence en télémédecine/télésanté. Dès cet automne, un lien de télécommunications à haute vitesse reliera le Centre hospitalier universitaire de Fann (Dakar), à deux hôpitaux régionaux, celui de Diourbel à 200 km de la capitale et celui de Saint-Louis, l’ancienne capitale du pays située à 300 km de Dakar, au nord du pays.

Le projet vise à permettre aux médecins ou aux infirmiers de ces hôpitaux régionaux de communiquer avec les spécialistes des grandes villes grâce à un lien sur fibre optique. « Certains hôpitaux ont des salles de radiographie, des techniciens mais pas de radiologue », explique Mamadou Gueye, neurochirurgien et professeur à la Faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui a eu l’initiative de ce projet. Avec la télémédecine, il sera possible de transmettre les dossiers électroniques des patients, des images telles que des électrocardiogrammes, des encéphalogrammes, des radiographies, des analyses détaillées, etc. Les spécialistes des grands centres pourront ainsi poser un diagnostic à distance par vidéoconférence et conseiller au médecin de la zone plus retirée la meilleure marche à suivre, soit un choix entre l’évacuation rapide vers un hôpital adapté au soin, un rendez-vous ultérieur avec le spécialiste ou une médication et des soins sur place.

Les médecins en région pourront aussi utiliser le réseau pour recevoir de la formation à distance et participer à des projets de recherche, de quoi peut-être convaincre ultérieurement quelques spécialistes de s’installer eux aussi en région. Le projet touche quatre spécialités : les neurosciences, la gynécologie obstétrique, la cardiologie et l’ophtalmologie.

Ce n’est pas par hasard que Mamadou Gueye est devenu coordonnateur de ce projet de télémédecine. « Mon rêve était de devenir électronicien », dit cette personnalité sénégalaise de 49 ans, premier neurochirurgien francophone de l’Afrique subsaharienne. L’avènement des inforoutes lui donne l’occasion de croiser ses deux centres d’intérêts, les circuits nerveux et les circuits virtuels !

Il y a deux ans, avec l’appui du gouvernement sénégalais, quatre hôpitaux de Dakar ont décidé de mener une expérience pilote en interconnectant leurs réseaux pour faire circuler entre eux les dossiers électroniques des patients et les données. Ils pouvaient compter sur l’excellente qualité des lignes téléphoniques du Sénégal, des liens en fibre optique installés il y a quelques années par la Société nationale des télécommunications (SONATEL) sur une bonne partie du territoire. Un peu partout, dans les villes et les villages de ce pays de 8,5 millions d’habitants, des télécentres locaux ont vu le jour - des petites boutiques équipées de quelques postes téléphoniques, d’un télécopieur et d’un ordinateur avec accès à Internet. C’est parfois sommaire, mais cahin-caha le moindre village peut désormais se relier au village global ! « Pourquoi ne pas imaginer qu’un infirmier dans une case de santé ou un poste de santé, les deux niveaux les plus bas de la pyramide médicale sénégalaise, puisse rejoindre, grâce à un télécentre local, un expert de l’hôpital universitaire ou de l’hôpital régional ? », demande Mamadou Gueye.

Pour développer ce projet de télémédecine, le neurochirurgien peut désormais compter sur l’aide du CRDI. C’est qu’il est aussi président du groupe de travail sur la santé de stratégie Acacia pour le Sénégal, une initiative canadienne mise sur pied en 1996 et qui vise à aider les collectivités d’Afrique subsaharienne à mettre les technologies de l’information au service de leur développement dans tous les domaines d’activités. « Notre projet de télécentre veut rapprocher les communautés de base des experts en médecine, dit Mamadou Gueye, et c’est précisément un des objectifs de l’initiative Acacia. »

Contrairement à ce qu’il pensait, la résistance à la télémédecine n’est pas venue des populations locales, qui en ont vite compris l’intérêt pour elles, mais des spécialistes. « Ils avaient peur de perdre leur travail, explique Mamadou Gueye. Mais ils ont soutenu le projet dès qu’ils ont compris comment les technologies de l’information pouvaient faciliter leur travail de dépistage ou de diagnostic et augmenter leur champ d’action. » L’accès à de l’information et à un diagnostic rapides permettrait, par exemple, de réduire les décès de femmes liés à des complications de grossesse (510 décès pour 100 000 naissances), pense-t-il. Un réseau virtuel de la santé aidera aussi à prévenir plus rapidement des épidémies en renseignant sur leur nature (choléra, méningites, ou autre) dès l’apparition des premiers cas, même si l’épidémie démarre dans une région reculée.

On espère d’ailleurs que le projet de télécentre débordera les frontières du Sénégal. Dans le cadre de la stratégie Acacia, le CRDI a octroyé une première tranche de 427 500 dollars sur deux ans pour permettre à l’équipe du Dr Gueye de sensibiliser une série de pays de l’Afrique francophone, le Mali, le Burkina Faso, la Guinée Conakry, la Tunisie et le Sénégal, et les inciter à entamer des expériences pilotes au niveau international. L’équipe tisse également des liens avec l’Ouganda et l’Afrique du Sud pour qu’aux quatre coins de l’Afrique, des télécentres spécialisés en médecine puissent, d’ici cinq à six ans, s’interconnecter. « La télémédecine est un outil très intéressant à condition qu’elle s’intègre dans une stratégie nationale de santé, explique-t-il. Il ne sert à rien de créer un besoin pour ensuite mettre fin à l’expérience quelques années plus tard. »

Bâtir une inforoute de la santé sur un continent où les communications sont si difficiles tient toutefois du défi : « Tous les pays d’Afrique ont de bonnes équipes en informatique, mais beaucoup ne disposent pas d’un réseau de télécommunications suffisant », dit Mamadou Gueye. D’où l’intérêt qu’accorde actuellement le CRDI à l’implantation de centres de communications, par exemple des télécentres au Mali. Ces centres sont un maillon indispensable pour rendre le réseau médical panafricain réellement efficace. Si le village global permet à des spécialistes de la médecine d’intervenir jusque dans les cases de santé reculées en brousse, le visage de l’Afrique changera très certainement.

Laurent Fontaine

(Source : Interface, novembre-décembre 1999)

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