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Starlink, wifi communautaire : la promesse présidentielle rattrapée par le régulateur

mercredi 1er avril 2026

Point de vue

À mesure que le Sénégal s’ouvre aux nouvelles frontières du numérique, une dissonance s’installe. D’un côté, un discours politique volontariste, incarné par le président Bassirou Diomaye Faye, qui promet inclusion digitale, démocratisation de l’accès à Internet et souveraineté technologique. Dans son discours à la Nation du 31 décembre 2025, il avait annoncé l’ambition du Sénégal de franchir une nouvelle étape vers la connectivité universelle avec le déploiement d’antennes satellitaires permettant à près d’un million de personnes d’accéder gratuitement à Internet en 2026. C’est ainsi que Starlink a été officiellement reconnu le 4 février 2026, comme fournisseur d’accès Internet (FAI) pour améliorer la connectivité. De l’autre, une mise en garde ferme de Autorité de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP), qui brandit le bâton juridique face à des pratiques pourtant nées de ce même besoin d’accès.

Le télescopage est frontal. Dans un communiqué daté du 31 mars 2026, le régulateur des télécommunications alerte sur la prolifération de « Wifi communautaires », ces réseaux permettant de partager une connexion Internet dans des quartiers ou des zones enclavées. Derrière ces installations, souvent des terminaux de Starlink, solution satellitaire qui promet de contourner les limites des infrastructures classiques. Mais pour l’ARTP, il y a une ligne rouge toute tracée. Fournir un accès à Internet sans licence constitue une infraction pénale. Les sanctions évoquées sont lourdes et pourraient aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 60 millions de francs CFA d’amende. Une fermeté juridique qui tranche avec la rhétorique politique récente.

Depuis son accession au pouvoir, le régime multiplie les engagements en faveur de la réduction de la fracture numérique. L’accès à Internet est présenté comme un outil de transformation économique, d’émancipation sociale et un droit quasi fondamental. Dans ce cadre, l’arrivée de Starlink au Sénégal a été perçue comme une opportunité historique. En effet, connecter les zones rurales, désenclaver les territoires, court-circuiter les lenteurs des déploiements terrestres, permet un accès rapide et relativement abordable à Internet, stimule l’entrepreneuriat local, facilite l’accès à l’éducation en ligne et aux services de santé numériques, renforce l’inclusion financière via les solutions digitales et, plus largement, accélère l’intégration des populations.

Mais sur le terrain, la réalité prend une autre forme. Faute d’offres accessibles ou de couverture suffisante, des citoyens s’organisent. Ils mutualisent les coûts, installent des équipements, redistribuent la connexion. Ces « Wifi communautaires » ne sont pas seulement des bricolages technologiques mais bien l’expression d’un besoin vital d’accès à l’information, à l’éducation, aux services numériques.
C’est précisément cette dynamique que l’ARTP vient freiner. En rappelant que la fourniture d’accès Internet est une activité strictement encadrée, réservée aux opérateurs titulaires de licences, le régulateur réaffirme la primauté du droit sur l’innovation spontanée. Le message est sans ambiguïté. Toute initiative, aussi utile soit-elle, doit s’inscrire dans le cadre légal existant.

Mais ce cadre, justement, apparaît de plus en plus en décalage avec les mutations du secteur.
L’arrivée de technologies satellitaires comme Starlink bouleverse les équilibres traditionnels. Là où les opérateurs historiques déploient des infrastructures lourdes, lentes et coûteuses, ces solutions offrent une connectivité quasi immédiate, indépendante des réseaux nationaux. Elles redéfinissent les rapports entre États, régulateurs et fournisseurs de services. Et posent la question de savoir comment réguler un Internet qui échappe, par nature, aux frontières physiques ?

Le Sénégal n’est pas le seul à être confronté à ce dilemme. Partout en Afrique, les régulateurs oscillent entre ouverture à l’innovation et protection des cadres existants. Mais dans le cas sénégalais, la contradiction est accentuée par la force du discours politique.

En « criminalisant » des pratiques issues d’un besoin d’accès, le risque d’envoyer un signal paradoxal est pris. D’un côté, l’innovation et l’entrepreneuriat numérique, l’inclusion, sont encouragés. De l’autre, des formes d’appropriation populaire de ces mêmes technologies sont sanctionnées.

LE RISQUE EST DOUBLE

D’abord, celui d’un ralentissement de la diffusion d’Internet dans les zones les plus reculées. Là où les opérateurs tardent à investir, les initiatives communautaires comblent un vide. Les interdire sans alternative crédible revient à maintenir des poches d’exclusion numérique.

Ensuite, lorsque la réglementation apparaît comme un obstacle plutôt qu’un facilitateur, elle perd en légitimité. Et dans un secteur aussi dynamique que le numérique, cette perte de légitimité peut rapidement se traduire par une multiplication des pratiques informelles.

Pour autant, la position de l’ARTP n’est pas dénuée de fondement. La régulation vise aussi à garantir la qualité de service, la sécurité des réseaux, la protection des consommateurs. Laisser proliférer des réseaux non contrôlés comporte des risques comme les interférences, la cybercriminalité, l’absence de responsabilité en cas de litige. La question n’est donc pas tant celle de la légalité que celle de l’adaptation du cadre.

Face à l’irruption de nouveaux acteurs comme Starlink et à l’ingéniosité des usages locaux, une réforme de la régulation apparaît inévitable. Il ne s’agit plus seulement de contrôler, mais d’accompagner. D’intégrer ces initiatives dans un cadre souple, capable de concilier innovation et sécurité.

À défaut, le Sénégal pourrait se retrouver dans une situation paradoxale qui est celle de promouvoir l’économie numérique tout en en bridant les formes les plus accessibles.

Entre la promesse politique et la réalité réglementaire, le fossé se creuse. Et au cœur de cette tension, l’Internet du futur ne se décrétera pas uniquement dans les discours, ni ne se contiendra dans les textes actuels. Il se construit déjà, sur le terrain, parfois en marge des règles. Reste à savoir si l’État choisira de l’accompagner… ou de le sanctionner.

Alioune BA
Spécialiste en Ethique de l’IA

(Source : Dakar Actu, 1er avril 2026)

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