Souveraineté numérique du Sénégal : Starlink, Huawei, Iris Corp… une dépendance systémique qui interroge
jeudi 5 février 2026
L’arrivée officielle de Starlink au Sénégal depuis le 4 février 2026 est largement présentée comme une avancée technique majeure, notamment pour améliorer la connectivité dans les zones rurales. Cet objectif est compréhensible et peut répondre à des besoins réels d’inclusion numérique. Mais réduire cet événement à une simple innovation de connectivité serait une lecture insuffisante. Il s’inscrit en réalité dans une dynamique beaucoup plus large : celle d’une souveraineté numérique encore en construction, mais reposant de plus en plus sur des infrastructures critiques contrôlées, opérées ou gouvernées par des acteurs étrangers.
Le contexte de ce jour renforce cette interrogation. La presse fait état d’un piratage de données au sein de la DAF. Les faits devront évidemment être établis et documentés par les autorités compétentes, mais cet épisode rappelle une évidence stratégique : la question numérique n’est plus un sujet sectoriel. Elle touche directement à la continuité de l’État, à la sécurité nationale, à la protection des données personnelles et à la confiance des citoyens dans l’administration.
Aujourd’hui, Internet, les data centers, les systèmes biométriques d’identification et les infrastructures satellitaires constituent des infrastructures d’importance vitale. Leur contrôle conditionne la capacité de l’État à assurer ses fonctions essentielles. Dans ce cadre, la souveraineté numérique ne peut pas être réduite à une localisation territoriale des serveurs ou à une ambition déclarative. Elle suppose un contrôle effectif des architectures techniques, des flux de données, des mécanismes de sécurité, des clés de chiffrement et, surtout, des conditions juridiques de gouvernance.
Le Sénégal se trouve ainsi confronté à un paradoxe structurel. D’un côté, des politiques publiques affichent une volonté de rapatriement, d’autonomie et de modernisation, notamment à travers le New Deal Technologique. De l’autre, les leviers essentiels de l’appareil numérique national semblent s’inscrire dans une logique d’externalisation croissante. Lorsque des infrastructures stratégiques sont construites ou opérées par des partenaires étrangers, et que des données biométriques sensibles sont gérées via des dispositifs dont l’État ne maîtrise pas entièrement les paramètres, la souveraineté devient partielle, voire symbolique.
La question n’est pas de rejeter par principe les partenariats technologiques. Elle est de poser lucidement les conditions de leur compatibilité avec les exigences d’un État souverain. La biométrie, par exemple, constitue un domaine particulièrement sensible. La centralisation de données d’identification dans des systèmes complexes, combinée à des dépendances techniques ou contractuelles, crée un risque systémique : un seul point de défaillance peut affecter l’ensemble de la chaîne administrative, du service public à l’intégrité des registres nationaux.
De même, Starlink ne peut être analysé comme un simple fournisseur d’accès. Il s’agit d’une infrastructure satellitaire privée, gouvernée depuis l’extérieur, soumise à des juridictions étrangères et insérée dans des rapports de puissance géopolitiques. L’expérience internationale montre que l’accès à ce type de service peut être modulé ou restreint selon des intérêts stratégiques. Introduire une telle dépendance dans la connectivité nationale impose donc une doctrine claire de maîtrise, de résilience et de sécurité.
Un autre enjeu central réside dans les modèles contractuels souvent utilisés dans ces projets, notamment les schémas Build-Operate-Transfer. Même lorsque l’État devient propriétaire des équipements à terme, les éléments critiques restent fréquemment hors de portée : code source, licences, protocoles de chiffrement, mises à jour de sécurité, dispositifs de maintenance. Sans audit indépendant, sans transparence technique et sans transfert réel de compétences, l’État acquiert parfois une boîte noire qu’il ne peut ni vérifier pleinement, ni gouverner souverainement.
Dans un tel contexte, la souveraineté numérique ne peut pas être un slogan. Elle doit devenir une doctrine d’État fondée sur le droit, sur la maîtrise technique et sur une autonomie stratégique progressive. Cela implique des exigences juridiques strictes de responsabilité, de transparence et de contrôle, des capacités nationales renforcées en cybersécurité, un chiffrement dont les clés demeurent exclusivement détenues par les autorités publiques, ainsi qu’une diversification des partenaires et un investissement accru dans les solutions locales et ouvertes.
Starlink, Huawei, Iris Corp ne sont pas des sujets séparés. Ils révèlent une même problématique : qui contrôle, en dernière instance, les infrastructures critiques et les données souveraines du Sénégal ? La réponse à cette question conditionne non seulement la sécurité numérique, mais aussi la souveraineté administrative, la protection des droits fondamentaux et l’indépendance stratégique de l’État dans un monde structuré par la rivalité des puissances technologiques.
Ousmane Diaw
(Source : Facebook, 5 février 2026)
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