Souveraineté monétaire à l’ère numérique : pourquoi l’UMOA doit aller au-delà de l’interopérabilité
mardi 15 septembre 2026
INTRODUCTION
Depuis le lancement de la plateforme PI-SPI, l’UEMOA a franchi une étape décisive dans la modernisation de ses paiements. En moins d’un an, 80 établissements financiers s’y sont connectés et plus de 30 millions de personnes, soit près de 40 % de la population adulte de l’Union, ont été intégrées à ce réseau . Ces chiffres témoignent d’une dynamique réelle d’inclusion financière. Mais derrière cette réussite apparente se cache une question que peu osent poser : l’interopérabilité suffit-elle à garantir la souveraineté monétaire de l’Union ? La réponse est non.
L’interopérabilité permet aux systèmes de communiquer ; elle ne garantit pas que l’Union maîtrise l’infrastructure sur laquelle sa monnaie circule, se règle et se supervise. Cet article défend une thèse simple : la souveraineté monétaire à l’ère numérique se mesure moins à la capacité d’émettre une monnaie qu’à la capacité de contrôler l’infrastructure sur laquelle cette monnaie circule, se règle, se supervise et se programme. Plusieurs modèles étrangers offrent des pistes concrètes.
1. L’INTEROPÉRABILITÉ NE RÉSOUT PAS LA QUESTION DU CONTRÔLE DE L’INFRASTRUCTURE DE RÈGLEMENT
L’UEMOA a lancé la plateforme PI-SPI, rendue obligatoire pour tous les acteurs financiers. Mais l’interopérabilité des paiements, aussi essentielle soit-elle, demeure une couche de surface. Elle connecte des systèmes existants sans résoudre la question fondamentale : qui contrôle l’infrastructure sous-jacente de règlement ?
Le Brésil offre un modèle de réponse. Pix, la plateforme de paiement instantané créée et gérée par la Banque centrale du Brésil, a traité plus de 35 billions de reais en 2025 et est utilisée par 93 % de la population adulte brésilienne . Elle incarne un modèle de gouvernance dans lequel l’État gère à la fois les règles de paiement et les données générées par les transactions une source croissante de puissance économique et stratégique. Le système fonctionne sur une infrastructure publique, sans dépendre d’intermédiaires privés étrangers.
L’Inde a adopté une logique similaire avec Unified Payments Interface (UPI), développé avec le soutien de la Banque centrale, permettant des transferts de banque à banque via un simple QR code. La Chine a construit son propre réseau de règlement transfrontalier, CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), pour réduire sa dépendance aux infrastructures contrôlées par les États-Unis.
Si les paiements transfrontaliers de l’UEMOA continuent de transiter majoritairement par des réseaux correspondants bancaires contrôlés hors de la zone, ou par des plateformes de stablecoins adossées au dollar, on peut craindre que la BCEAO ne voie s’accroître sa dépendance stratégique à des infrastructures de règlement extérieures à l’Union. L’UMOA doit conserver la maîtrise stratégique de son infrastructure monétaire et de règlement, sous l’autorité de la BCEAO.
2. LA BCEAO DOIT DÉVELOPPER UNE CAPACITÉ DE SUPERVISION QUASI TEMPS RÉEL FONDÉE SUR LE SUPTECH
La supervision traditionnelle, fondée sur des déclarations périodiques et des données agrégées, est structurellement en retard sur les risques numériques. Le suptech l’application de l’intelligence artificielle, du cloud et de l’analyse de données massives à la supervision financière permet une détection proactive des menaces avant qu’elles ne se matérialisent. La recherche académique récente établit un lien entre l’adoption du suptech et une réduction significative des pratiques de greenwashing dans le secteur bancaire européen, suggérant que le suptech agit comme un mécanisme de crédibilisation dont l’efficacité dépend de la rigueur de l’architecture réglementaire externe et de la capacité d’absorption numérique des institutions supervisées .
L’Inde illustre concrètement cette approche : le régulateur des marchés financiers (SEBI) a affirmé en septembre 2026 que le suptech permet aux régulateurs de superviser avec une sophistication comparable à celle des acteurs du marché, et vise une supervision prédictive utilisant données, analytique et IA pour identifier les risques émergents précocement . Le modèle de Pix au Brésil confirme cette logique : la Banque centrale gère directement les règles et les données, ce qui lui permet une supervision continue des flux .
Pour la BCEAO, l’enjeu est concret : sans une capacité de supervision quasi temps réel, comment détecter une concentration anormale de liquidité sur un opérateur de mobile money ? Comment identifier une manipulation algorithmique des flux de paiement transfrontaliers ? La supervision doit migrer du contrôle ex post vers une surveillance embarquée dans l’infrastructure elle-même.
3. LA MONNAIE NUMÉRIQUE DE BANQUE CENTRALE DOIT COUVRIR LES GROS PAIEMENTS COMME LES PAIEMENTS DE DÉTAIL
La BCEAO ne peut se contenter d’observer la tokenisation privée. Elle doit étudier et préparer les conditions d’une monnaie numérique de banque centrale couvrant les besoins de gros comme ceux du détail.
Pour les paiements de gros, le modèle de mBridge est instructif. Cette plateforme, développée conjointement par la Chine, Hong Kong, la Thaïlande, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, permet des règlements directs entre banques centrales en monnaies locales, sans passer par les circuits correspondants traditionnels. Les Émirats arabes unis ont réalisé en novembre 2025 la première transaction gouvernementale officielle en Digital Dirham sur cette plateforme, exécutée en moins de deux minutes . Cette architecture incarne le principe fondamental du règlement en monnaie de banque centrale, prolongé dans l’économie tokenisée.
Pour les paiements de détail, le Maroc a lancé en juillet 2025 l’expérimentation d’un e-dirham émis directement par Bank Al-Maghrib. La première phase a porté sur un cas d’usage de paiement de particulier à particulier, et une deuxième phase est en cours avec la Banque centrale d’Égypte, avec l’appui de la Banque mondiale, sur un cas d’usage de transfert transfrontalier . Le gouverneur Abdelatif Jouahri a précisé que cette deuxième expérimentation visait à tester les transferts transfrontaliers, sans que les autorités aient confirmé de contournement explicite du dollar ou de SWIFT.
Sans une forme de monnaie numérique publique accessible au détail, on peut craindre que la BCEAO ne laisse une partie croissante de l’interface monétaire avec les populations aux opérateurs privés qu’il s’agisse de fintechs, d’opérateurs télécoms ou d’émetteurs de stablecoins.
4. LA MNBC DOIT INTÉGRER LA CONDITIONNALITÉ POUR LES BANQUES CENTRALES ET LA PROGRAMMABILITÉ POUR LES ÉTATS
La gouvernance de la MNBC doit reposer sur deux principes complémentaires. D’abord, la conditionnalité pour les banques centrales : l’accès à la MNBC de gros et aux infrastructures de règlement doit être subordonné à des règles communes strictes de transparence, de gestion des réserves et de conformité aux objectifs de politique monétaire de l’Union. Le modèle mBridge fonctionne précisément sur cette logique de gouvernance partagée entre banques centrales participantes, avec des protocoles communs et une architecture de confiance institutionnelle .
Ensuite, la programmabilité pour les États : la MNBC peut intégrer des fonctionnalités conditionnelles permettant aux États de diriger les flux monétaires vers des objectifs de politique publique. Le e-dirham marocain explore cette dimension, bien que les modalités précises deaf programmabilité conditionnelle (date d’expiration, restriction d’usage par secteurond) n’aient pas été formellement détaillées par Bank fix Al-Maghrib à ce stade e.
D’autres banques centrales étudient des mécan destinismes de limitation quantitative : la Banque d’Angleterre a proposé en 2025 des plafonds de détention de 10 000 à 20 000 livres pour un éventuel digital pound ; la Banque centrale européenne envisage un plafond d’environ 3 000 euros pour l’euro numérique, présenté comme un plé à limiter l’impact sur les dépôts bancaires . Ces mécanismes relèvent de la limitation quantitative et non de la programmabilité conditionnelle telle qu’envisagée ici.
Cette programmabilité doit être strictement encadrée par la loi, avec des garanties de proportionnalité, de traçabilité et de protection des données. La conditionnalité garantit la discipline collective ; la programmabilité donne aux États un instrument de politique publique. Ensemble, elles permettraient à l’UMOA d’exercer sa souveraineté par conception, non de la regretter par défaut.
CONCLUSION
L’UEMOA se trouve à un carrefour décisif. La réussite de PI-SPI démontre que l’Union est capable de bâtir des infrastructures numériques à grande échelle. Mais l’interopérabilité n’est qu’un point de départ. Le Brésil, l’Inde, la Chine, les Émirats arabes unis et le Maroc ont tous fait le choix de construire des infrastructures de paiement souveraines, contrôlées par leurs banques centrales, pour réduire leur dépendance à des systèmes extérieurs. La souveraineté monétaire à l’ère numérique ne se décrète pas ; elle se conçoit, se construit et se défend. L’UMOA doit exercer cette souveraineté par conception, non la regretter par défaut.
Dr Seydou Bocoum
Economiste hétérodoxe
(Source : Groupe WhatsApp du RASA, 15 septembre 2026)
OSIRIS