Serigne Mbacké Ka, expert en aménagement numérique des territoires sur l’interconnexion des backbones du Sénégal et du Mali : “Si les prix sont raisonnables, si le lien est ouvert à tous les opérateurs et si le trafic peut circuler dans les deux sens, alors oui, on peut parler d’intégration”
vendredi 9 octobre 2026
Sénégal Numérique SA a annoncé l’inauguration, à la frontière entre Kidira et Diboli, de l’interconnexion de son réseau dorsal de fibre optique avec celui de la Société malienne de transmission et de diffusion (SMTD-SA). Présentée comme une nouvelle étape de la coopération entre Dakar et Bamako, cette liaison vise à diversifier les routes de connectivité, à renforcer la résilience des réseaux et à améliorer les services numériques. Elle porte aussi une ambition : faire des infrastructures publiques un support d’intégration régionale et d’opportunités économiques.
Mais que gagne concrètement chaque partie ? Le Sénégal, qui dispose d’une façade maritime et d’un accès direct aux câbles sous-marins, peut y trouver de nouveaux débouchés pour ses infrastructures. Le Mali, comme d’autres pays enclavés, cherche à élargir ses voies d’accès à la connectivité internationale. Quelles conséquences sur les coûts, la qualité des services et la dépendance envers les pays de transit ? Et comment garantir la continuité des communications face aux coupures accidentelles, aux risques de sabotage et aux difficultés de maintenance dans certaines zones ?
Pour éclairer cette actualité, Le Tech Observateur donne la parole à deux experts reconnus des infrastructures et de la connectivité numériques. À travers deux entretiens, nous proposons de croiser les regards sur les perspectives de cette liaison et les conditions de sa réussite. Des bénéfices attendus pour les usagers aux défis des pays sans façade maritime, en passant par la sécurisation des réseaux et une rapide mise en perspective historique, l’objectif est de mieux comprendre ce que ces connexions entre voisins peuvent apporter à la construction d’un espace numérique régional.
Aujourd’hui, place à Serigne Mbacké Ka, expert en aménagement numérique des territoires et Directeur général d’OPTIS Telecom. Ingénieur télécommunications senior, il cumule plus de quinze années d’expérience dans la conception, l’audit et la mise en œuvre d’infrastructures numériques en Afrique. Spécialiste des réseaux de fibre optique, des stratégies de très haut débit et des partenariats public-privé, il a contribué à des missions auprès de gouvernements et d’institutions en Afrique de l’Ouest et du Centre. Il ouvre cette réflexion avec un éclairage sur les enjeux économiques, techniques et stratégiques de l’interconnexion. Rendez-vous lundi dans Le Tech Observateur pour la seconde interview, qui prolongera ce regard sur l’avenir de notre connectivité régionale.
Le Tech Observateur : Quels sont les enjeux de cette interconnexion entre les backbones du Sénégal et du Mali ? Quels coûts implique-t-elle pour sa mise en place, son exploitation et l’achat de capacités ?
Serigne Mbacké Ka : Pour le Mali, c’est une porte de plus vers la mer. Le pays n’a pas de câble sous-marin, donc tout son trafic international doit passer par ses voisins côtiers, notamment la Mauritanie, la Guinée et la Côte d’Ivoire. Avoir une liaison directe vers Dakar, où atterrissent plusieurs câbles sous-marins, parmi lesquels on peut citer ACE, SAT-3, GLO, MainOne, 2Africa et SHARE, c’est un vrai plus. Pour le Sénégal, c’est l’occasion de valoriser son backbone en vendant de la capacité au-delà de ses frontières.
Sur les coûts, honnêtement, aucun chiffre n’a été rendu public. Ce que je peux dire, c’est que la construction elle-même n’est pas le plus coûteux, car les deux réseaux arrivaient déjà jusqu’à la frontière. Il fallait surtout faire la jonction entre Kidira et Diboli et installer les équipements.
Ce qui coûte dans la durée, c’est l’exploitation, la maintenance, la sécurisation et, bien sûr, l’achat de capacités par le Mali. C’est là que se joue vraiment l’économie du projet.
Le Tech Observateur : Derrière le discours sur la coopération et l’intégration régionale, ne s’agit-il pas essentiellement d’une opération commerciale, avec une location de capacités auprès de Sénégal Numérique ? Comment distinguer ces deux dimensions ?
Serigne Mbacké Ka : Il s’agit bien sûr des deux, et ce n’est pas un problème. Une interconnexion qui ne rapporte rien finit mal entretenue. Ça, on l’a déjà vu ailleurs. Qu’il y ait une logique commerciale, c’est donc normal.
La vraie question, c’est à quelles conditions. Si les prix sont raisonnables, si le lien est ouvert à tous les opérateurs et si le trafic peut circuler dans les deux sens, alors oui, on peut parler d’intégration.
Si c’est juste une rente de position sur un voisin qui n’a pas le choix, c’est autre chose, et cela peut ne pas durer dans le temps.
Le Tech Observateur : Quelle est la problématique des pays sans accès à la mer, comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso, pour accéder aux câbles sous-marins ? Quelles conséquences sur les coûts et leur dépendance envers les pays de transit ?
Serigne Mbacké Ka : Les pays de l’hinterland, comme on a l’habitude de les appeler, ont un handicap structurel. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger paient leur bande passante internationale plus cher que les pays côtiers. Cela s’explique tout de même : à chaque frontière traversée, quelqu’un prend sa marge.
Et, en plus, ils dépendent de décisions qui se prennent ailleurs. On ne peut pas supprimer cette dépendance, car la géographie est ce qu’elle est.
Mais on peut la diluer en multipliant les partenaires voisins. C’est ce que fait le Mali avec la Guinée et, maintenant, avec le Sénégal : plus il a de routes, plus il a de poids pour négocier avec ses partenaires les coûts d’achat de capacités.
Le Tech Observateur : Qu’apporte cette liaison SENUM–SMTD par rapport aux connexions déjà utilisées par les opérateurs ? Quels gains peut-on en attendre en matière de débit, de qualité de service et de prix ?
Serigne Mbacké Ka : Il faut être clair : le Mali était déjà relié au Sénégal, comme à d’autres pays, par des opérateurs privés, notamment ceux présents des deux côtés de la frontière. La différence ici, c’est qu’on parle de deux opérateurs publics d’infrastructures, dont le métier est de vendre de la capacité à tout le monde.
Cela crée une alternative, donc de la concurrence sur le transit vers Dakar. On peut en attendre moins de coupures et, à terme, une baisse des prix de gros. Mais je ne veux pas faire de fausses promesses : l’utilisateur final ne verra pas sa facture baisser du jour au lendemain.
Le Tech Observateur : Une interconnexion supplémentaire suffit-elle à renforcer la résilience lorsque plusieurs fibres empruntent les mêmes axes physiques ? Comment garantir une véritable diversité des routes ?
Serigne Mbacké Ka : C’est un point qu’on oublie souvent. Avoir trois fibres, ça ne sert à rien si elles passent toutes dans la même tranchée, le long de la même route. Un engin de chantier ou un acte de sabotage, et tout tombe en même temps.
La vraie redondance, ça se vérifie sur une carte : des tracés séparés, des passages de frontière différents et, à l’arrivée, si possible, des câbles sous-marins différents.
Je pense que les régulateurs devraient exiger des opérateurs qu’ils leur communiquent leurs tracés, même de façon confidentielle, pour qu’on sache vraiment où on en est. C’est déjà le cas dans certains pays.
Le Tech Observateur : Face aux menaces djihadistes et aux risques de sabotage, comment protéger les fibres terrestres, les équipements et les équipes de maintenance ? Quelle coordination faut-il entre les deux pays ?
Serigne Mbacké Ka : La zone de Kayes n’est pas épargnée, on le sait. Et une fibre, ce sont des centaines de kilomètres difficiles à surveiller. Il y a des mesures techniques connues : enfouir plus profondément sur les portions sensibles, protéger les sites techniques, rester discret sur les tracés et, surtout, avoir une supervision qui permet de localiser une coupure très vite.
Mais le plus important, ce sont les hommes. On n’envoie pas une équipe de maintenance dans une zone à risque sans coordination avec les forces de sécurité. Entre Dakar et Bamako, il faut des interlocuteurs joignables à toute heure et des procédures communes, pas seulement une belle cérémonie d’inauguration.
Le Tech Observateur : Si une fibre est coupée dans une zone inaccessible pour des raisons sécuritaires, comment assurer la continuité du service ? Les solutions satellitaires peuvent-elles constituer un secours suffisant et financièrement soutenable ?
Serigne Mbacké Ka : La première réponse, ce n’est pas le satellite, c’est d’avoir d’autres fibres. Si le réseau est bien maillé, le trafic bascule automatiquement sur une autre route et personne ne s’en rend compte. C’est tout l’intérêt de ces interconnexions.
Le satellite, et notamment les nouvelles constellations en orbite basse, c’est un bon secours pour les services vitaux : l’administration, les banques, les hôpitaux. Mais faire passer le trafic de tout un pays par satellite, ce n’est ni réaliste ni finançable.
Le Tech Observateur : Comment éviter qu’un différend commercial, des impayés ou une tension diplomatique ne provoquent une interruption de service ? Quelles garanties contractuelles et techniques faudrait-il prévoir ?
Serigne Mbacké Ka : Il faut que les contrats soient solides et qu’ils protègent le service des humeurs politiques. Cela veut dire des engagements de qualité avec pénalités, des garanties de paiement, un arbitrage neutre en cas de conflit plutôt que les tribunaux de l’un ou de l’autre, et l’interdiction de couper sans un long préavis.
Mais la meilleure protection reste encore technique : quand on a plusieurs routes, personne ne peut vous prendre en otage. Et je pense que la CEDEAO ou l’UEMOA ont un rôle à jouer pour reconnaître ces liaisons comme des infrastructures essentielles.
Le Tech Observateur : Comment garantir aux opérateurs un accès transparent et équitable à cette infrastructure ? À quelles conditions les bénéfices économiques pourraient-ils se répercuter sur les entreprises et les particuliers ?
Serigne Mbacké Ka : Il faut une offre publique, avec les mêmes prix et les mêmes conditions pour tous les opérateurs, et que les régulateurs des deux pays y veillent. Il faut aussi que ces prix reflètent les coûts réels.
Mais surtout, et c’est ce qu’on oublie, la baisse des coûts de gros ne descend jamais toute seule jusqu’au client. S’il n’y a pas de vraie concurrence sur le marché de détail, les gains resteront dans les marges des opérateurs. C’est la concurrence qui fait baisser les prix, pas l’infrastructure seule.
Le Tech Observateur : Peut-on parler de souveraineté numérique lorsqu’un pays dépend d’infrastructures et de fournisseurs situés à l’étranger ? Comment transformer cette dépendance en une interdépendance maîtrisée ?
Serigne Mbacké Ka : Personne n’est totalement souverain en matière numérique, même pas les grandes puissances. Tout le monde dépend de câbles, d’équipements et de logiciels venus d’ailleurs. Pour moi, être souverain, c’est pouvoir choisir ses dépendances et ne jamais dépendre d’un seul partenaire.
Cela passe par plusieurs routes, des contrats équilibrés, des techniciens locaux capables d’exploiter et de réparer, et des points d’échange Internet dans la région pour que le trafic entre un Malien et un Sénégalais n’aille pas faire un tour en Europe avant de revenir. Pour terminer, je pense que cette interconnexion va dans le bon sens, à condition qu’elle s’inscrive dans un vrai maillage régional.
(Source : Le Techobservateur, 9 octobre 2026)
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