Séoul mise 170 millions $ dans l’IA en Tanzanie et dévoile sa stratégie pour le secteur en Afrique
mardi 25 août 2026
La conquête du numérique africain s’intensifie. Les grandes puissances technologiques multiplient les investissements qui ne portent plus seulement sur les infrastructures, mais de plus en plus sur un modèle industriel. Une approche qui interpelle sur l’empreinte propre que l’Afrique entend développer dans cette compétition.
À travers son Fonds de coopération pour le développement économique (EDCF), la République de Corée du Sud a approuvé un prêt de 170 millions de dollars à la Tanzanie pour la construction d’une école d’intelligence artificielle et de technologies numériques. Le ministère coréen des Finances et de l’Économie l’a annoncé le dimanche 23 août, en marge du 159e comité de gestion de l’EDCF.
Il explique que le projet « inclut la construction d’infrastructures pédagogiques et d’un campus ; la mise en place de formations en IA et d’équipements d’apprentissage pratique, notamment des laboratoires d’IA, des dispositifs IoT, du matériel robotique, des drones et des imprimantes 3D ; le développement des systèmes TIC et des réseaux ; l’élaboration de programmes d’études ; et le soutien à l’exploitation et à la maintenance ». L’école sera dotée de processeurs d’IA, de mémoire à large bande passante (HBM) et d’un réseau à haut débit.
Le ministère coréen souligne que « les technologies et les modèles pédagogiques sud-coréens en matière d’IA seront activement mis en œuvre pour le développement de laboratoires d’IA et d’infrastructures de formation en IA de haute performance au sein de l’institut, ainsi que pour le soutien aux opérations institutionnelles et le renforcement des capacités du personnel éducatif ».
Un financement qui dépasse la seule formation
Pour la Tanzanie, le projet répond à un enjeu devenu central : renforcer les compétences locales alors que l’IA commence à transformer les secteurs de l’économie et les besoins du marché du travail. Selon Séoul, la Tanzanie envisage d’ailleurs d’utiliser cette école comme modèle pour la création d’établissements similaires et la construction de centres de données à grande échelle. Dans le cadre de sa stratégie nationale de développement, Vision 2050, la Tanzanie soutient activement ses industries de l’IA et du numérique afin d’atteindre un produit intérieur brut (PIB) par habitant de 7000 dollars d’ici 2050.
Mais le mécanisme choisi par Séoul donne au projet une dimension commerciale supplémentaire. Le prêt est présenté comme un financement lié (tied loan), ce qui signifie que les entreprises sud-coréennes pourront bénéficier des opportunités commerciales associées à la réalisation du projet. La Corée ne finance donc pas uniquement la construction d’une capacité africaine de formation à l’IA. Elle crée également des conditions favorables à l’implantation de ses propres technologies et entreprises dans cet écosystème.
Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large de diplomatie économique sud-coréenne, qui cherche à associer coopération au développement, transfert de compétences et ouverture de nouveaux marchés aux entreprises nationales.
La Tanzanie, laboratoire du modèle coréen ?
Le projet pourrait surtout constituer un premier test pour un modèle que Séoul souhaite reproduire dans d’autres pays africains.
L’objectif affiché est notamment de s’appuyer sur l’expérience sud-coréenne en matière d’enseignement technologique, de formation des enseignants et d’utilisation des infrastructures numériques. L’institut tanzanien pourrait ainsi servir de référence pour d’autres établissements et contribuer, à terme, au développement d’infrastructures numériques plus lourdes, notamment des centres de données.
Cette perspective intervient alors que plusieurs puissances cherchent à accroître leur influence dans les infrastructures numériques africaines. La Chine s’est déjà fortement positionnée dans les télécommunications et les infrastructures numériques. Les États-Unis renforcent leur présence dans l’IA et les infrastructures de données, tandis que les pays du Golfe investissent de plus en plus dans les data centers et les infrastructures numériques africaines.
Séoul entend désormais faire valoir un autre atout : son expérience dans la transformation d’une économie industrielle en puissance technologique, combinée à une industrie capable de fournir les équipements nécessaires à cette transformation.
Un enjeu de souveraineté numérique
Pour la Tanzanie et, plus largement, pour les pays africains, ce type de partenariat pose toutefois une question stratégique, celle de la capacité à transformer les investissements étrangers en compétences et infrastructures durablement contrôlées localement.
Le succès du projet ne se mesurera donc pas uniquement au nombre d’étudiants formés ou aux infrastructures installées. Il dépendra également de la capacité de la Tanzanie à développer des chercheurs, des ingénieurs et des entreprises capables de produire leurs propres solutions d’IA.
Le niveau de transfert de technologies, la gouvernance des infrastructures de calcul et la localisation des données seront ainsi des indicateurs importants pour évaluer l’impact du projet.
Si le modèle fonctionne, la Tanzanie pourrait devenir pour Séoul ce que certains pays africains sont déjà devenus pour d’autres puissances technologiques : une porte d’entrée vers un marché régional en pleine numérisation.
Pour la Corée du Sud, l’enjeu dépasse donc les 170 millions de dollars. Il s’agit de prendre position dès maintenant sur un marché africain de l’IA encore émergent, mais appelé à devenir stratégique au cours de la prochaine décennie.
Muriel Edjo
(Source : Agence Ecofin, 25 août 2026)
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