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Accueil > Ressources > Points de vue > 2014 > Sénégal : Un marché des télécommunications au comportement « anormal »

Sénégal : Un marché des télécommunications au comportement « anormal »

samedi 13 décembre 2014

Point de vue

La publication par l’Agence de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP) du dernier rapport sur le marché des télécommunications montre (encore) des chiffres qui sortent de l’ordinaire. Six années après le lancement des services du troisième opérateur de télécommunications au Sénégal, nous assistons toujours à une hégémonie de l’opérateur historique Sonatel, utilisateur de la marque Orange. Chose impensable sous d’autres cieux, Orange se permet même de regagner des parts de marché sur le mobile où il détenait à fin septembre 2014 55,52% des abonnés mobiles actifs au Sénégal. A la même période, Expresso montait légèrement à 20,29% et Tigo quant à lui reculait sensiblement à 24,19% de parts de marché. Ces tendances mettent à nu la fâcheuse tendance qu’a Orange à recruter plus et mieux les clients que ses concurrents.

Pourquoi l’opérateur Orange est-il toujours si « fort » ?

Dans la plus part des pays à trois opérateurs, il est très rare de constater une si forte résistance de la part de l’opérateur historique plusieurs années après l’entrée sur le marché d’opérateurs « alternatifs ». Pourquoi au Sénégal l’opérateur Orange jouit-il de cette insolente santé malgré la présence de Tigo et d’Expresso ?

La première des potentielles raisons est, à notre avis, la qualité de ses concurrents. Intéressons-nous d’abord à Tigo, la filiale locale du groupe luxembourgeois Millicom Cellular. Cet opérateur ayant lancé ses services en 1999 a, dès 2001, connu une longue période d’incertitude due à un conflit juridique avec l’Etat du Sénégal sur la validité de sa licence qui, selon les autorités sénégalaises de l’époque, a été acquise à vil prix (50 millions de FCFA, environ 100.000 $ US). Ce manque de visibilité sur l’avenir a quasi-inhibé la capacité d’investissement de l’opérateur, ce qui a laissé la voix libre à Sonatel Orange pour « écraser » un concurrent désormais doté d’une faible capacité d’innovation et de riposte. Il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir du Président SALL en 2012 pour un règlement à l’amiable du conflit, ce qui permit à Tigo d’acquérir enfin une licence 3G et de renouveler par la même occasion son réseau qui avait entre temps pris un sérieux coup de vieux. Cet éclairci dans le ciel de Tigo (lancement de la 3G) s’est vite manifesté en fin 2013 – début 2014 par un bond en avant impressionnant sur le marché de l’internet mobile avec une première place, fut elle éphémère, car n’ayant duré que le temps d’une rose.

Passons à Expresso. Cet opérateur, filiale de l’opérateur historique soudanais Sudatel, lança ses services en début 2009 avec la technologie CDMA. En plus d’une licence acquise à un prix trop élevé (100 milliards de CFA), le choix de la technologie CDMA fut la deuxième erreur stratégique d’Expresso. Ce fut stupéfiant de voir comment cet opérateur, qui était censé créer un tsunami sur le marché des télécoms, a mis sur le marché un package terminal « CDMA+SIM » à 15.000Fcfa au moment où la concurrence offrait un terminal GSM+SIM à 10.000 Fcfa. Constatant que les ventes ne décoller point, et muni d’une licence 3G, Expresso profita du lancement de ses services 3G pour migrer subtilement du CDMA au GSM. Mais le mal était déjà fait car l’opérateur historique avait déjà bien profité de cette période de flottement stratégique pour ré-assoir sa dominance.

En somme, nous pouvons dire qu’Orange a bénéficié d’une sorte de Baraka surréaliste allant des ennuis juridiques de Tigo aux hésitations technologico-stratégiques d’Expresso en passant par un certain déficit de vision de ces deux opérateurs. Nous aurions eu à la place d’Expresso des opérateurs comme Airtel ou MTN, la situation concurrentielle du secteur serait certainement toute autre aujourd’hui.

Un fort soupçon d’abus de position dominante

Devant la presque involontaire hégémonie d’Orange sur la plus part des segments de marché, il est légitime de se poser la question de savoir si cet opérateur n’abuse pas d’une certaine manière de sa situation de dominance pour conserver ou améliorer ses parts de marché. Il y a, dans le dernier observatoire de l’ARTP, un élément qui va un peu dans le sens de notre ressenti. D’après ces chiffres officiels, 93,9% des appels émis le sont vers un numéro du même réseau. Cet état de fait est naturellement à l’avantage de l’opérateur ayant le plus gros nombre de clients, donc Orange. Cette situation ubuesque qui perdure depuis des années s’explique par un tarif hors réseau (Off net) qui serait artificiellement plus élevé que le tarif des appels intra-réseau (On net). L’objectif recherché étant de décourager, par les tarifs, les appels vers les autres réseaux. Ce phénomène, appelé « effet de club », est le pire ennemi des autorités de régulation qui se respectent.

Devant cette réalité des chiffres, y aurait-il quelque chose à reprocher à Orange ? Très franchement, pas grands choses. Les griefs seraient plutôt à l’encontre de l’autorité en charge de la régulation à posteriori de ce secteur, dans le cas qui nous concerne, l’ARTP. Afin que Tigo et Expresso puissent concurrencer Orange sur ses appels intra-réseau et vis-versa, il est indispensable que l’ARTP fasse une analyse sérieuse de ce dysfonctionnement du marché et qu’elle prescrive enfin les remèdes qui permettront de ramener ce taux d’appels intra-réseau à un niveau économiquement raisonnable.

D’autres abus de dominance sont malheureusement à redouter, notamment sur le marché Entreprise, sur celui des services à valeur ajoutée (SVA) mais aussi sur celui de l’accès à internet. Le poids économique et la forte capacité de résistance de Sonatel face à une concurrence qui se démène comme un beau diable laisse présager de fortes synergies qui ne doivent pas, toutes, être licites du point de vue du droit de la concurrence.

Le rôle du régulateur dans tout ça ?

L’ensemble de ces constats mettent en lumière la faillite du régulateur de télécoms qui depuis plus d’une décennie a manqué plusieurs virages qui ont été fatale au développement de la concurrence sur le marché sénégalais des télécommunications. A ces rendez-vous manqués s’ajoute cette instabilité institutionnelle qui est congénitale à cette instance de régulation, les directeurs généraux vont et viennent au gré des régimes en place et de leurs intérêts du moment. Chaque nouveau DG prend le soin, dès son arrivée, de faire le ménage dans l’équipe dirigeante, souvent selon des considérations politiques et ceci au grand dam d’une régulation correcte du secteur.

Pour finir sur une note d’optimisme, il est nécessaire de préciser que les spécialistes du secteur entrevoient néanmoins une lueur d’espoir suite la publication récente des lignes directrices de l’accès et de l’interconnexion qui posent réellement les bases de l’éclosion d’offres alternatives avec entre autres nouveautés les conditions d’une naissance d’opérateurs d’infrastructures, de MVNO, et de vrais FAI ayant accès à la bande passante internationale. Ajoutez à ces points le dégroupage annoncée de la boucle locale de cuivre de la Sonatel, nous pouvons dire, sans risque de nous méprendre, que 2015 devrait être une année intéressante pour le marché sénégalais des télécommunications.

Le modou-modou des télécoms

(Source : L’Afrique des télécoms, 13 décembre 2014)

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