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Accueil > Ressources > Points de vue > 2026 > Reconfiguration ou redistribution des rôles avec l’arrivée de Starlink

Reconfiguration ou redistribution des rôles avec l’arrivée de Starlink

lundi 16 mars 2026

Point de vue

Depuis l’annonce de l’arrivée de Starlink au Sénégal, tous les projecteurs se sont braqués sur le GROUPE SONATELcomme étant le principal impacté. Il est cependant utile de prendre du recul et d’analyser la situation avec beaucoup plus de lucidité. Sonatel/Orange est un opérateur de télécommunications titulaire d’une licence globale et exerçant dans tous les segments de marché alors que Starlink dispose d’une autorisation de Fournisseur d’Accès Internet (FAI) intervenant uniquement sur le segment de l’Internet fixe. Starlink n’est donc qu’un acteur au même titre que les autres FAI, ARC TELECOM, WAW Telecom et AFRICA ACCESS [1]. Par conséquent, dans un écosystème dynamique et équilibré, la préoccupation devrait plutôt tourner autour de la redistribution des rôles au niveau des FAI et surtout voir dans quelle mesure ARC TELECOM et WAW Telecom pourront rivaliser puisqu’évoluant dans le même segment de marché que Starlink.

Les opérateurs globaux que sont le GROUPE SONATEL, Yas Senegal et Expresso Senegal ne devraient être que très peu impactés. Alors, comment expliquer que les regards des Sénégalais se soient exclusivement dirigés sur le GROUPE SONATEL ? La réponse qui me vient à l’esprit est celle du vécu que les Sénégalais ont avec ce groupe et de la perception reçue de Starlink qui les poussent à se dire : « voilà enfin venu, un vrai rival du GROUPE SONATEL. Un concurrent qui peut changer la donne, faire baisser les tarifs et offrir une véritable alternative ».

En effet, le vécu avec le GROUPE SONATEL et la perception vis-à-vis de Starlink se traduisent, en partie, par les éléments ci-dessous :

  • la domination « sans partage » du marché des télécommunications par le GROUPE SONATEL pendant plusieurs décennies ;
  • la détention par le GROUPE SONATEL de la « quasi-totalité » des infrastructures de télécommunications ouvertes au public ;
  • la familiarité des Sénégalais avec les services et les offres du GROUPE SONATEL ;
  • l’absence d’une « véritable alternative » au GROUPE SONATEL ;
  • la fortune colossale et l’influence d’Elon Musk, propriétaire du nouvel entrant Starlink ;
  • la technologie satellitaire et l’étendue de la constellation de SpaceX sur laquelle s’appuie Starlink ;
  • l’indépendance et l’autonomie de Starlink sur le plan infrastructurel à tous les niveaux (terminaux, réseaux accès et transport, capacité internationale et bande passante Internet) ;
  • la diversité des domaines d’intervention et les perspectives d’évolution de la technologie satellitaire de SpaceX(Starlink direct-to-cell, IoT, …).

En parcourant ces éléments, on arrive aisément à la conclusion que la concurrence risque d’être farouche entre le GROUPE SONATEL et Starlink. Cependant, à l’état actuel de la réglementation au Sénégal, cette rivalité ne peut s’exercer que sur un seul segment du marché. Starlink n’intervient que dans le segment l’Internet fixe bien qu’il dispose d’une technologie satellitaire lui conférant des avantages notamment en termes d’autonomie sur le plan infrastructurel, de couverture totale du territoire en altitude basse, de taux de disponibilité avec plus de 99,99%, de garantie de qualité de service, de performance en débit et en temps de latence considérable.

Ces avantages sont tout de même à relativiser car la fibre optique demeure de loin le support de télécommunications le plus performant comparé au satellite, au sans-fil ou au cuivre. Les opérateurs de télécommunications fournissant le FTTH (Fiber-To-The-Home) peuvent donc facilement offrir des débits plus importants et une latence bien meilleure que ceux obtenus avec les offres satellitaires. Aujourd’hui, les réseaux GPON (Gigabit Passive Optical Network) peuvent offrir un débit par abonné allant de 1 à 2,5 Gbps avec une latence de 1 à 10 ms. Avec, l’évolution XGS-PON qui succède au GPON, le débit offert à un abonné peut atteindre 10 Gbits/s en full duplex (10 Gbit/s descendant et montant). Néanmoins, au Sénégal, les réseaux fibres optiques (dont FTTH) subissent des inconvénients majeurs tels que la forte récurrence des coupures de fibre optique et des incidents impactant la qualité de service chez les abonnés tandis que le fournisseur aura l’obligation de consentir un investissement lourd et optimiser les délais de déploiement longs et complexes pour faire face à la demande.

Les opérateurs ont donc plusieurs atouts pour offrir mieux que Starlink dans les zones dites « rentables » (urbaines) où le retour sur investissement peut être assuré, en misant sur la technologie GPON pour le FTTH, en la faisant évoluer et en assurant des temps de relève correspondants à l’attente des abonnés. En revanche, dans les zones semi urbaines, rurales et isolées la technologie satellitaire est la mieux adaptée, la plus rentable et offre plus de garantie de couverture et de qualité de service. Toujours est-il que, les opérateurs globaux, avec leur réseau mobile et notamment la 5G, peuvent valablement compétir avec Starlink dans les zones semi urbaines et même rurales en y étendant leur couverture. La 5G aura l’avantage d’offrir la connexion directe sur le smartphone et la mobilité contrairement au satellite qui offre une connectivité statique et exige un terminal d’accès.

Par ailleurs, sur le plan réglementaire, rien n’empêche les opérateurs globaux, en partenariat avec des opérateurs satellitaires tels que Amazon Kuiper, Eutelsat, China Satellite Network Group (Guowang), Intelsat, etc., de recourir à des solutions satellitaires et en faire des offres aux Sénégalais. Un tel partenariat, élargissant et diversifiant leur panoplie de solutions, pourrait être une véritable alternative car leur permettant de bénéficier d’une infrastructure couvrant totalement le territoire, disposant d’une haute disponibilité, offrant une résilience renforcée et une solution de backhauling immédiat pour les réseaux mobiles.

Débits offerts versus débits réels des offres des réseaux terrestres et satellitaires

Nativement, les réseaux terrestres et satellitaires se basent sur des architectures point-à-multipoint et fonctionnent généralement en ‘best effort’. L’ensemble des abonnés se connectent à une même source et se partage les ressources disponibles. Il est ainsi ‘quasi impossible’ pour un opérateur ou un fournisseur d’accès utilisant une technologie basée sur architecture point-à-multipoint de garantir aux abonnés les débits annoncés. Généralement, le débit garanti est jusqu’à 5 fois inférieur que celui annoncé. Les ressources étant précisément limitées, plus le nombre d’abonnés augmente moins les capacités allouées à un client sont importantes. En outre, tactiquement, les fournisseurs réservent une partie de leurs capacités pour prévenir les congestions et la forte dégradation des flux afin de bien gérer la qualité de service.

Ainsi, tout comme les offres des réseaux terrestres, ne soyons donc pas surpris que les débits annoncés via les offres satellitaires connaissent une baisse progressive avec l’augmentation du nombre d’abonnés même si Starlink a la flexibilité de rediriger d’autres satellites pour mieux couvrir le territoire sénégalais et gérer la forte demande afin de maintenir des débits élevés.

Les FAI dans cet écosystème

Au regard de ce qui précède, les FAI, ARC TELECOM et WAW Telecom, exerçant exclusivement sur le segment de l’Internet fixe seront les plus impactés par ce nouvel entrant. En effet, Starlink évolue dans le même segment et a l’avantage de disposer de sa propre technologie, d’une infrastructure autonome, des moyens gigantesques et des capacités incomparables à celles des technologies et offres proposées jusque-là par ces FAI. Avec ce déséquilibre, les FAI seraient bien avisés de revoir leur stratégie afin de trouver des mécanismes leur permettant d’être des alternatives crédibles malgré leurs possibilités et moyens limités. Conscients de cette situation et dans un élan de survie, ARC TELECOM et WAW Telecom ont adopté la posture de revendeurs agrées de Starlink. Si cette posture peut se justifier par leur incapacité à concurrencer Starlink, elle pose quand même plusieurs préoccupations sur le plan de la réglementation et de la régulation dont notamment :

  • la sous-traitance des activités d’un concurrent sur le même segment de marché ;
  • la coexistence de cette sous-traitance avec la poursuite de leurs propres activités de FAI ;
  • le sort des autorisations délivrées, en cas de constat de non-poursuite ou de suspension de leurs activités de FAI.

Ces préoccupations interpellent directement le régulateur qui est chargé d’assurer une saine concurrence, un équilibre du marché et surtout une disponibilité d’offres diverses pour les citoyens dans tous les segments de marché. Le régulateur doit nécessairement fixer des limites et clarifier les rôles des différents acteurs. Sinon, le Sénégal court le risque de se retrouver dans une situation où Starlink serait le seul FAI sur l’Internet fixe. En outre, pour assurer l’équilibre de l’écosystème, l’équité entre les acteurs et le dynamisme du secteur, le régulateur doit veiller à la viabilité des FAI en encourageant le partage d’infrastructures par le dégroupage des réseaux d’accès en particulier les réseaux fibres optiques sur le dernier kilomètre. Il doit également rendre accessible les fréquences en octroyant de larges canaux afin de favoriser l’implémentation des réseaux sans fil haut débit.

En réalité, il convient de souligner qu’en plus de 10 ans d’existence, les FAI n’ont pas réellement réussi à atteindre leur vitesse de croisière en raison de la configuration de l’écosystème où les opérateurs globaux compétissent avec eux dans leur unique segment de marché, l’Internet fixe. De plus, ne disposant pas de leur propre infrastructure de transport, ils dépendent exclusivement de celle des opérateurs globaux. Cette situation crée une forte dépendance et ne favorise pas une bonne compétitivité des FAI. Bien que quelques mesures d’assouplissement relatives aux tarifs d’interconnexion aient été prises par le passé, elles demeurent toutefois très insuffisantes pour permettre le décollage des FAI et rendre l’écosystème plus dynamique et plus responsif aux demandes des populations.

Arona DIALLO
Spécialiste en Réseaux et Services des Télécommunications,
Infrastructures Datacenter et Gestion de Projet
arona.diallo@gmail.com
https://www.linkedin.com/in/arona-diallo-85149751/

(Source : Le Soleil, 16 mars 2026)


[1] Le FAI #AFRICAACCESS, après plus de 10 ans, n’est toujours pas opérationnel et nous ignorons si son autorisation demeure encore valide.

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