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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2017 > Septembre 2017 > Rapports sociaux : Le téléphone portable, un outil qui rapproche et éloigne

Rapports sociaux : Le téléphone portable, un outil qui rapproche et éloigne

vendredi 8 septembre 2017

Usages et comportements

Le téléphone, à l’origine, outil de rapprochement entre individus, n’en est pas moins devenu un instrument pouvant parfois installer l’indifférence dans les rapports interpersonnels. Ce qui était, à l’origine, créé pour faciliter le contact, se présente désormais comme un instrument de déconsolidation des rapports sociaux.

Il n’est pas rare, aujourd’hui, lors d’un face à face, de devoir patienter plusieurs minutes afin qu’une conversation téléphonique impromptue se termine, pour ensuite constater la perte du fil de la discussion. La conversation ne tenant parfois qu’en un laconique « je ne peux te répondre, je suis avec quelqu’un » ! Qu’est donc devenue la vie sociale à l’aune de ces nouvelles technologies ? Plus qu’un moyen de communication, le téléphone se transforme, dans certaines circonstances, en instrument de dé-communication. « La technologie est merveilleuse quand on en fait un bon usage, mais elle n’est pas aussi positive quand elle devient une dépendance qui affecte les relations sociales », regrette Samba Ndiaye, 75 ans, diplomate à la retraite. La désagréable habitude de tapoter hystériquement sur son smartphone tout en conversant face à face avec quelqu’un, a d’ailleurs désormais un nom. L’univers des personnes connectées est même allé jusqu’à inventer un nouveau mot qui caractérise et définit à la fois cet état de fait : le « phubbing » est la contraction de deux mots anglais, « snubbing (ignorer, snober) et phone (téléphone). Il désigne donc l’attitude qui consiste à ignorer, snober, les personnes qui sont en votre compagnie tout en communiquant avec votre téléphone portable, informe Saér Ndiaye, informaticien très actif dans les outils technologiques. Le phénomène qui dénote une mauvaise éducation et un manque de respect, fait pourtant des ravages dans les relations interpersonnelles ; un exemple probant de ce qui arrive quand la technologie supplante les relations humaines.

Selon Saer Ndiaye, le « phubbing » est né de l’initiative d’une jeune « victime » de ce phénomène. Alex Haugh, un Australien de 23 ans décide alors de mener une campagne « Stop phubbing » destinée à freiner l’abus récurrent de l’utilisation du téléphone portable aux moments où une personne est en compagnie d’une autre, explique Saer. « Bon nombre d’entre nous en font souvent l’expérience : les gens prêtent plus d’attention à leurs téléphones qu’à vous. Il s’agit d’un problème qui s’aggrave », prévient-il. L’initiateur de la lutte contre le « phubbing » a déjà des milliers d’adeptes qui soutiennent son mouvement, sur sa page Facebook, comme sur le site internet officiel de la campagne, où il présente des chiffres alarmants. Ainsi, près de 92% des adolescents disposant d’un téléphone portable préfèreraient communiquer par SMS plutôt que face à face. Le phénomène peut finir par réduire les échanges sociaux à un échange de messages virtuels. La campagne, explique le jeune informaticien, ne cherche pas à faire la guerre à la technologie, mais plutôt à faire cesser l’utilisation abusive de téléphones portables créant, au passage, des « prisonniers de la technologie ».

La technologie supplante la présence physique

Il est regrettable que l’utilisation abusive de la technologie supplante ainsi ce qu’il y a de précieux dans l’interaction humaine. « On consacre plus de temps et d’attention aux écrans qu’aux personnes, alors que ce sont celles-ci qui confèrent à la vie son sens et sa valeur. Il dépend de chacun que la technologie cesse d’occuper un espace de premier plan. Il est temps de faire une pause » souligne Mame Adama Diop, 40 ans, professeur de philosophie. Espérons que ne viendra pas le jour où nous pleurerons les occasions perdues de profiter de ceux que nous aimons, parce que nous avons été dépendants d’un tchat … », poursuit-il. « J’ai vu des gens qui restent connectés 24h sur 24 d’autres qui peuvent arrêter leur travail pour décrocher leur téléphone et parler des heures durant ! Cela a tout l’air d’une addiction comportementale », regrette, de son côté, Mame Faty Ndiaye, 39 ans, également professeur de philosophie.

Si l’on ne peut pas s’en passer, cela devient grave. Le téléphone fait presque partie de la famille au point qu’il peut devenir un objet de jalousie. « J’ai vu des couples divorcés à cause d’un malencontreux envoi de sms ou d’un appel qui sème le doute ou des personnes communiquer par sms alors qu’ils sont dans la même maison. Ne va-t-on communiquer que par portable dans l’avenir ? », se désole Ndeye Astou Gueye, fonctionnaire aux Trésors. On se replie, on va vers un monde autistique. Je trouve cela dramatique parce que cela affecte la communication réelle, regrette-t-elle. Selon Ndeye Fatou Mbengue, psychologue, « nous sommes tous sujets à une forme de solitude. Mais, les personnes qui sont accros au portable présentent des signaux d’immaturité, de carence affective. Ils peuvent faire preuve d’un certain penchant ». Selon elle, le portable conforte dans une image virtuelle, on communique de manière interposée. Les autres nous renvoient par sms une image que l’on peut laisser tomber pour se réapproprier du dialogue. C’est tout à fait superficiel, relève-t-elle. On en vient à chercher l’amour sur son téléphone, on le rend sensuel, on l’érotise ! Mais l’image réelle est complètement différente, la réalité du contact reste bien supérieure, déplore-t-elle. Oui, de même que l’addiction à internet. Et c’est un phénomène qui se développe, on voit de plus en plus d’accros au téléphone. A partir du moment où les symptômes sont les mêmes que pour une addiction toxicologique, l’état de manque par exemple. Le cerveau réclame toujours sa dose de produit, prévient-elle.

Les nouvelles technologies sont-elles indispensables ?

Tout au long d’une journée, nous ne comptons plus le nombre de dérangements causés par les sonneries des téléphones mobiles présents dans notre entourage.

Il n’y a pas si longtemps encore, les détenteurs de téléphones portables éteignaient la machine lors d’une relation sociale. Par la suite, la personne, un peu gênée, ne répondait pas en cas de sonnerie. Aujourd’hui, nous sommes bien obligés de constater la prééminence des « sollicitations électromagnétiques ». Les gens répondent, partout et tout le temps, y compris au milieu des conversations les plus importantes ou les plus intimes, parfois même dans les mosquées, les cimetières et les églises. De nouvelles dépendances apparaissent au sein des pratiques sociales, étudiées par les psychologues. « Les personnes touchées présentent un profil particulièrement dénué de confiance en soi, accompagné d’une gestion chaotique des rapports sociaux. Des néologismes apparaissent, désignant la panique de l’individu en cas d’oubli du téléphone mobile ou de batterie vide, qui pousse certains à dormir avec leur téléphone allumé dans la pièce, parfois sous l’oreiller. Ces phénomènes sont loin d’être marginaux », souligne Ndeye Fatou Mbengue.

La publicité omniprésente pour promouvoir la téléphonie mobile voudrait orienter vers un modèle de vie où le « portable » serait indispensable. Pour les détenteurs d’un téléphone mobile, les journées s’organisent la plupart du temps en dernière minute. Désormais, l’expression « vivre au jour le jour » a manifestement laissé derrière elle une bonne part de son sens. Le temps se vit heure par heure, voire pire, et tout programme peut changer en cours de route, au détriment du respect des engagements pris, relève-t-elle. O. BA

Les lignes de séparation du temps

Les jeunes sont particulièrement concernés, car ils n’ont souvent jamais connu leur vie autonome sans les téléphones. Ces machines révèlent donc, avec force, leur fonction de déstructuration sociale. « Contrairement aux idées reçues, nombreuses sont les personnes admiratives face à une vie sans téléphone mobile, désirant également se retrouver à décider de leur emploi du temps. Pour beaucoup, la ligne de démarcation de la vie privée s’est déplacée, le téléphone faisant office d’engin de contrôle », ironise Madiop Mbaye, sociologue. La banalisation de son usage dans la vie quotidienne entraîne, par exemple, la nécessité de toujours devoir répondre à l’appel, souligne-t-il. A l’entrée d’un lieu de rassemblement de masse, innombrables sont les individus en conversation téléphonique, dans l’unique but d’exposer à autrui où ils se trouvent, affirme-t-il.

Aujourd’hui, plus une réunion ne se déroule normalement, sans interruption du travail par la sonnerie d’un appareil, et plus aucun embarras n’est causé par l’indélicate interruption : souvent la personne se lève et quitte la table, voire répond sur place à la sollicitation. Il n’est pas rare de devoir attendre le retour de la personne, sa présence s’avérant nécessaire pour la poursuite du travail. L’anormal est devenu tout à fait banal, et le travail associatif et professionnel subit, en conséquence, la déstructuration technologique. « Le modèle de société apparaît clairement lorsqu’on se penche sur le rythme de vie imposé, à la suite de l’invasion du téléphone dans la vie quotidienne. Les employés doivent, par exemple, être joignables par un collègue ou un chef de service dans les moments les plus privés et incongrus », relève Madiop Mbaye, sociologue. Si nous en sommes à ce point, c’est évidemment en raison du caractère extrêmement rentable de ces technologies pour leurs exploitants. Les opérateurs sont parvenus à s’insérer dans toutes les dimensions relationnelles entre individus, poursuit-il.

Oumar Ba

(Source : Le Soleil, 8 septembre 2017)

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