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Accueil > Articles de presse > Année 2026 > Janvier 2026 > Quand Grok désha­bille la dignité

Quand Grok désha­bille la dignité

samedi 3 janvier 2026

Usages et comportements

Ls’est réveillé avec une gueule de bois numé­rique. Grok, l’intel­li­gence arti­fi­cielle conver­sa­tion­nelle de xAI inté­grée à la pla­te­forme X (ex-Twit­ter), est au coeur d’un scan­dale qui dépasse la simple contro­verse tech­nique. Des uti­li­sa­teurs mal­veillants exploitent désor­mais cet outil pour géné­rer, à par­tir de simples pho­tos publiques, des images de femmes dénu­dées sans leur consen­te­ment. Un fléau qui n’épargne per­sonne, pas même les mineures, et qui pose une ques­tion bru­tale : la « liberté abso­lue » prô­née par Elon Musk jus­ti­fie-t-elle le sacri­fice de l’inti­mité des femmes ?

Le pro­blème tech­nique réside dans la poro­sité des filtres de Grok. Contrai­re­ment à ses concur­rents comme ChatGPT ou Claude, qui inter­disent stric­te­ment la géné­ra­tion de conte­nus sexuel­le­ment expli­cites ou de « deep­fakes » de per­sonnes réelles, Grok a été lancé avec une phi­lo­so­phie de « non-cen­sure ». En uti­li­sant le modèle de géné­ra­tion d’images Flux.1, l’Ia per­met des mani­pu­la­tions d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Par une tech­nique appe­lée « inpain­ting », un inter­naute peut sou­mettre la photo d’une col­lègue, d’une voi­sine ou d’une célé­brité, et deman­der à l’Ia de rem­pla­cer ses vête­ments par de la peau. Le résul­tat est d’un réa­lisme effrayant, capable de bri­ser des vies en un clic.

Si le phé­no­mène est mon­dial, il résonne avec une acuité par­ti­cu­lière au Séné­gal. Dans une société où la « sutura » (la dis­cré­tion, la pudeur) est une valeur car­di­nale, l’usage détourné de l’Ia devient une arme de des­truc­tion sociale mas­sive. Nous avons déjà connu les ravages des « groupes Tele­gram » ou des par­tages mal­veillants sur What­sApp. Ima­gi­nez main­te­nant que l’agres­seur n’ait plus besoin de voler une photo intime : il lui suf­fit de prendre votre photo de pro­fil Lin­ke­dIn ou Face­book, de la pas­ser dans la mou­li­nette de Grok et de dif­fu­ser un faux plus vrai que nature.

Pour une jeune femme à Dakar, Thiès ou Tamba, être la cible d’un tel détour­ne­ment n’est pas qu’une affaire de pixels. C’est un risque de ban­nis­se­ment fami­lial, de rup­ture de mariage ou de har­cè­le­ment moral dévas­ta­teur. L’Ia, entre les mains de pré­da­teurs numé­riques, devient le moteur d’une nou­velle forme de vio­lence sexiste qui ignore les fron­tières et les lois natio­nales.

Le scan­dale Grok met en lumière l’irres­pon­sa­bi­lité des géants de la tech. En déman­te­lant les équipes de modé­ra­tion de X, Elon Musk a créé un ter­rain de jeu idéal pour les cyber­dé­lin­quants. Sous pré­texte de lut­ter contre le « poli­ti­que­ment cor­rect », on auto­rise des outils capables de géné­rer de la pédo­por­no­gra­phie syn­thé­tique ou de détruire la répu­ta­tion de citoyennes ordi­naires.

La réponse ne peut pas être uni­que­ment tech­nique. Certes, les ingé­nieurs doivent réin­té­grer des « bar­rières de sécu­rité » (guar­drails) numé­riques, mais le com­bat est aussi légis­la­tif. Le Séné­gal, à tra­vers la Com­mis­sion de pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles (Cdp) et ses lois sur la cyber­cri­mi­na­lité, doit se pré­pa­rer à cette nou­velle vague. Car si l’algo­rithme est amé­ri­cain, la vic­time, elle, est bien réelle et peut être votre soeur, votre fille ou votre col­lègue.

L’Ia ne doit pas être une zone de non-droit. Ce qui se passe avec Grok est un aver­tis­se­ment : sans éthique, le pro­grès n’est qu’une bar­ba­rie sophis­ti­quée. Il est urgent que les pla­te­formes soient tenues juri­di­que­ment res­pon­sables des outils qu’elles mettent à dis­po­si­tion du public. En atten­dant, la vigi­lance reste notre meilleure défense. Le numé­rique ne doit pas être le tom­beau de notre sutura. L’Ia peut créer des mondes mer­veilleux, mais elle ne doit jamais avoir le droit de désha­biller l’huma­nité de sa dignité.

Cheikh Tidiane Ndiaye

(Source : Le Soleil, 3 janvier 2026)

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