Ls’est réveillé avec une gueule de bois numérique. Grok, l’intelligence artificielle conversationnelle de xAI intégrée à la plateforme X (ex-Twitter), est au coeur d’un scandale qui dépasse la simple controverse technique. Des utilisateurs malveillants exploitent désormais cet outil pour générer, à partir de simples photos publiques, des images de femmes dénudées sans leur consentement. Un fléau qui n’épargne personne, pas même les mineures, et qui pose une question brutale : la « liberté absolue » prônée par Elon Musk justifie-t-elle le sacrifice de l’intimité des femmes ?
Le problème technique réside dans la porosité des filtres de Grok. Contrairement à ses concurrents comme ChatGPT ou Claude, qui interdisent strictement la génération de contenus sexuellement explicites ou de « deepfakes » de personnes réelles, Grok a été lancé avec une philosophie de « non-censure ». En utilisant le modèle de génération d’images Flux.1, l’Ia permet des manipulations d’une précision chirurgicale. Par une technique appelée « inpainting », un internaute peut soumettre la photo d’une collègue, d’une voisine ou d’une célébrité, et demander à l’Ia de remplacer ses vêtements par de la peau. Le résultat est d’un réalisme effrayant, capable de briser des vies en un clic.
Si le phénomène est mondial, il résonne avec une acuité particulière au Sénégal. Dans une société où la « sutura » (la discrétion, la pudeur) est une valeur cardinale, l’usage détourné de l’Ia devient une arme de destruction sociale massive. Nous avons déjà connu les ravages des « groupes Telegram » ou des partages malveillants sur WhatsApp. Imaginez maintenant que l’agresseur n’ait plus besoin de voler une photo intime : il lui suffit de prendre votre photo de profil LinkedIn ou Facebook, de la passer dans la moulinette de Grok et de diffuser un faux plus vrai que nature.
Pour une jeune femme à Dakar, Thiès ou Tamba, être la cible d’un tel détournement n’est pas qu’une affaire de pixels. C’est un risque de bannissement familial, de rupture de mariage ou de harcèlement moral dévastateur. L’Ia, entre les mains de prédateurs numériques, devient le moteur d’une nouvelle forme de violence sexiste qui ignore les frontières et les lois nationales.
Le scandale Grok met en lumière l’irresponsabilité des géants de la tech. En démantelant les équipes de modération de X, Elon Musk a créé un terrain de jeu idéal pour les cyberdélinquants. Sous prétexte de lutter contre le « politiquement correct », on autorise des outils capables de générer de la pédopornographie synthétique ou de détruire la réputation de citoyennes ordinaires.
La réponse ne peut pas être uniquement technique. Certes, les ingénieurs doivent réintégrer des « barrières de sécurité » (guardrails) numériques, mais le combat est aussi législatif. Le Sénégal, à travers la Commission de protection des données personnelles (Cdp) et ses lois sur la cybercriminalité, doit se préparer à cette nouvelle vague. Car si l’algorithme est américain, la victime, elle, est bien réelle et peut être votre soeur, votre fille ou votre collègue.
L’Ia ne doit pas être une zone de non-droit. Ce qui se passe avec Grok est un avertissement : sans éthique, le progrès n’est qu’une barbarie sophistiquée. Il est urgent que les plateformes soient tenues juridiquement responsables des outils qu’elles mettent à disposition du public. En attendant, la vigilance reste notre meilleure défense. Le numérique ne doit pas être le tombeau de notre sutura. L’Ia peut créer des mondes merveilleux, mais elle ne doit jamais avoir le droit de déshabiller l’humanité de sa dignité.
Cheikh Tidiane Ndiaye
(Source : Le Soleil, 3 janvier 2026)
OSIRIS
Quand Grok déshabille la dignité