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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2010 > Octobre > Procès La Gazette/Thierno Ousmane SY : Plaidoirie

Procès La Gazette/Thierno Ousmane SY : Plaidoirie

dimanche 3 octobre 2010

Faits divers/Contentieux

Celles et ceux - très nombreux - qui avaient pris d’assaut, le 14 septembre dernier, le tribunal hors classe de Dakar n’avaient qu’une idée en tête : repartir avec la certitude que les journalistes entendus pour « diffamation » quitteront le préau avec le sentiment du devoir accompli et le sourire qui délivrent le justiciable de la peur du mauvais jugement. L’audience prit une toute autre tournure quand le premier avocat de la défense prononça son dernier mot. Cette tournure - favorable aux prévenus et implacable pour le plaignant (lire dans ce numéro les plaidoiries des deux parties) - se décline en une série de pics dont le dernier avocat de la défense porta la crête à un niveau tel que le doute n’avait plus où siéger dans l’esprit du public. Le ouf de soulagement avec lequel le plus grand nombre - manifestement du côté des prévenus - quitta la salle d’audience trop étroite pour le contenir ne suffit évidemment pas à déterminer la nature du verdict attendu le 16 novembre prochain. Mais il existe une plaidoirie - philosophique celle-là - sur laquelle s’appuie en dernier ressort toute décision de justice particulièrement stimulante pour une certaine idée de la liberté.

Si, en effet, l’on admet que les décisions de justice - toutes grandes dès lors qu’elles portent sur le droit à l’information du public sont aussi une concrétisation de la « théorie générale du droit » ou « philosophie du droit », l’existence de deux parties que tout oppose mène inexorablement au choc des idées sur le droit et le rôle de celui-ci dans une société politique. La philosophie allemande, elle, gratifia, à travers les hautes figures de Kant (1724-1804) et de Hegel (1770-1831), l’Europe et le reste du monde d’abstractions susceptibles d’éclairer toute sentence qui tient vraiment compte des grandes mutations intervenues depuis la parution, en 1821, des Lignes fondamentales de la philosophie du droit de Hegel, un quart de siècle après la publication des Premiers principes métaphysiques de la doctrine du droit de Kant.

Depuis lors, nous admettons presque tous que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres. Nous croyons même avoir clos tout débat sur le sujet en soutenant cela. La ritournelle qui en résulte correspond en réalité à la définition kantienne du droit qui ne serait rien d’autre que ce qui permet la coexistence de la liberté de chacun avec celle des autres. C’est qu’il y a chez Kant le souci de la morale qui ne permet d’agir que selon une « loi universelle ». La limite à la liberté de l’individu est illustrative de la philosophie (kantienne) du droit qui est une philosophie de la liberté limitée. L’avocat de la partie civile clamant que nous serions tous en danger si rien n’endiguait la liberté du journaliste ne dit naturellement rien sur les limites à la liberté de son client. Quand la partie civile s’intéressera à ces limites-là, elle se rendra parfaitement compte que la morale dont elle se prévaut est plutôt restrictive quoique frappée du sceau de l’universel.

Dans sa philosophie du droit, Hegel invoque trois moments. Eu égard à notre préoccupation, le premier moment hégélien de la philosophie du droit correspond au contrat au terme duquel l’Etat du Sénégal concéda une licence globale de téléphonie à SUDATEL. Dans ce cas précis, le contrat règle les rapports entre des personnes morales représentées par des personnes physiques adossées à un « droit abstrait ». A cet instant précis, la morale fait valoir la conscience contre le contrat en vertu du « droit supérieur de la subjectivité ». Hegel désigne par « moralité subjective », le second moment - opposé au premier de sa philosophie du droit. Hegel traite enfin d’un troisième moment dans sa théorie du droit. Il s’agit de la « moralité objective » qui reconnaît l’individu comme membre d’une société politique. Par société politique il faut comprendre ici l’Etat en tant que « réalité de l’Idée morale ». L’Etat s’impose alors à tous comme une puissance supérieure qui doit sa force au fait que les hommes se reconnaissent en lui. La politique n’est plus qu’une morale appliquée, mais la vraie morale elle-même. La philosophie hégélienne du droit rompt alors avec la philosophie kantienne de la liberté limitée de l’individu pour une philosophie de la liberté réalisée capable de produire un monde dans lequel l’investigation journalistique trouve toute sa place.

Il est clair que la plainte pour diffamation vise dans les cas présumés de corruption à limiter la liberté d’informer du journaliste mu par la manifestation de la vérité pour promouvoir la liberté - au sens hégélien du terme - de chacun. Le musellement du journaliste n’expose plus l’aigrefin à la raillerie populaire au seul prétexte qu’une image - une seule - est ternie. L’Etat ne tirerait alors plus sa force de la reconnaissance de sa puissance par les justiciables. Ceux dont l’action a affaissé l’Etat tenteront par tous les moyens à persuader les juges qu’aucune preuve n’a été fournie à l’audience du 14 septembre dernier. Mais les mêmes juges comprennent parfaitement que le monde a basculé dans l’impasse depuis que l’économie virtuelle a supplanté l’économie réelle, complexifiant du coup les affaires de corruption qui vont avec. Sur les ruines du libéralisme est née est une nouvelle idéologie : le virtualisme spéculatif. C’est le nouveau défi auquel feront face dès le 16 novembre prochain les prévenus relaxés.

Abdoul Aziz Diop

(Source : La Gazette, 3 octobre 2010)

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