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Accueil > Ressources > Points de vue > 2026 > Peut-il exister une stratégie numérique « africaine » ?

Peut-il exister une stratégie numérique « africaine » ?

vendredi 22 mai 2026

Point de vue

Depuis une quinzaine d’années, l’expression « stratégie numérique africaine » s’est imposée dans les discours institutionnels, les rapports de bailleurs et les sommets internationaux. Elle évoque une ambition positive : coordonner les politiques numériques, réduire la fracture technologique et inscrire le continent dans l’économie numérique mondiale. Mais derrière cette formule apparemment mobilisatrice se cache une question rarement posée : de quelle Afrique parle-t-on ? Car parler d’Afrique au singulier rassure, mais simplifie. Et dans le numérique, la simplification est souvent le prélude à l’échec.

Une réalité numérique profondément fragmentée

Les chiffres suffisent à dissiper l’illusion d’une trajectoire commune : en 2024, environ 38 % de la population africaine utilise Internet, contre près de 68 % à l’échelle mondiale. Autrement dit, plus de 6 Africains sur 10 restent hors ligne, malgré une croissance rapide des infrastructures. Dans certains pays, le taux dépasse 70 %, tandis que dans d’autres — notamment en zones rurales ou enclavées — il reste inférieur à 20 %. Ces écarts ne sont pas marginaux. Ils reflètent des différences majeures de revenus, de couverture réseau, de coût de la donnée…et de priorités politiques. Parler d’une stratégie numérique unique pour un continent aussi hétérogène revient à ignorer ces réalités structurelles.

Le mythe de l’homogénéité des usages

Même là où l’accès existe, les usages diffèrent radicalement. L’Afrique compte aujourd’hui environ 570 millions d’internautes, dont la grande majorité accède au numérique exclusivement via le téléphone mobile. Cependant, seuls environ 416 millions d’utilisateurs utilisent réellement Internet mobile, ce qui signifie que la couverture ne se traduit pas mécaniquement par l’adoption. Dans de nombreux territoires : l’usage se limite aux réseaux sociaux et à la messagerie, l’e-administration (ou e-Gov, Egouv…) reste marginale, les services numériques structurants (santé, éducation, énergie, services publics) sont peu accessibles. Une stratégie qui ignore cette diversité d’usages confond la connexion et la transformation.

Une stratégie sans véritable sujet politique

Toute stratégie suppose un acteur capable de décider, de financer et d’arbitrer. À l’échelle continentale, ce rôle est théoriquement assumé par l’Union africaine. Or celle-ci souffre de trois fragilités majeures : un déficit de légitimité populaire, un pouvoir contraignant très limité sur les États, une dépendance financière partielle vis-à-vis de partenaires extérieurs, ce qui affaiblit toute prétention à la souveraineté numérique. Peut-on réellement parler de stratégie lorsque les moyens, les priorités et l’exécution restent largement nationaux — voire locaux ?

Le danger très concret du discours globalisant

Le problème n’est pas seulement conceptuel. L’idée d’une stratégie numérique africaine produit des effets très concrets : elle encourage des solutions standardisées, souvent importées, elle favorise des projets pensés pour des moyennes statistiques, pas pour des territoires réels, elle invisibilise des innovations locales pourtant efficaces, elle reproduit une logique descendante déjà connue dans l’aide au développement. En voulant penser large, on pense parfois mal.

Pourtant, le numérique africain fonctionne…ailleurs

Le paradoxe est là : le numérique africain produit déjà des résultats mesurables, mais pas là où on l’attend : Le secteur du mobile représente près de 7,7 % du PIB africain, soit plus de 220 milliards de dollars (dont une proportion non négligeable des profits opérateurs est rapatriée vers les actionnaires étrangers). Les services de mobile money comptent des centaines de millions de comptes actifs et ont profondément transformé l’inclusion financière, des écosystèmes locaux émergent dans les grandes villes, mais aussi dans des territoires intermédiaires, portés par les usages réels plutôt que par des plans continentaux. Le numérique progresse malgré l’absence de stratégie unifiée, grâce à des dynamiques territoriales, pragmatiques et souvent informelles.

Changer de regard : de la stratégie unique aux trajectoires multiples

Ce constat invite à un déplacement conceptuel majeur :

Plutôt que de parler d’une stratégie numérique africaine, il serait plus juste de parler : des stratégies numériques en Afrique, d’une vision panafricaine aux trajectoires différenciées, ou d’un numérique construit depuis les territoires.

Comme l’a souvent souligné Achille Mbembe, le défi n’est pas d’imiter des modèles globaux, mais de penser depuis les réalités africaines elles-mêmes. La vraie question n’est donc pas :« Peut-il exister une stratégie numérique africaine ? »,

La vraie question est plutôt : Avons-nous le courage d’abandonner une fiction confortable pour penser la complexité réelle du continent ? Le numérique ne fera pas l’unité africaine par décret institutionnel.

Mais pensé depuis les territoires, les usages et les besoins concrets, il peut devenir un levier de transformation crédible, mesurable et durable. À condition de ne plus demander : quelle stratégie pour l’Afrique ? Mais : quelles Afriques, pour quels numériques, à quelles échéances et pour quels peuples ?

Pierre Ndjop POM
Conseil en stratégie de développement et Transformation Numérique

(Source : Digital Business Africa, 22 mai 2026)

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