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Passeports numérisés : Le Sénégal va-t-il payer 117 milliards pour un BOT ?

vendredi 26 octobre 2007

Biométrie/Identité numérique

Au sortir du premier Conseil des ministres après les vacances gouvernementales de cette année, le ministre de l’intérieur Me Ousmane Ngom avait déclaré devant la presse, avec une fierté évidente, que le Sénégal allait, pour la confection des passeports, entrer dans l’ère du numérique. Me Ousmane Ngom avait en outre précisé que le gouvernement venait de signer un accord avec une société malaisienne Iris Corporation Bhdhas.

Comme l’accord était conclu sur la base d’un Bot -Build, own and transfer - (construire, gérer et transférer) de 25 ans, beaucoup pensaient que le Sénégal allait disposer d’un système de fabrication moderne de passeports sans être obligé de le financer avec son propre budget. On s’est demandé quel serait le coût financier de ce nouveau passeport sécurisé pour l’usager. Autre interrogation, comment maintenir le prix tout en sécurisant ce document de voyage ? La réalité est que le prix devrait même connaître une baisse du fait que le numérique coûte moins cher.

Nos investigations nous ont permis de constater que le débat se situe ailleurs. Le gouvernement a certes promis la confection 10 millions d’unités mais ne dit pas clairement qui va payer la note. Dans une déclaration datée du 05 septembre 2007 et faite à Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie, la société Iris disait ceci : The Senegal Government will pay a consideration of Euro 180 millions for the 10 millions units of electronic passports (E-Passports). That are scheduled to be delivered during the Bot period. « Le gouvernement du Sénégal va s’acquitter d’une rétribution de 180 millions d’euros pour les dix millions d’unités de passeports électroniques dont la livraison est programmée dans la période de la durée du Bot. » Comme on le voit, c’est plus de 117 milliards de F Cfa que le gouvernement se serait engagé à payer pour un projet qui va appartenir à une compagne étrangère pendant 25 ans.

Après cette déclaration, surviennent des éléments troublants. Le lien Internet http://www.iris.com.my/News/new_det... qui renvoyait le visiteur à cette déclaration dans le site Web de la compagnie et visité par nos soins le 15 septembre dernier, oriente aujourd’hui vers une déclaration tout à fait différente parlant du même sujet.

Dans la première version, visiblement les dirigeants de Iris s’adressaient à leurs actionnaires et aux traders de la bourse de Kuala Lumpur. On y insistait plutôt sur le fait que Iris Corporation allait réaliser des résultats financiers très intéressants cette année à cause de l’accord conclu avec le Sénégal. Et la même déclaration donnait un autre lien Internet qui renvoyait à des informations sur les relations entre Iris et des sociétés turques et avec Ibm dans le cadre des joint-ventures. Ce lien aussi a disparu dans la deuxième version de la déclaration. Dans la version corrigée de la déclaration, on insiste sur l’importance que représente l’Afrique pour cette boîte, sans faire mention d’un payement quelconque. Il est également fait mention dans cette deuxième version d’une assistance fournie aux agents du gouvernement sénégalais chargés de la gestion du système. Avons-nous un Bot, qui signifie construire opérer et transférer ? Où sont les fonctionnaires du gouvernement payés par l’Etat, qui vont gérer le système au profit de la compagnie propriétaire pendant un quart de siècle ?

A t-on pensé aux questions de sécurité nationale posées par certains qui estiment que la fabrication des passeports est tellement sensible qu’elle ne devrait pas être entre les mains d’étrangers ?

Un autre élément troublant est que, depuis 2003, une compagnie américaine appartenant à des Sénégalais avait proposé aux ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères le même type de système mais uniquement pour les postes diplomatiques qui couvrent les Sénégalais de l’extérieur. Et le coût global de l’équipement et la conception des logiciels était seulement de 300 milles dollars américains ; environ 150 millions de FCfa.

Il ne restait à l’Etat qu’à acheter les talons de passeports. N’oublions pas qu’une fois le système crée, la compagnie sénégalo américaine allait le livrer au Sénégal, ce qui est une garantie que notre sécurité nationale restait entre les mains des nationaux. Il s’y ajoute que le mode de fonctionnement de ces sociétés garantit la transparence dans les opérations. La comptabilité publique du pays de l’Oncle Sam ne permet pas souvent de dépenses « non justifiées », même pour les compagnies privées. Les « perdiems » et autres « dessous de table » ne passent pas facilement dans leurs livres comptables.

Finalement la proposition avait fait l’objet d’un rejet automatique de la part du ministère de l’Intérieur qui arguait que le passeport Cdeao était soumis à une règlementation communautaire qui ne permettait pas un traitement national particulier. Au ministère des Affaires étrangères, par contre, l’offre avait suscité un réel intérêt.

Nos recherches nous ont permis de voir que l’offre des Sénégalais Américains n’était pas faite à la légère. C’était fait avec démonstration et croquis à l’appui :

Le cas des passeports numérisés n’est pas la seule expérience troublante entre cette boîte sénégalaise qui a aussi ses bureaux à Dakar. Bien avant la décision des autorités de faire fabriquer des cartes d’identité numérisées, elle avait soumis une première offre pour la fabrication de ces cartes.

Pendant que celles finalement retenues, accompagnées des cartes d’électeurs, ont fini de creuser un trou de plus d’une douzaine de milliards dans le Trésor public, le mode de financement qu’avait soumis la structure sénégalo américaine devait permettre à l’Etat de doter les citoyens de leur pièce d’identité gratuitement et de recevoir, au passage, des redevances annuelles payées par le contractuel.

Tout le financement de l’opération devait provenir des renouvellements et de la numérisation des permis de conduire en raison de 18.000 FCfa par permis. Les calculs étaient faits avec des projections qui attestaient clairement de la faisabilité.

Quand la démonstration était faite devant une haute autorité sénégalaise à l’époque, cette dernière n’a même pas voulu laisser l’ingénieur terminer son exposé. Sa réaction a été tout de suite d’appeler le ministre en charge du dossier des permis de conduire, pour lui demander de recevoir ces jeunes qui portaient cette offre.

Grande avait été la surprise des deux ingénieurs de se voir dire par un fonctionnaire du ministère en question que le permis américain qui est à la base de leur offre ne pouvait être accepté par le Sénégal, car n’étant pas un permis international. C’est comme si des millions de Sénégalais avaient besoin de conduire des voitures à l’étranger.

Résultats des courses, le contribuable sénégalais a fini par débourser des milliards pour les cartes d’identité et d’électeurs, là où l’Etat devait recevoir des redevances annuelles et par là même avoir l’occasion de créer du travail et de la richesse pour des nationaux.

Dame Babou

(Source : Sud Quotidien, 26 octobre 2007)

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