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Omar Cissé, on ne vous voit plus… Que devient l’un des pionniers de la fintech sénégalaise ?

mardi 28 juillet 2026

Portrait/Entretien

Le 8 février 2019. Ce jour-là, je pousse les portes d’In Touch à Dakar pour réaliser une interview d’Omar Cissé pour CIO Mag, à la demande de mon grand frère et ami Mohamadou Diallo. La photo prise à l’issue de notre entretien n’avait alors rien d’exceptionnel. C’était une image parmi tant d’autres, destinée à illustrer une rencontre avec l’un des entrepreneurs qui, depuis plusieurs années déjà, s’imposait comme l’un des visages de la fintech africaine. En la retrouvant aujourd’hui, je me suis rendu compte que l’enjeu allait bien au-delà d’une simple interview. Elle est devenue, avec le recul, une véritable photographie d’une époque. D’ailleurs, Mohamadou, toi qui vis désormais à Paris, tu as des nouvelles d’Omar ? Cela fait bien longtemps que je ne l’ai pas croisé.

En février 2019, le Sénégal et le monde évoluaient encore dans un paysage numérique qui paraît aujourd’hui presque lointain. Macky Sall était aux commandes du pays. Abdoulaye Bibi Baldé occupait le portefeuille du Numérique tandis qu’Abdou Karim Sall dirigeait encore l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP), au moment où Cheikh Bakhoum pilotait ce qui ne s’appelait pas encore Sénégal Numérique S.A. Ahmadou Al Aminou Lô, aujourd’hui Premier ministre, était alors directeur national de la BCEAO pour le Sénégal, tandis que Bassirou Diomaye Faye poursuivait encore sa carrière au sein de l’administration fiscale. Ibrahima Nour Eddine Diagne présidait l’African Performance Institute et animait les Mardis du Numérique, plusieurs années avant que la Rentrée Numérique ne devienne le grand rendez-vous annuel de l’écosystème. De leur côté, Ndiaye Dia et Wedji Kane n’avaient pas encore créé SALTIS, qui allait devenir l’un des acteurs majeurs de la transformation numérique sénégalaise. À Washington, Donald Trump était installé à la Maison Blanche, sans imaginer qu’il y reviendrait quelques années plus tard, redevenant le président des États-Unis et l’un des plus fervents défenseurs des géants américains de la technologie. À cette époque, personne ne parlait encore d’intelligence artificielle générative dans le grand public. ChatGPT n’existait pas et les bouleversements qu’il allait provoquer relevaient encore de la science-fiction.

Le secteur des télécommunications sénégalais était lui aussi très différent. La veille seulement, Mamadou Mbengue venait officiellement de prendre les commandes de Tigo Sénégal, succédant à Mass Thiam. L’opérateur s’appelait encore Tigo. Personne n’imaginait qu’il deviendrait quelques mois plus tard Free Sénégal, avant d’adopter plusieurs années après l’identité Yas Sénégal. À cette période, Tigo Cash existait toujours sous cette marque et figurait parmi les principaux services de paiement mobile du pays.

Le paysage du mobile money n’avait d’ailleurs rien à voir avec celui que nous connaissons aujourd’hui. Orange Money dominait largement les transactions électroniques. Wave, arrivé au Sénégal seulement un an plus tôt, n’avait pas encore bouleversé le marché avec sa politique tarifaire inédite. Les files d’attente devant les agences de transfert d’argent faisaient encore partie du quotidien et Wari, fondé par Kabirou Mbodje, demeurait l’un des acteurs incontournables du secteur. L’année 2019 était certes déjà compliquée pour l’entreprise, engagée dans la bataille judiciaire autour du rachat de Tigo Sénégal après que Millicom eut finalement choisi un autre acquéreur. Kabirou Mbodje multipliait alors les recours devant les juridictions sénégalaises pour tenter d’obtenir gain de cause, faisant de cette affaire l’un des grands feuilletons économiques de l’époque.

C’est dans ce contexte qu’In Touch poursuivait discrètement sa stratégie. Le marché était encore totalement fragmenté. Les commerçants devaient accepter plusieurs solutions de paiement différentes, souvent incompatibles entre elles. L’interopérabilité voulue par la BCEAO n’avait pas encore vu le jour et chacun évoluait dans son propre écosystème fermé. L’idée défendue par Omar Cissé paraissait alors particulièrement audacieuse : permettre aux entreprises de centraliser l’ensemble des moyens de paiement au sein d’une seule interface. Ce qui semblait ambitieux en 2019 est devenu, quelques années plus tard, une évidence pour l’ensemble de l’industrie. Aujourd’hui, l’interopérabilité régionale est progressivement en train de rebattre les cartes du secteur, tandis que les banques collaborent beaucoup plus volontiers avec les fintechs qu’elles ne les considèrent comme des concurrentes.

En regardant cette photo, je me suis également amusé à replacer plusieurs visages de notre écosystème dans leur contexte de l’époque. Daouda Diba n’était pas encore président de l’AI Hub Sénégal. El Hadji Malick Gueye poursuivait sa carrière dans le conseil comme Senior Manager chez Mazars, bien avant de prendre la direction générale de Wave Digital Finance Sénégal. Coura Carine Sène, qui avait quitté In Touch un an plus tôt, venait d’ouvrir une nouvelle page de sa carrière en rejoignant Wave Sénégal, alors que l’entreprise n’en était encore qu’à ses premiers pas dans le pays. Expresso Sénégal n’était pas encore dirigé par Fatou Sow Kane, devenue depuis la première femme à prendre les commandes de l’opérateur.

L’écosystème startup lui-même poursuivait sa structuration. Raymond Mendy venait de succéder à Regina Mbodj à la tête du CTIC Dakar, avant de rejoindre quelques années plus tard LAfricaMobile aux côtés de Malick Diouf. Ce rappel est loin d’être anodin. En 2010, avec l’appui de la Banque mondiale à travers InfoDev, de l’État du Sénégal et du secteur privé, Omar Cissé avait piloté la création du CTIC Dakar, premier incubateur TIC d’Afrique de l’Ouest francophone. Une génération entière de startups sénégalaises y a fait ses premiers pas avant de rayonner sur le continent. Cette contribution est parfois oubliée lorsqu’on évoque son parcours, alors qu’elle demeure l’un des héritages les plus importants qu’il a laissés à l’écosystème.

Personne, en ce mois de février 2019, ne pouvait imaginer ce qui allait suivre. Quelques mois plus tard, la pandémie de Covid-19 allait brutalement accélérer la transformation numérique de la planète. Les confinements, le télétravail, les réunions sur Zoom, Microsoft Teams ou Google Meet, les paiements sans contact et la digitalisation accélérée des entreprises allaient faire du numérique un besoin quotidien plutôt qu’un simple avantage concurrentiel. En quelques années, les usages ont changé à une vitesse que peu d’experts avaient anticipée.

La technologie elle-même a connu une accélération spectaculaire. En 2019, Starlink n’était encore qu’un projet dont peu de personnes mesuraient réellement le potentiel. Aujourd’hui, plusieurs millions d’utilisateurs dans le monde sont connectés grâce aux constellations de satellites en orbite basse, tandis que plusieurs pays africains commencent progressivement à bénéficier de cette nouvelle génération de connectivité. Les smartphones se sont transformés en véritables portefeuilles numériques permettant de payer, d’investir, de signer des documents, de recevoir de l’argent, de gérer plusieurs comptes ou encore de s’identifier auprès de nombreuses plateformes. Dans le même temps, la cybersécurité est devenue une priorité stratégique pour les États, les banques, les opérateurs télécoms et les entreprises.

En regardant cette photographie aujourd’hui, je réalise finalement qu’elle raconte beaucoup plus qu’une rencontre avec Omar Cissé. Elle témoigne d’un moment charnière de l’histoire du numérique sénégalais, juste avant que le secteur n’entre dans l’une des périodes les plus mouvementées de son histoire. Alors Omar, si ces quelques lignes te parviennent, sache que beaucoup d’acteurs de l’écosystème seraient heureux de t’entendre à nouveau. À l’heure où l’interopérabilité de la BCEAO redessine le paysage des paiements, où MIXX, la branche fintech née des nouvelles stratégies de Yas, vient enrichir le marché et où une nouvelle génération d’entrepreneurs prend le relais, ton analyse serait précieuse. Peut-être aurons-nous le plaisir de te retrouver lors de la prochaine Rentrée Numérique.

Et comme la mémoire peut parfois jouer des tours lorsque l’on remonte plus de six années en arrière, n’hésitez pas à me corriger si je me suis trompé dans l’enchaînement de certaines dates ou de certains événements. Après tout, cette photo appartient un peu à toute une génération qui a vu le numérique sénégalais changer de visage.

(Source : Le Techobservateur, 28 juillet 2026)

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