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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2005 > Avril > Les « pirates virtuels » à l’assaut du marché sénégalais

Les « pirates virtuels » à l’assaut du marché sénégalais

mardi 19 avril 2005

Piratage

Commerce encore discret, la vente et la location de vidéos CD (VCD) et de DVD (digital vidéo disc) a pourtant envahi les quartiers populaires de Dakar et quelques grandes artères de la capitale sénégalaise où de nouveaux marchands d’images se déploient quotidiennement devant leurs casiers bien fournis.

En effet, un riche répertoire allant des productions locales de dramatiques aux grands succès hollywoodiens, fait le décor de ces étals, dressés parfois à même le trottoir.

Ainsi, ces « loueurs informels » (appelation servie aux propriétaires de vidéothèques) semblent avoir trouvé un véritable filon à travers ce commerce qui rime pourtant avec piraterie.

Il faut reconnaître que la modicité des prix proposés découle en grande partie de la nature frauduleuse des titres proposés et enregistrés sans au préalable aucune garantie ou autorisation de son auteur.

En effet, pour une somme de 350 francs CFA -doublée d’une pièce d’identité comme garantie-, le client peut s’offrir un VCD ou un DVD de film étranger ou local pour des séances de visionnage de 24 heures voire même 48 heures. Un prix défiant toute concurrence et trés en deçà des tarifs des magasins professionnels agréés qui réclament entre 1000 et 1500 francs CFA pour le même service.

Grâce à la relation de proximité, ces « loueurs informels » se créent une clientèle fidélisée aprés l’avoir détournée des magasins spécialisés de la place.

« Je sais que c’est illégal parce que je ne dispose d’aucune licence et je loue des films piratés. Mais il faut que je me débrouille pour subvenir à mes besoins », confie P. Sané, loueur ambulant de films.

Ces propos du jeune loueur, qui évolue dans ce créneau à l’image de quelques autres dizaines de personnes de son âge, témoignent de l’ampleur du phénomène du piratage qui sans être inédit, touche aujourd’hui tous les secteurs, plus particulièrement les œuvres musicales et cinématographiques. Une situation qui porte un coup dur aux créateurs évoluant dans ces milieux.

En fait, si les productions étrangères sont plus visibles dans les casiers des « loueurs informels », souvent établis dans des endroits réaménagés pour la circonstance, il reste que les productions locales occupent une place de choix dans cette vaste gamme proposée aux assoiffés d’images.

« Parmi les films que je loue, les théâtres sont plus nombreux. Sur une dizaine de titres, les huit sont des dramatiques », confirme P. Sané, qui, conscient du caractère illégal de ce commerce, ne semble pas cependant, comme la plupart de ses collègues, redouter la traque de l’autorité compétente et parfois même des producteurs locaux.

« Les films, je les achète au marché du port ou à Sandaga et quelquefois même chez des particuliers très équipés en matériels électroniques capables d’effectuer les opérations nécessaires », explique le jeune commerçant, révélant au passage que « la location des œuvres locales se fait sous le manteau pour éviter de se faire épingler ».

Même son de cloche chez D. Diawara qui avoue cependant ne pas prendre de risque pour ce métier bien qu’étant son gagne pain depuis plusieurs années.

Ainsi, au regard de la diversité et de la richesse des œuvres présentées, ces commerçants qui ont pignon sur rue semblent avoir des fournisseurs bien outillés en équipements de pointe. Aussi, avec l’essor des technologies de l’information et de la communication, ils ont visiblement trouvé un nouveau créneau.

En effet, selon des données fournies par la société américaine, neufs logiciels Microsoft sur dix sont piratés en Afrique. « Les contrefaçons gagnent toutes les couches de la société : que ce soit chez les revendeurs, chez les clients, entreprises ou particuliers », déplore-t-on au niveau du géant américain de l’informatique qui a voulu faire de la lutte contre la piraterie, un combat de premier plan.

Ce phénomène de la contrefaçon de l’image et du son engendre beaucoup de victimes allant des créateurs aux maisons de location légalement installées et reconnues par l’autorité.

Ainsi, la contrefaçon a depuis obligé plusieurs gérants de maisons de location à mettre la clé sous le paillasson « tellement que la concurrence que leur livrent les loueurs informels s’est révélée âpre et dévastatrice parce que n’étant pas soumis aux mêmes contraintes liées aux redevances et autres charges de fonctionnement ».

« Cela fait 26 ans que je tiens cette boutique, mais depuis deux ans avec l’arrivée des VCD et DVD rien ne marche plus comme avant. Je ne vois même plus de clients », avance, dépité, Jamil Karrit propriétaire d’un des plus grands centres de vidéocassette de Dakar, situé sur l’avenue Peytavin.

« Les informels qui ne s’acquittent pas de redevances dues au Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA) et qui n’ont aucun personnel à supporter, ont presque tué cette profession », ajoute M. Karrit qui, se désolant de ne plus faire de recettes malgré les employés à rémunérer et les estampilles à payer, envisage de vendre son commerce. Une idée loin de se réaliser, car aucun repreneur ne s’annonce...

« L’autorité ne fait rien pour arranger la situation car elle ne sévit pas faute de moyens nécessaires pour assainir le milieu », lance-t-il avec amertume en exhibant plusieurs correspondances adressées au BSDA et qui sont restées sans suite.

Pourtant le mal engendré par la piraterie reste profond et intense chez les artistes créateurs et auteurs d’œuvres qui restent plus que jamais à la merci des « pillards culturels » malgré les appels répétés des autorités compétentes, en l’occurrence, du ministre de Culture et du Patrimoine historique classé.

Appelant récemment le public sénégalais à ne pas acheter ni utiliser les œuvres artistiques illégalement reproduites, en particulier les dramatiques, le ministre sénégalais Safiètou Ndiaye Diop avait assuré au cours du festival de théâtre de Kaolack que « les autorités publiques allaient mettre en œuvre tous les moyens pour combattre le mal (le piratage) qui gangrène la création et empêche les artistes de vivre décemment ».

Toutefois, face à l’ampleur du phénomène qui ne se limite pas seulement aux frontières traditionnelles des Etats au regard des moyens utilisés (technologies de l’information et de la communication), seule une harmonisation des législations ainsi que la mise en œuvre de moyens appropriés pourraient permettre aux autorités compétentes de donner aux créateurs la possibilité de vivre de leur art.

Abdourahmane Traoré et Macky Sall

(Source : APS, 19 avril 2005)

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