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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2018 > Octobre 2018 > Les menaces de taxation des services WhatsApp se multiplient

Les menaces de taxation des services WhatsApp se multiplient

lundi 29 octobre 2018

Fiscalité

Les applications OTT [1], à l’instar de WhatsApp sont devenues un caillou dans la chaussure des opérateurs de téléphonie un peu partout en Afrique où elles sont très largement utilisées.

Adama Ouédraogo, superviseur au Centre des opérations du réseau (Network Operating Center - NOC) d’Orange Burkina Faso, estime que « le coût élevé des appels téléphoniques traditionnels, surtout à l’international, justifie l’adoption de cette technologie par les Africains. »

« Avec WhatsApp, on peut passer un coup de fil à un parent éloigné à moindre coût », déclare-t-il à SciDev.Net. Sauf que cela n’arrange pas les affaires des opérateurs de téléphonie.

“La démarche du gouvernement béninois a été maladroite et la communication autour de la taxe proposée a été encore pire”
Sadibou Sow, Amnesty international, Afrique de l’ouest du centre

Au Bénin par exemple, le rapport annuel d’activités 2017 de l’Autorité de régulation des communications électroniques et de la poste (ARCEP), constate une baisse du volume du trafic SMS entre 2016 et 2017 de 62,96%, due à l’accroissement de l’utilisation des réseaux sociaux WhatsApp, Viber, Facebook, etc.

Selon le même rapport, la concurrence agressive des applications OTT impacte la performance des opérateurs traditionnels et les chiffres d’affaires des opérateurs ont connu une baisse de 10,04% entre 2016 et 2017, passant de 263,07 milliards à 236,64 milliards.

Pire, « Les opérateurs doivent même partager des revenus avec les OTT alors que ce sont eux qui ont installé toutes les infrastructures et ont fait de lourds investissements qu’ils doivent rentabiliser », s’indigne Farouk Mazin, directeur du réseau chez l’opérateur Expresso au Sénégal.

Cette situation a amené, dans certains pays africains, les opérateurs et les gouvernements à leur lancer une vendetta.

Les cas sont légion : le Maroc qui interdit tous les appels via les OTT en janvier 2016, l’Ouganda qui instaure une taxe pour l’utilisation des réseaux sociaux à partir de juillet 2018, les réseaux sociaux qui restent bloqués au Tchad, et le dernier cas en date au Bénin où il y a eu l’instauration d’une nouvelle taxe sur les réseaux sociaux, dont WhatsApp.

Tandis que ces décisions ont été implémentées dans d’autres pays −malgré la désapprobation des populations et de certaines organisations locales et internationales−, la pilule a eu du mal à passer ailleurs, comme au Maroc et au Bénin.

Alors que l’Agence nationale de réglementation des télécommunications du Maroc (ANRT) avait émis une note demandant aux opérateurs de bloquer les appels via les OTT « la mise en œuvre n’a duré que quelques mois avant que l’autorité ne décide de retirer la note », fait savoir Calixte Hounwanou, ingénieur en télécommunications et expert en facturation à Huawei Technologies.

De fait, il y avait eu une véritable campagne de contestation de la population marocaine sur internet, avec l’hashtag #openunlike.

Même scénario au Bénin, où certaines organisations se sont indignées face à ce décret qu’elles qualifient de liberticide.

Franck Kouyami, président du Forum pour la gouvernance de l’internet (FGI) au Bénin, avait signifié son incompréhension par rapport à sa mise en application.

« C’est incompréhensible, surtout quand on se rapporte aux objectifs du programme d’action du gouvernement dans le secteur du numérique, plus précisément : généraliser l’accès à l’Internet haut débit aux populations, mettre en place de grandes réformes afin d’assainir le secteur, diversifier les services, améliorer la qualité des services et en réduire les coûts », déclare-t-il à SciDev.Net.

Hashtag

Sadibou Sow, expert en technologie au bureau régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale, dénonce aussi cette mesure.

« Cette taxe n’aurait jamais dû voir le jour. La démarche du gouvernement béninois a été maladroite et la communication autour de la taxe proposée a été encore pire », affirme-t-il.

Par ailleurs, l’on a assisté à un raz-de-marée de tweets et de statuts Facebook de la part des internautes béninois, notamment avec l’hashtag #TaxePasMesMo (Ne taxe pas mes mégaoctets).

Cette mobilisation a eu pour conséquence le rétropédalage de la part du gouvernement béninois, qui a pris un autre décret pour abroger le précédent, moins de 72 heures après sa mise en application.

Entre temps et outre ce soulèvement collectif, les internautes ont tôt fait de trouver une parade à cette surtaxe : les VPN (réseaux privés virtuels).

« Les VPN sont des applications qui permettent « d’encapsuler » les vrais messages dans d’autres messages traditionnels, ce qui ne permet pas à l’opérateur de savoir quel genre de trafic est réellement véhiculé et s’il faut appliquer des mesures restrictives ou pas », explique Calixte Hounwanou.

In fine, cela devenait comme jouer au chat et à la souris, dit ce dernier. Car, les opérateurs passaient leur temps à traquer les VPN et à les bloquer, en y allouant trop de ressources pour peu de résultats du fait de la multiplicité et de la complexité des VPN…

Créée par l’Ukrainien Jan Koum et l’Américain Brian Acton, deux anciens ingénieurs de Yahoo, WhatsApp « est une application de messagerie et de téléphonie sur IP (VoIP) », renseigne Calixte Hounwanou.

L’intéressé précise que « il suffit d’avoir un numéro de téléphone mobile, un smartphone et un accès à internet pour télécharger et configurer l’application ».

« Une fois téléchargée, l’application synchronise les contacts du répertoire, identifie ceux qui ont également l’application et offre la possibilité de communiquer avec ces derniers, de façon illimitée, tant que l’on a accès à internet », conclut-il.

Cette application a connu ces dernières années une ascension vertigineuse, passant de 200 millions d’utilisateurs actifs dans le monde en avril 2013, à 1,5 milliard en décembre 2017, d’après Statista, un portail de statistiques. En Afrique, elle est tellement populaire qu’il ne serait pas abusé de parler du phénomène WhatsApp.

Cyrille Ngan Kendeck, ingénieur en télécommunications au sein du groupe Ericsson et au service de l’opérateur sénégalais Tigo dont Ericsson est l’équipementier, explique que « la popularité de WhatsApp est due au fait que cette application a pu savamment combiner et améliorer toutes les fonctionnalités des applications de messagerie IP (Internet Protocol) qui existaient jusqu’alors, tels que Skype, Yahoo Messenger, MSN Messenger, … ».

De plus, « c’est une application qui est très légère, plus pratique et peu gourmande en data », continue-t-il.

Néanmoins, « même si une connexion de moindre qualité peut faire marcher l’application, il faut au minimum une connexion de troisième génération (3G) pour en bénéficier pleinement », fait savoir Cyrille Ngan Kendeck.

“Même en Europe, il est impossible de lutter contre les VPN. Il faut suivre l’évolution des tendances et s’aligner sur la demande en data qui va grandissante”
Farouk Mazin, Expresso au Sénégal

L’application est devenue aujourd’hui une mode pour tous les détenteurs de smartphones en Afrique, car elle leur permet de lever la barrière des coûts, de la distance et des frontières pour communiquer à moindre frais.

Du coup, comme le précise Farouk Mazin, d’Expresso Sénégal, « le constat au niveau de tous les opérateurs est une hausse exponentielle sur les dernières années de l’utilisation des services OTT, au grand dam de la voix et des messageries classiques ».

S’il reconnaît qu’elles aident tout le monde à communiquer avec les proches à travers le monde et à moindre coût, Farouk Mazin déplore le fait que « les applications OTT constituent une sérieuse menace à la survie des appels classiques ».

Pour les opérateurs de téléphonie, le dilemme est donc de savoir s’il faut se battre ou non contre les OTT.

« C’est techniquement impossible de mener cette bataille », explique Calixte Hounwanou. Pour celui-ci, les opérateurs semblent avoir mal négocié le tournant de la transformation digitale, et une adaptation et un changement de business model de leur part s’impose.

Farouk Mazin renchérit en disant que « même en Europe, il est impossible de lutter contre les VPN ». « Il faut suivre l’évolution des tendances et s’aligner sur la demande en data qui va grandissante », ajoute l’intéressé.

Bilal Taïrou

(Source : SciDev, 29 octobre 2018)


[1] Sigle de l’expression anglo-saxonne “over-the-top” qui désigne des services par contournement sur internet comme WhatsApp, Viber, Skype, etc.

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