Le PI-SPI ne se décrètera pas, il se vulgarisera : Tirons les leçons du digital Naira
vendredi 6 novembre 2026
INTRODUCTION
L’ambition de la BCEAO de moderniser les paiements et de préparer le terrain à de nouveaux instruments monétaires numériques est louable. Cependant, l’expérience du Nigeria avec le e-Naira doit nous servir de leçon. L’échec relatif du Digital Naira ne s’explique pas seulement par un déficit de communication, mais par une faible adoption des commerçants, un manque d’avantages perçus par les utilisateurs et la concurrence des moyens de paiement existants. La véritable leçon est claire : une innovation monétaire ne réussit pas simplement parce qu’elle existe technologiquement. Elle doit répondre à un besoin économique réel. Pour éviter ce même piège, la BCEAO doit d’abord réussir le déploiement de son infrastructure existante, le PI-SPI (Système de Paiement Instantané). Lancé officiellement le 30 septembre 2025, le système connaît une nouvelle étape opérationnelle et réglementaire depuis le 2 novembre 2026. Toutefois, son déploiement auprès des établissements se poursuit : si 80 participants étaient déjà connectés au 24 juin 2026, 74 autres étaient en phase de tests, avec des échéances fixées au 30 septembre 2026 pour les banques et au 30 juin 2027 pour les institutions de microfinance. Voici comment transformer cette dynamique en une véritable réussite populaire.
1. ACCÉLÉRER LA NOTORIÉTÉ DU PI-SPI POUR PRÉPARER LE TERRAIN
Le PI-SPI est en cours de déploiement, mais il est aujourd’hui nécessaire d’accélérer sa notoriété et son appropriation par le grand public. La BCEAO a tendance à communiquer de manière institutionnelle, s’adressant aux banques et aux fintechs, en oubliant l’utilisateur final. Or, le PI-SPI n’est pas automatiquement le socle technique du futur Digital CFA, mais il constitue une infrastructure stratégique susceptible de faciliter l’adoption future de nouveaux instruments de paiement numériques, notamment une éventuelle monnaie numérique de banque centrale (MNBC). Si les citoyens de l’UEMOA ne prennent pas l’habitude d’utiliser le PI-SPI au quotidien, ils n’adhéreront jamais à une monnaie numérique plus complexe. Il faut donc lancer une vaste politique publique d’inclusion financière et d’éducation économique, non pas par de simples campagnes publicitaires, mais par une présence massive sur le terrain.
2.MOBILISER LES ÉTUDIANTS COMME FER DE LANCE DE LA SENSIBILISATION
Pour réussir cette vulgarisation, la BCEAO doit sortir de sa tour d’ivoire et s’appuyer sur une force de frappe intellectuelle et locale : les étudiants. L’idée est de nouer un partenariat stratégique avec les universités des huit pays de l’UEMOA. Les étudiants en Master 1 (en sciences économiques, mais aussi en économie numérique, finance, informatique et communication) seraient recrutés pour un stage rémunéré de 90 jours. La maîtrise des langues nationales serait un critère de sélection majeur. Formés et certifiés par la BCEAO, ils deviendraient les ambassadeurs de la banque centrale auprès des populations, sachant expliquer des concepts financiers complexes avec des mots simples.
3.DÉPLOYER LE PROGRAMME RÉGIONAL DES AMBASSADEURS DU PI-SPI (PRAP)
Pour structurer cette initiative, je propose la création du Programme Régional des Ambassadeurs du PI-SPI (PRAP). Ce dispositif reposerait sur cinq étapes : une convention entre la BCEAO et les universités ; une sélection et une formation certifiante des étudiants ; un stage de 90 jours ; un déploiement de terrain dans les marchés, quartiers, zones rurales et entreprises ; et enfin une évaluation rigoureuse des résultats (nouveaux utilisateurs, commerçants sensibilisés, transactions réalisées).
Il est crucial de préciser que l’accès au PI-SPI ne se fait pas directement auprès de la BCEAO, mais obligatoirement via un établissement participant ayant ouvert le service au public. Les jeunes ambassadeurs devraient donc maîtriser ces conditions d’accès et expliquer les modalités pratiques, notamment la gratuité des transferts nationaux entre particuliers pour un montant cumulé quotidien ne dépassant pas 8 000 FCFA. Pour garantir son succès, le PRAP devrait d’abord faire l’objet d’une expérimentation pilote dans les huit pays avant toute généralisation. Le nombre d’étudiants, les coûts de formation, les indemnités, les déplacements et les indicateurs de performance devront être rigoureusement budgétisés. Un encadrement par les établissements financiers et des règles strictes de sécurité (pour éviter la manipulation de fonds ou de données confidentielles) seraient également prévus.
4.CRÉER UNE DYNAMIQUE GAGNANT-GAGNANT POUR L’ÉTAT, LES UNIVERSITÉS ET LA JEUNESSE
Cette stratégie n’est pas seulement un outil d’accompagnement au changement pour la Banque Centrale ; c’est aussi une réponse au chômage des jeunes. En finançant le PRAP, la BCEAO offre une première expérience professionnelle qualifiante et une compétence recherchée dans le secteur de la finance numérique à des milliers d’étudiants. Les universités y trouvent un partenariat concret entre formation académique et transformation de l’écosystème financier, et l’État y gagne une population éduquée financièrement. C’est une opération d’inclusion massive qui génère de la bonne volonté et prépare psychologiquement le terrain pour l’avenir monétaire de l’UEMOA.
CONCLUSION
La réussite d’une infrastructure de paiement repose autant sur sa robustesse technologique que sur son appropriation économique et sociale. En transformant les étudiants en acteurs clés de la vulgarisation du PI-SPI via le PRAP, la BCEAO se donnera les moyens de réussir sa transition numérique, tout en tirant les leçons des difficultés rencontrées par le Nigeria. La BCEAO ne doit pas seulement construire l’infrastructure de la monnaie numérique de demain. Elle doit dès aujourd’hui former les citoyens qui seront appelés à l’utiliser. La souveraineté monétaire numérique ne sera pas seulement une affaire de technologie et de banques centrales ; elle sera aussi une affaire d’éducation, d’inclusion et d’appropriation populaire.
Dr Seydou BOCOUM
Économiste spécialisé en économie numérique et finance digitale
(Source : Notre pays, Notre voix, 6 novembre 2026)
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