Le numérique, nouvel Eldorado fiscal ? Défis et perspectives pour les pays africains
mercredi 14 janvier 2026
Un achat sur une plateforme étrangère, une série en streaming, un influenceur suivi sur les réseaux sociaux : ces gestes quotidiens génèrent des milliards de revenus en Afrique. Problème : l’impôt ne suit pas. Ce paradoxe illustre l’un des défis fiscaux les plus urgents du continent à l’ère numérique. Joëlle TRAORÉ est docteure en droit fiscal de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialisée en fiscalité internationale et africaine, avec une expertise des flux financiers illicites, des réformes fiscales mondiales et de la mobilisation des ressources nationales explique les jeux et enjeux
Le constat est aussi simple que redoutable. Une plateforme internationale peut vendre à des millions d’utilisateurs africains sans posséder la moindre infrastructure locale : ni bureau, ni entrepôt, ni personnel. Elle encaisse des revenus considérables mais échappe à toute imposition territoriale. La raison ? Le droit fiscal repose sur un principe séculaire : on impose une entreprise là où elle est physiquement présente. Dans l’univers numérique, cette logique s’effondre.
Dès 2015, le rapport de l’OCDE sur l’érosion de la base d’imposition (projet BEPS) reconnaissait que « l’économie numérique est en train de devenir l’économie elle-même ». Difficile donc de l’isoler fiscalement. Ce constat n’a pourtant pas empêché l’émergence d’un cadre international fragmenté, souvent inadapté aux réalités africaines et appliqué de manière inégale par les pays développés eux-mêmes.
Des réponses nationales dispersées
Face à cette fuite fiscale, plusieurs pays africains ont pris les devants, chacun avec ses propres outils. Le Nigeria a introduit en janvier 2022 une TVA de 7,5 % sur les services numériques fournis par des prestataires non-résidents réalisant au moins 25 000 dollars de ventes annuelles. Au Kenya, une taxe de 1,5 % sur les services numériques, en vigueur depuis 2021, a été remplacée fin décembre 2024 par une « Significant Economic Presence Tax » de 3 %, ciblant les entreprises sans établissement permanent mais réalisant un volume d’affaires substantiel dans le pays.
Le Sénégal a emboîté le pas en juillet 2024, en instaurant une TVA de 18 % sur les services numériques fournis par des non-résidents. Le Ghana applique une TVA de 15 % à laquelle s’ajoutent plusieurs prélèvements (NHIL, GETFL, COVID-19 HRL), portant le taux effectif à environ 22 %. L’Afrique du Sud, pionnière, étend sa TVA aux services électroniques fournis par des non-résidents depuis 2014. Mais ces initiatives restent nationales, sans coordination ni régionale ni continentale. Résultat : risque de contournement par les opérateurs et de marginalisation dans les négociations internationales. Sans cohérence collective, l’Afrique s’expose à subir des règles définies ailleurs.
Les incohérences du cadre international
L’OCDE a produit une abondante littérature technique sur la fiscalité du numérique, mais le cadre global demeure incohérent. Le Pilier 1 de la réforme fiscale mondiale, censé réattribuer une partie des bénéfices des multinationales aux pays de marché, peine à voir le jour. Plus problématique encore : nombre de pays de l’OCDE eux-mêmes n’appliquent pas ces principes ou maintiennent des régimes fiscaux avantageux pour attirer les géants du numérique. Cette situation interroge la cohérence du cadre international. L’Afrique ne peut rester spectatrice d’un débat dont elle subit les conséquences directes.
Des défis opérationnels considérables
Au-delà des choix politiques, taxer le numérique exige des capacités administratives encore insuffisantes dans de nombreux pays africains. Il faut identifier qui vend quoi, à qui, depuis où et pour quel montant. Cela implique d’obliger des entreprises étrangères à s’enregistrer à distance, à suivre les paiements électroniques, à contrôler les plateformes et à adapter les systèmes de TVA aux transactions dématérialisées.
Les influenceurs illustrent cette complexité. Beaucoup perçoivent des revenus publicitaires importants, souvent versés depuis l’étranger, sans jamais les déclarer. Ajoutons les cryptomonnaies, les paris en ligne et les contenus payants sur des plateformes. Privées : autant de zones grises, de nouveaux outils juridiques et des moyens humains renforcés.
Les marges de manœuvre africaines
L’enjeu n’est pas de freiner l’innovation mais de garantir que l’économie numérique contribue équitablement au financement des services publics.
Plusieurs leviers existent. D’abord, moderniser les législations fiscales : définir des seuils de taxation clairs, simplifier les procédures d’enregistrement à distance et adapter les règles de la TVA. Ensuite, renforcer les capacités techniques des administrations fiscales en matière de contrôle des flux numériques et d’échange d’informations.
Mais le levier central reste la coordination. Au niveau sous-régional, des organisations telles que la CEDEAO, l’UEMOA ou la CEMAC peuvent harmoniser les règles fiscales et éviter une concurrence déloyale entre pays voisins. Au niveau continental, l’Union africaine peut porter une vision politique forte, tandis que l’ATAF joue un rôle technique essentiel pour appuyer les administrations et défendre les positions africaines dans les négociations internationales. Enfin, sensibiliser les citoyens, y compris les jeunes créateurs de contenu, aux enjeux fiscaux liés au numérique. La fiscalité n’est pas qu’une affaire de techniciens : c’est un levier de souveraineté.
Ne pas attendre que les règles soient imposées
La fiscalité du numérique n’est plus une option. C’est un impératif pour l’équité, la souveraineté et les recettes publiques. L’Afrique dispose de marges de manœuvre réelles : définir ses propres priorités, coordonner ses actions et négocier en position de force, à condition de ne pas attendre. Car dans l’économie numérique, l’immobilisme peut se traduire par une perte durable de recettes fiscales. Derrière chaque clic, chaque transaction et chaque écran se joue une part de justice fiscale et de souveraineté économique.
Dr Joëlle Traoré
(Source : Agence Ecofin, 14 janvier 2026)
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