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Le Maroc, un modèle de développement des télécoms en Afrique ?

samedi 1er juin 2013

Politique nationale

Une volonté politique forte, des acteurs télécoms dynamiques et un marché du mobile en plein essor (l’arrivée de la 4G est imminente), l’économie numérique marocaine se porte plutôt bien.

Doté d’une population de 32,9 millions à fin 2011, le Maroc a vu son PIB croître à un rythme moyen de 5,8% de 2004 à 2010, et une augmentation du PIB d’au moins 6% est annoncée pour les prochaines années. En termes de PIB nominal, le royaume chérifien fait partie des cinq premières puissances économiques africaines. S’il est vrai que le secteur agricole et les ressources minières (principalement phosphates) jouent un rôle important dans l’économie marocaine, l’économie numérique se porte bien grâce à un secteur des télécoms très dynamique, avec une taille de marché de près de 33 milliards DH (3 milliards €), soit plus de 20% du marché en Afrique du Nord. C’est dans ce contexte que le roi Mohamed VI soulignait en 2008 les enjeux liés au développement des nouvelles technologies : « Nous appelons le gouvernement à adopter une nouvelle stratégie dédiée aux secteurs de l’industrie et des services et au développement des nouvelles technologies. […] Cette stratégie devrait avoir pour vocation d’ouvrir la voie devant l’économie marocaine, pour qu’elle puisse investir de nouveaux créneaux industriels faisant appel à des technologies novatrices. » (Source : Ministère marocain de l’industrie, du commerce et des nouvelles technologies.)

Maroc Numeric 2013

Grâce à cette impulsion, la stratégie « Maroc Numeric 2013 » a vu le jour en 2009, avec pour ambition de générer un PIB additionnel de 27 milliards DH (2,4 milliards €) et 26 000 nouveaux emplois, transformant le Maroc en un hub technologique majeur en Afrique. Ce programme ambitieux prévoit en particulier d’accélérer l’informatisation des PME, de rapprocher les services publics des usagers (projets d’e-gouvernement), et de faciliter l’accès des citoyens à l’internet haut débit.

Il s’appuie notamment sur le dynamisme du secteur des télécoms, fruit d’un développement initié dès les années 1990, suite à un mouvement de libéralisation progressive. Ainsi, en 1998, ce fut le démantèlement de l’Office national des postes et des télécommunications qui aboutit à la création de Maroc Telecom et de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), régulateur garant de l’application d’une concurrence saine et profitable. En 1999, Médi Télécom obtint la deuxième licence, et en 2006, des licences 3G furent octroyées à tous les opérateurs marocains de téléphonie (Maroc Telecom, Wana Corporate – aujourd’hui Inwi – et Médi Télécom). En 2012, Maroc Telecom domine le marché mobile et celui de l’internet avec respectivement 47% et 54% de parts de marché. Inwi est leader sur le segment de la voix fixe, en offrant des services « à mobilité restreinte » reposant sur un réseau 3G CDMA. Chacun de ces opérateurs est soutenu par un investisseur étranger. Vivendi détient, début 2013, 53% du capital de Maroc Telecom. L’opérateur koweïtien Zain contrôle 31% du capital d’Inwi. France Télécom a acquis 40% du capital de Médi Télécom, et compte procéder à une augmentation de 9%, reflétant ainsi l’attractivité du secteur marocain des télécoms, et plus précisément de sa composante mobile.

L’action du régulateur

En effet, les marchés du fixe et d’Internet sont en retrait à cause d’un nombre limité de foyers desservis par une infrastructure fixe. Le nombre de lignes fixes en service a diminué de 4,9% entre 2010 et 2011 pour atteindre près de 3,5 millions de lignes. En mars 2012, le taux de pénétration de l’internet fixe était de près de 10%, loin de la moyenne mondiale qui avoisine les 30%. A l’opposé, le taux de pénétration mobile est l’un des plus élevés en Afrique (supérieur à 110% en 2012), grâce au succès rencontré par des offres prépayées (96% des souscriptions à fin 2011) de plus en plus abordables. La dépense mensuelle mobile est passée de 81 DH (près de 7 €) en 2007 à 58 DH (près de 5 €) en 2011, soit une baisse de 28% en cinq ans, et ce grâce aux effets conjugués de l’action du régulateur (ANRT) et de l’intensité concurrentielle. Et si la voix est de loin le service le plus sollicité, les services mobiles et la data prennent une place croissante, augmentant le trafic mobile (voix et data) de plus de 40% entre 2010 et 2011.

Il n’est donc pas surprenant que le haut débit mobile connaisse un essor sans précédent au Maroc. A fin 2011, le nombre d’abonnés au haut débit mobile (près d’1,5 million d’abonnés) était plus de trois fois supérieur au nombre d’abonnés du haut débit fixe (près de 600 000 abonnés). L’ANRT, ayant cerné l’opportunité, prépare le prochain grand rendez-vous des télécoms au Maroc en envisageant de mettre à disposition des opérateurs des licences 4G en 2013.

L’arrivée de la 4G

La 4G va donner une nouvelle impulsion au marché marocain en ouvrant de nouvelles perspectives de développement des offres et prestations proposées aux clients en matière d’accès à Internet, que ce soit en mobilité ou en termes de substitution fixe-mobile. S’appuyant sur la vigueur du marché mobile, la 4G pourrait faciliter l’essor d’un écosystème Internet mobile-centric, ou « fixed-wireless » (via des modems 4G), qui sera alors l’équivalent d’un écosystème Internet fixe des pays développés. Ainsi, le développement du royaume s’appuierait sur une révolution numérique soutenue par des terminaux mobiles et un ensemble de services associés, qu’ils soient marchands (e-commerce, services cloud, place de marché de produits agricoles, etc.) ou non (e-administration, etc.).

Conscients des enjeux et de l’impact direct de cette technologie sur leurs activités, les opérateurs attendent l’octroi des licences avec impatience pour investir dans un réseau 4G. Tout d’abord, la 4G va permettre aux opérateurs de réduire leurs coûts d’opération. Les technologies 4G présentent une efficacité spectrale supérieure (couverture et débit) aux technologies 3G actuelles. Le coût (charges d’exploitation) par Mo d’un réseau LTE est également beaucoup plus faible qu’avec une technologie UMTS/CDMA, notamment grâce à une architecture horizontale tout-IP, des coûts d’exploitation réduits et la capacité d’autogestion des nouveaux équipements réseaux. Ensuite, l’avènement de la 4G représente l’occasion rêvée pour les opérateurs d’augmenter l’ARPU. Avec la possibilité de fournir de nouveaux services et produits valorisés par le consommateur, les opérateurs peuvent ainsi refondre complètement leur gamme d’offres avec de nouveaux critères de segmentation : débit proposé, volume de données transféré, usages différenciés, souscriptions « premium » illimitées ou avec une qualité de service supérieure. De plus, déployer des services sur un réseau 4G est l’opportunité pour un opérateur de se différencier par rapport à la concurrence mobile. Que ce soit en termes de débit, de prix ou de couverture, les opérateurs mobiles utiliseront leur réseau comme un argument marketing fort par rapport à leurs concurrents directs. Enfin, la 4G va permettre des gains de parts de marché grâce à la substitution fixe-mobile. La capacité et les débit-pics atteints permettent de concurrencer les opérateurs fixes, ce qui prend beaucoup plus d’ampleur dans un pays comme le Maroc, dans lequel la population, mal desservie en infrastructures fixes, ne cesse de manifester ses besoins pour l’internet haut débit. Aujourd’hui, la 4G n’en est qu’à ses débuts, mais reste la technologie mobile avec la plus forte croissance attendue d’ici 2016.

De réels défis

Toutefois, le Maroc va devoir affronter de réels défis inhérents au déploiement de la 4G, et le pays peut s’appuyer sur les retours d’expériences de divers marchés pour tirer les principaux enseignements. L’aspect technologique est le principal élément discriminant du lancement de la 4G au niveau mondial. Si la norme Long-Term Evolution (LTE) semble l’avoir emporté sur la version 4G du WiMAX mobile (802.16m), deux éléments techniques diffèrent fortement suivant le pays considéré : les bandes de fréquences utilisées et le mode de transmission (duplexage par division de fréquence – FDD – ou division temporelle – TDD). Le choix des fréquences à utiliser représente un enjeu majeur pour les régulateurs et les opérateurs, et ce concernant l’interopérabilité des équipements et l’itinérance internationale. Les opérateurs se heurtent à la réalité de chaque marché : quel spectre fréquentiel est disponible ? Quelles sont les licences déjà accordées aux opérateurs en place ? Quelle est la topologie du pays concerné et l’impact sur le déploiement du réseau ? Lors du choix des bandes de fréquences à utiliser pour le déploiement de la 4G, les régulateurs portent leur attention sur deux aspects importants. Tout d’abord, les régulateurs doivent s’assurer que le spectre utilisé permettra de bénéficier de l’efficacité spectrale tant promise pour la 4G. Les bandes de fréquences utilisées doivent permettre d’exploiter au mieux l’un des avantages majeurs de la 4G, à savoir la couverture d’une plus grande densité de population. Ensuite, les régulateurs regardent de près l’optimisation du déploiement industriel en relation avec les équipementiers télécoms. En effet, le choix des fréquences utilisées orchestrera incontestablement les coûts découlant de l’exploitation des services sous la norme LTE, notamment dans le cas des bandes de fréquences identiques à la 3G.

La mise à disposition de licences 4G repose dans la plupart des pays sur le recyclage des bandes de fréquences déjà allouées. C’est une opportunité pour accélérer le déploiement, puisque ce sont des bandes de fréquences déjà existantes, et souvent très efficaces. Une telle pratique reste à adresser avec précaution par l’ANRT pour assurer des conditions équitables entre opérateurs, certains opérateurs pouvant recycler des bandes de fréquences que n’ont pas les autres (le cas de l’opérateur EE au Royaume-Uni).

Un exemple africain

On retiendra donc que si le Maroc fait aujourd’hui partie des pionniers africains de la data mobile, c’est la conséquence logique d’une stratégie cohérente et durable de développement de son économie numérique, dans laquelle il a intelligemment capitalisé sur le dynamisme de son marché mobile. Certes, de nouveaux défis devront être relevés, mais la trajectoire semble prometteuse, et pourrait inspirer d’autres pays africains.

Par Jean-Michel Huet, directeur associé, BearingPoint, Tariq Ashraf, manager, Ouassim Driouchi et Youssef El Shaarany, consultants.

(Source : Agence Ecofin,1er juin 2013)

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