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La donnée, nouveau pétrole de l’Afrique : entre promesses et risques de dépendance

vendredi 29 mai 2026

Big Data/Données ouvertes

Le Rapport économique sur l’Afrique 2026 tire la sonnette d’alarme. Le continent génère une richesse numérique colossale, mais n’en capte qu’une infime partie. Analyse d’un enjeu stratégique majeur.

En 2006, le mathématicien britannique Clive Humby proclamait que « la donnée est le nouveau pétrole ». Vingt ans plus tard, cette formule résonne avec une acuité particulière pour l’Afrique qui se retrouve dans une position inquiétante : celle d’un continent exportateur de matière première numérique brute, sans en maîtriser la transformation ni en tirer les bénéfices.

C’est l’un des constats centraux du Rapport économique sur l’Afrique 2026, intitulé Growth through innovation : Harnessing data and frontier technologies for Africa’s economic transformation, publié par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (UNECA). Un constat sévère, mais pas sans issue.

Un continent qui produit sans profiter

Avec une population de plus d’un milliard d’habitants, une jeunesse hyper-connectée et une pénétration mobile en pleine expansion, l’Afrique génère des volumes considérables de données — comportementales, financières, sanitaires, géospatiales. Pourtant, le continent ne représente que moins de 2 % de la capacité mondiale en centres de données, selon les chiffres d’août 2025. Soit 230 centres de données contre seulement 120 en octobre 2024. Le continent a enregistré 3,49 milliards de dollars d’investissements en 2024 et 6,8 milliards de dollars sont prévus pour 2030.

Le problème est structurel. La chaîne de valeur de la donnée comporte cinq étapes : génération, stockage, traitement, analyse et monétisation. L’Afrique intervient massivement dans les deux premières les moins rémunératrices tandis que les étapes à haute valeur ajoutée se déroulent dans des serveurs et des environnements cloud étrangers.

L’Afrique exporte une matière première stratégique et importe des services d’intelligence à forte valeur ajoutée, résume le rapport. Une formule qui évoque, sans détour, le schéma colonial d’antan.

Le spectre du colonialisme numérique

Amazon, Google, Meta, Microsoft, Tencent : les géants technologiques qui dominent le marché mondial des données ont chacun une capitalisation boursière dépassant les 1 000 milliards de dollars. Leurs modèles économiques reposent précisément sur la collecte, le raffinage et la monétisation des données de milliards d’utilisateurs africains inclus.

Le rapport met en garde contre ce que certains chercheurs appellent déjà le « colonialisme numérique ». Une forme de domination exercée par les grandes puissances technologiques du Nord global sur les infrastructures, les plateformes et les données des pays du Sud. « En l’absence de règles claires, tant au niveau continental que national, en matière de gouvernance des données (notamment concernant les conditions des transferts transfrontaliers, les responsabilités des entreprises manipulant les données africaines et des exigences de localisation ou de traitement local adaptées pour les données d’importance stratégique), l’économie des données risque de reproduire un modèle extractif », avertit l’UNECA.

En 2025, certes, 39 des 55 membres de l’Union africaine (UA) avaient adopté des lois sur la protection des données et 34 avaient mis en place des autorités de contrôle. Mais les régulations demeurent fragmentées, et les enjeux de souveraineté sur les données restent entiers.

« Malgré les efforts en cours, tels que le cadre stratégique de l’UA en matière de données, des défis persistent, notamment en raison de la fragmentation des réglementations, du manque de ressources et des préoccupations liées à la souveraineté des données – en particulier en l’absence de systèmes interconnectés et de règles harmonisées sur le commerce numérique – ainsi que face au contrôle étranger des infrastructures », déplore l’UNECA.

Quand les données transforment les secteurs réels

Le rapport ne se contente pas d’un réquisitoire. Il documente abondamment les transformations concrètes que les données issues des technologies de frontière — intelligence artificielle, blockchain, Internet des objets, robotique, l’informatique quantique peuvent opérer sur les économies africaines.

En finance, les données permettent d’élargir l’accès aux services bancaires, d’affiner l’évaluation du risque de crédit, et de lutter contre la fraude. Au Rwanda, la Banque centrale a lancé en 2024 un pilote de monnaie numérique, le Rwanda e-Franc. Dans ce même pays, des données générées par les technologies de frontière ont permis au Rwanda Investigation Bureau d’identifier et d’arrêter les auteurs d’une escroquerie en cryptomonnaies, sévissant sur Telegram et WhatsApp.

En agriculture, l’analyse de données transforme chaque étape de la chaîne, de la sélection des semences à la récolte. En Tanzanie, le programme Data for Digital Agricultural Transformation, lancé en 2024, fournit aux agriculteurs des alertes météo et des informations de marché par SMS. Des projets pilotes faisant appel à des drones et à l’imagerie satellite ont également été menés pour surveiller l’état des cultures (évaluer la santé des cultures ou le stress hydrique à partir d’images aériennes). Les premiers résultats montrent une augmentation des rendements et de la résilience là où ces outils ont été testés. Les agriculteurs qui reçoivent des mises à jour des prix par SMS ont pu mieux négocier et décider quand et où vendre leurs produits, ce qui leur a permis d’améliorer leurs revenus.

En santé, le registre électronique des vaccinations déployé en Tanzanie depuis 2016 couvre plus de 3 700 établissements de santé et a permis de réduire le gaspillage de vaccins tout en améliorant les taux de vaccination à temps. En Éthiopie, un projet blockchain vise depuis 2021 à doter 5 millions d’élèves du secondaire d’une identité numérique portant leurs dossiers scolaires — une innovation qui pourrait transformer la lutte contre les faux diplômes.

Donnée publique : un retour sur investissement de 32 pour 1

L’un des arguments les plus frappants du rapport est économique. Chaque dollar investi dans les systèmes de données et de statistiques pourrait rapporter en moyenne 32 dollars de bénéfices, grâce à une meilleure conception des politiques publiques, une optimisation des dépenses et la prévention d’erreurs coûteuses.

Pour l’UNECA, les statistiques officielles ne sont pas de simples outils techniques. Elles sont des actifs stratégiques qui conditionnent la qualité de la gouvernance, la lutte contre les inégalités, et la capacité des États à cibler les populations les plus vulnérables.

Le rapport identifie trois chantiers urgents pour que l’Afrique devienne actrice et non simple spectatrice, de l’économie mondiale des données.

Premièrement, renforcer les cadres de gouvernance des données et de l’IA, pour garantir confiance, équité et souveraineté numérique. Deuxièmement, investir dans les infrastructures de données interopérables, les capacités de calcul et les compétences tout au long de la chaîne de valeur. Troisièmement, favoriser la coordination régionale pour favoriser le partage transfrontalier des données, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).

« Tout comme les pays riches en pétrole ont investi dans l’extraction, le raffinage et la distribution, les pays riches en données doivent investir dans les infrastructures numériques, la capacité analytique et les cadres de gouvernance », conseille le rapport.

Muriel Edjo

(Source : Agence Ecofin, 29 mai 2026)

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