L’université africaine à l’épreuve des mutations scientifiques et technologiques internationales
lundi 2 novembre 2026
Depuis la révolution industrielle, l’innovation scientifique et technologique a joué un rôle décisif dans la transformation des économies. La création de nouveaux produits, l’amélioration des procédés de production et la diffusion des connaissances ont permis des gains considérables de productivité. L’université a longtemps occupé une position privilégiée dans cette dynamique. Une nouvelle phase de bouleversements s’ouvre aujourd’hui, portée par le numérique, l’intelligence artificielle, les biotechnologies et la transition énergétique. Elle modifie non seulement la géographie mondiale de la science, mais également les relations entre les acteurs de la recherche. En effet, les entreprises et centres de recherche privés et les instituts publics spécialisés deviennent les acteurs dominants d’un écosystème qui se transforme rapidement, aux dépens des universités. Le continent africain participe encore modestement à la production scientifique mondiale et demeure dépendant de technologies largement conçues ailleurs. Mais la diffusion des outils numériques, l’internationalisation et l’apparition de nouveaux besoins technologiques ouvrent aussi des possibilités de rattrapage. L’expérience de pays comme la Turquie et la Chine montre que la mise en place de stratégies adaptées permettrait d’obtenir des résultats tangibles dans des délais relativement courts.
Une profonde recomposition de la recherche scientifique mondiale
La géographie internationale de la recherche a fortement évolué. L’Europe, berceau de la révolution industrielle, demeure une puissance scientifique majeure, mais la progression des États-Unis, puis de la Chine et de plusieurs économies asiatiques, a profondément modifié les équilibres. La Chine combine désormais des capacités scientifiques étendues, un tissu industriel puissant et des investissements massifs dans des secteurs tels que les batteries, l’intelligence artificielle et les télécommunications.
Cette évolution s’accompagne d’une diversification des producteurs de connaissances. Les entreprises privées disposent de centres de recherche capables de mobiliser des équipes et des équipements considérables, dans beaucoup de domaines (pharmaceutiques, numériques, énergétiques ou aéronautiques). Des organismes publics spécialisés et des partenariats public-privé jouent également un rôle croissant. La mise au point de vaccins à ARN messager illustre le rôle croissant joué par ces nouveaux acteurs. De même, l’essor des technologies spatiales témoignent de la montée en puissance de ces mêmes acteurs.
Les dépenses intérieures de recherche-développement (GERD) sont les dépenses relatives à toutes les activités de recherche dans un pays. La composante universitaire (HERD) concerne spécifiquement les dépenses réalisées dans l’enseignement supérieur. L’évolution de la répartition de ces dépenses révèle un recul relatif du poids des universités dans plusieurs grandes économies, sur la longue période. Dans les pays de l’OCDE, la part des entreprises privées dans la R&D (Recherche et développement) totale est passée de 67 % en 2010 à 73 % en 2024. Cette croissance est plus spectaculaire en Chine où cette proportion est passée de 60 % en 2000 à près de 78 % en 2025. Dans l’Union européenne, la part des universités est toujours supérieure à 20%, traduisant la faiblesse relative des nouveaux acteurs de la recherche dans cette région. Cette faiblesse est encore plus marquée dans les pays en développement, avec un ratio supérieur à 40% dans les pays d’Amérique latine, par exemple.
Dans cette nouvelle configuration de la recherche, les universités, qui réussissent à articuler formation avancée, recherche de qualité, coopération industrielle et entrepreneuriat, peuvent renforcer leur place dans l’économie de la connaissance. À l’inverse, les établissements isolés des autres acteurs risquent de voir se réduire leur capacité d’influence. Pour les pays africains, la question stratégique est de construire ces liens sans sacrifier les missions fondamentales de production indépendante du savoir et de formation citoyenne.
L’Afrique face à la fracture scientifique et technologique mondiale
L’Afrique possède des pôles de recherche reconnus, mais qui restent encore fortement concentrés dans un nombre limité de pays, d’institutions et de disciplines. Ces réussites ne doivent toutefois pas masquer les difficultés auxquelles fait face la recherche : laboratoires insuffisamment équipés, faibles moyens de fonctionnement scientifique, accès inégal aux revues et aux données, encadrement doctoral fragile et surcharge d’enseignement.
Le sous-financement constitue l’une des principales contraintes structurelles des universités africaines. Selon la Banque mondiale et l’UNESCO, les dépenses publiques d’éducation représentaient en moyenne 0,38 du PIB en Afrique sub-saharienne en 2023, un niveau pratiquement inchangé depuis 2012. Dans l’enseignement supérieur, l’essentiel des ressources est absorbé par les dépenses récurrentes — salaires et indemnités, fonctionnement et services sociaux aux étudiants — laissant des marges limitées pour l’investissement scientifique. Cette contrainte est particulièrement visible en Afrique francophone où ces dépenses dépassent 90% des dépenses publiques totales de l’enseignement supérieur dans la plupart des pays. Faute de financements nationaux suffisants et prévisibles, les équipes universitaires dépendent fréquemment de projets financés par des partenaires extérieurs. Si ces ressources sont indispensables, leur caractère ponctuel et fragmenté peut compromettre la constitution d’équipes pérennes, l’entretien des infrastructures scientifiques et la définition de programmes de recherche répondant aux priorités nationales de long terme.
D’énormes disparités persistent selon les régions et les pays du continent. Selon une étude de l’UNESCO en 2026, l’Afrique du Sud et l’Égypte concentraient respectivement 26 % et 21 % des publications scientifiques africaines sur la période 2000–2021, contre 6 % pour le Nigeria, et 4 % pour le Kenya. En 2021, l’Afrique du Sud produisait environ 33 000 publications scientifiques contre 16 700 pour le Nigéria et 1 050 pour le Sénégal. Ces écarts reflètent également les profondes différences de moyens humains et financiers mis à la disposition des systèmes d’enseignement supérieur du continent.
La fuite des cerveaux constitue une autre faiblesse pour la recherche africaine. La base de données DIOC (Base de données sur les immigrés dans les pays de l’OCDE et hors OCDE) est l’un des outils statistiques les plus précis pour mesurer la « fuite des cerveaux ». Elle évalue la migration en croisant le pays de naissance, l’âge et surtout le niveau d’éducation (primaire, secondaire, supérieur). Elle révèle un taux d’émigration global de la population africaine plus faible dans les pays de l’OCDE que ceux des autres régions du monde, contrastant avec des taux d’émigration des personnes ayant un niveau d’études supérieures les plus élevés du monde. Pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, 20 % des personnes nées dans la région et titulaires d’un diplôme supérieur vivent et travaillent dans un pays de l’OCDE. Un taux qui grimpe à 50% pour certains pays en conflit.
Refonder les institutions universitaires pour optimiser leur contribution au développement
L’histoire coloniale a laissé des empreintes durables sur l’enseignement supérieur africain. Dans plusieurs territoires britanniques, des collèges universitaires locaux ont été créés avant les indépendances : Makerere apparaît en 1922, tandis qu’Ibadan et Legon sont fondés en 1948. Dans l’Afrique occidentale française, la formation supérieure des élites a longtemps été davantage orientée vers la métropole ; l’Université de Dakar, créée en 1957, sur la base d’établissements antérieurs, est une notable exception.
Dans la tradition francophone, la centralité de l’État, la place des grandes écoles et les mécanismes nationaux ou régionaux d’organisation des carrières ont contribué à façonner des universités fortement orientées vers la formation des cadres publics. Dans un tel système, l’Etat est demeuré l’acteur dominant tant dans le modèle de gouvernance que dans le modèle financier des universités, ce qui déteint négativement sur leur autonomie et leurs performances.
Une réforme crédible doit d’abord accorder aux établissements une autonomie réelle de gestion et de programmation, assortie de contreparties tangibles en termes de résultats. Les conseils de gouvernance devraient intégrer des compétences scientifiques, économiques et territoriales, tout en préservant la liberté académique. Le financement public de base reste indispensable ; il gagnerait à être complété par des fonds compétitifs, des contrats pluriannuels et des dispositifs transparents d’évaluation. Les carrières devraient reconnaître la qualité des publications, l’encadrement doctoral, la pédagogie, l’interdisciplinarité et l’innovation, plutôt que s’appuyer sur des critères essentiellement statutaires. Enfin, le secteur privé doit devenir un partenaire structurant de l’université. Les entreprises peuvent contribuer à définir les compétences recherchées, accueillir des étudiants, cofinancer des projets et transformer des résultats scientifiques en innovations productives.
Certains exemples de pays qui ont pu significativement booster leurs systèmes de recherches nationaux montrent que la marginalisation des universités africaines ne relève pas de la fatalité. En 2015, la Chine a lancé le programme des universités de classe mondiale et l’initiative pour des disciplines de classe mondiale. Ces programmes ont été la continuation de réformes initiées depuis les années 90, notamment le projet de renforcement de 100 universités prioritaires en 1995 et les programme des 1000 talents lancés en 2008. De même, la Turquie a lancé le programme des universités de recherche en 2017 et bien d’autres programmes visant à redynamiser la recherche. Alors que la Chine est devenue une puissance technologique dominante dans le monde, la Turquie a fait des percées impressionnantes dans des secteurs clés comme la médecine, la transition énergétique et l’aérospatiale.
Pr Ahmadou Aly Mbaye,
Professeur titulaire et agrégé en sciences économiques (CAMES)
(Source : Seneweb, 2 novembre 2026)
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