L’information à l’heure du numérique : Le papier journal bastion de résistance
samedi 10 janvier 2026
Alors que l’ère du « tout-numérique » redessine les contours de l’information, un fossé générationnel se creuse au Sénégal. Si les jeunes ont déserté les kiosques pour les écrans, la « vieille garde » reste farouchement attachée au support papier, transformant l’acte de s’informer en un véritable rituel de résistance.
Le kiosque, dernier bastion des aînés ? Dans la banlieue dakaroise, le décor est immuable. Autour des rares présentoirs de journaux, les têtes grisonnantes dominent. Ici, on ne « scrolle » pas, on feuillette. Pour ces habitués du troisième âge, le journal de 100 francs Cfa est bien plus qu’un simple vecteur d’informations : c’est un compagnon de vie, un repère de stabilité dans un monde qui s’accélère. « Il n’y a que des vieux qui viennent encore acheter le journal », confie un vendeur sous le sceau de l’anonymat. Il raconte, non sans émotion, l’anecdote de ce fidèle client venu de Ndiakhirate : « Un jour, j’ai oublié de lui réserver son exemplaire. Il a été tellement vexé qu’il a passé deux mois sans m’adresser la parole. Il a fallu une médiation pour nous réconcilier. »
Cette anecdote souligne le caractère sacré du support. Pour ces lecteurs, l’absence du journal crée un vide psychologique. C’est un confort d’esprit, une expérience sensorielle liée au toucher du papier et à l’odeur de l’encre que le froid rétro-éclairage d’un smartphone ne pourra jamais remplacer.
La jeunesse : l’info à portée de clic
A l’inverse, la jeune génération, née avec les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (Ntic), a opéré une rupture radicale. Pour elle, l’information doit être instantanée, gratuite et interactive. Le smartphone est devenu l’unique porte d’entrée sur le monde.
Le constat est frappant : lors de notre passage au kiosque, un seul jeune s’est présenté. Son motif ? Non pas une soif de lecture politique ou sociale, mais un besoin utilitaire : trouver le calendrier des matchs de la Coupe d’Afrique des nations (Can). Une exception qui confirme la règle : le papier n’attire plus les moins de 30 ans que pour des contenus spécifiques ou des documents administratifs.
Une crise structurelle et économique
Cette désaffection des jeunes n’est que la partie émergée de l’iceberg. Déjà en 2018, le journaliste Abdoulaye Niass tirait la sonnette d’alarme dans une contribution au Cesti, rappelant la disparition brutale de titres emblématiques comme le magazine Nouvel Horizon, après 20 ans d’existence.
Le secteur de la presse écrite sénégalaise traverse une crise multidimensionnelle avec un faible taux de lectorat. Dans un pays où 54% de la population sont analphabètes, le marché est structurellement étroit. Il faut y ajouter les coûts de production asphyxiants provoqués par la rareté des imprimeries modernes et le prix élevé du papier pèsent sur les bilans financiers. Quid de l’érosion publicitaire ? Les annonceurs migrent massivement vers le Web et les réseaux sociaux, laissant les rédactions exsangues.
Cette situation économique difficile a provoqué l’hécatombe des titres : Entre 2000 et 2014, pas moins de 41 titres ont disparu. Plus récemment, des références sportives comme Stades et Sunu Lamb ont également dû mettre la clé sous le paillasson.
Le défi de la réinvention
Le « Baromètre des salles de rédaction » dès 2008 indiquait déjà que le recul du jeune lectorat était la menace la plus imminente pour 39% des rédacteurs en chef africains. Aujourd’hui, cette menace est devenue une réalité brutale.
Pour survivre, la presse papier ne peut plus se contenter de relater les faits de la veille -déjà largement commentés sur Facebook ou WhatsApp. Elle doit se réinventer en proposant du décryptage et de l’enquête pour offrir ce que le numérique néglige souvent par manque de temps, une transition hybride en créant des ponts entre le prestige du papier et l’agilité du numérique (QR codes, contenus augmentés), et en allant à la conquête des nouveaux publics : adapter les formats de narration pour séduire une jeunesse qui ne demande qu’à être captivée, pourvu que le support lui ressemble.
Le journal papier au Sénégal est à la croisée des chemins. S’il reste le « confort d’esprit » des anciens, il doit impérativement trouver le chemin des mains des jeunes, sous peine de devenir, à terme, une simple pièce de musée.
Amadou Mbodji
(Source : Le Quotidien, 10 janvier 2026)
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