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L’Afrique ne réduira pas la fracture numérique sans refonder l’inclusion

lundi 16 février 2026

Point de vue

« Ce qui est fait pour nous, sans nous, est fait contre nous. » Cette formule, souvent convoquée dans les débats sur le développement, prend une résonance particulière lorsqu’on observe la trajectoire numérique du continent africain. Elle rappelle une évidence trop souvent marginalisée : aucune transformation technologique ne peut produire un progrès social si elle ne s’ancre pas dans la réalité vécue des sociétés. Un progrès qui n’inclut pas délibérément les populations dans leurs diverses spécificités, surtout les plus démunies et les plus fragilisées, risque de renforcer leur marginalisation et leur exposition aux facteurs de fragilisation.

En Afrique, la transformation numérique est encore largement racontée à travers la grammaire des infrastructures : extension du haut débit, progression de la couverture mobile, multiplication des plateformes, innovations technologiques. Ces dynamiques sont réelles. Elles traduisent un mouvement puissant de modernisation technique. Mais elles masquent une interrogation autrement plus structurante : qui bénéficie effectivement du numérique, comment, et dans quelles conditions ? Autrement dit, la question centrale n’est pas seulement celle de l’accès, mais celle de la connectivité significative et effective pour tous et pour toutes.

Mes réflexions sur ces questions sont en partie façonnées par ce que je continue d’observer au Sénégal, pays dont l’expérience, en la matière, offre un terrain d’observation éclairant. Le Sénégal s’est engagé ces dernières années dans une politique volontariste de transformation numérique, matérialisée notamment par le New Deal Technologique, la stratégie Sénégal Numérique 2025, les investissements dans les infrastructures haut débit ou encore les initiatives de modernisation de l’administration publique et des services numériques. Ces efforts traduisent une ambition claire : faire du numérique un levier de développement économique et de modernisation institutionnelle.

Pourtant, derrière cette dynamique persistent des fractures profondes. Les écarts entre Dakar et les zones rurales restent considérables. Par exemple, les données nationales révèlent un déséquilibre frappant : environ 16 % des populations rurales ont accès à Internet, contre près de 60 % dans un centre urbain comme Dakar. Les disparités de genre dans les usages du numérique demeurent structurelles. Les inégalités socio-économiques continuent de produire des exclusions silencieuses. On voit que les femmes en zones rurales sont 32 % moins susceptibles d’utiliser l’Internet mobile que les hommes, un écart qui, bien que plus resserré en milieu urbain, reste significatif et révèle la complexité des disparités d’accès et d’usage du numérique au Sénégal. Ces asymétries rappellent que la couverture réseau, aussi indispensable soit-elle, ne garantit ni l’appropriation sociale ni la participation effective. La fracture numérique n’est jamais uniquement technologique. Elle est d’abord sociale. Elle épouse les lignes déjà existantes de différenciation : genre, territoire, revenus, capital scolaire, position sociale. Elle reflète, en d’autres termes, la cartographie des inégalités préexistantes.

S’ajoutent à cela des dynamiques d’usage qui subissent des variations remarquables, liées à des moments conjoncturels très puissants. Je pense en particulier à la consommation des télécommunications durant les événements religieux au Sénégal. Le cas de Touba illustre avec une acuité remarquable cette tension. À l’occasion du Grand Magal, la ville devient l’un des espaces les plus intensément connectés du pays. Les réseaux numériques y soutiennent communications, mobilités, coordinations économiques et religieuses à une échelle exceptionnelle. Mais cette intensité est conjoncturelle. Une fois l’événement achevé, les usages se rétractent vers des configurations d’usage plus inégales, révélant que l’accès seul ne garantit pas une participation significative durable. Touba révèle ainsi un paradoxe central de la transition numérique africaine : des pics de connectivité dans des environnements marqués par des vulnérabilités et des lacunes structurelles persistantes.

Ces observations invitent à un déplacement analytique fondamental. La fracture numérique africaine doit être pensée non comme un déficit technique isolé, mais comme une manifestation contemporaine de fractures sociales historiques. Elle doit aussi être envisagée aux croisements de multiples et profondes fractures internes comme celles entre hommes et femmes, celles entre zones urbaines et rurales, celles entre populations privilégiées et populations défavorisées/vulnérables, etc. Surtout si l’on sait qu’à travers le continent, près d’un milliard d’individus vivent aujourd’hui dans des zones couvertes par le haut débit mobile sans être connectés. Les femmes restent significativement moins susceptibles d’utiliser l’Internet mobile alors qu’une connectivité significative et effective est un puissant levier pour le développement rapide de leurs initiatives économiques et pour la stabilisation de leurs moyens de subsistance, particulièrement dans les différents secteurs de l’économie dite informelle qui les emploient en majorité. Ces situations ne traduisent pas un simple retard d’adoption. Elles signalent des contraintes économiques, culturelles, éducatives, symboliques. Elles révèlent une économie politique de l’accès.

C’est, entre autres, pour ces raisons qu’en Afrique, les enjeux de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) doivent passer du « statut » de préoccupations périphériques à celui de piliers stratégiques centraux des politiques de développement numérique. Car ils deviennent pleinement des variables structurelles de la transformation numérique. Le numérique ne constitue pas uniquement un secteur technologique. Il est devenu un espace de production et de redistribution des opportunités sociales, économiques et politiques. Dès lors, ignorer les dynamiques sociales qui conditionnent ses usages revient à reproduire, voire à amplifier, les mécanismes d’exclusion. L’inclusion numérique ne se réduit pas à connecter des territoires. Elle consiste à rendre possible une participation sociale stable, durable et significative. Cette perspective rejoint d’ailleurs certaines inflexions observables dans les politiques publiques sénégalaises récentes. Les discours institutionnels évoluent progressivement d’une logique centrée sur l’infrastructure vers une attention accrue aux usages, aux compétences numériques, aux services publics digitaux, à l’accessibilité et à la réduction des inégalités d’accès.

Il s’agit là d’une option stratégique foncièrement politique. Mais elle reste à être exploitée en profondeur, car la question décisive qu’elle embarque transcende les frontières des États africains. Elle interroge la conception du numérique qui guide les politiques publiques africaines. En effet, si le numérique est envisagé exclusivement comme un marché, alors les logiques d’exclusion tendront mécaniquement à se reproduire. Si, au contraire, il est pensé comme un bien commun socio-technique, alors la régulation, la gouvernance et les investissements publics peuvent devenir des instruments de justice sociale.

La régulation du numérique et des télécommunications occupe ici une position stratégique. Elle ne peut plus se limiter aux impératifs d’efficacité de marché, de concurrence ou d’optimisation technique. Elle doit intégrer les dynamiques sociales, les asymétries d’usage, les effets redistributifs, les vulnérabilités différenciées. Autrement dit, la régulation devient une pratique fondamentalement sociétale. À travers le programme iPRIS, j’ai accompagné les régulateurs et régulatrices de plus d’une dizaine de pays africains dans l’intégration de ces enjeux sociétaux au cœur de projets (appelés des initiatives de changement) développés au sein de leurs agences de régulation. Ces différents projets touchent des domaines stratégiques du développement numérique comme la régulation de la concurrence, la gestion du spectre, la numérotation et l’adressage, la protection des utilisateurs finaux, le déploiement du haut débit, la sécurisation des communications, les nouveaux défis de la régulation des télécommunications, etc.

Ce qui est frappant dans l’accompagnement de ces professionnel·le·s africain·e·s de la régulation, c’est de voir qu’au fur et à mesure du développement de leurs projets, la considération des dimensions sociétales du numérique ouvre leurs esprits à ce que l’on pourrait qualifier de nouvelles questions de régulation dont elles et ils s’accordent à soutenir le grand intérêt pour le renforcement du travail effectué dans leurs différents services. Des institutions et des acteurs qui mesurent leur succès en termes d’efficacité de marché commencent à se poser désormais, de manière stratégique, des questions sur les accès, les usages et leurs effets dans la structuration des sociétés. Autrement dit, ces acteurs et actrices de premier plan se posent maintenant la question des impacts sociétaux de la régulation du numérique en Afrique. J’en tire une satisfaction particulière car un déplacement cognitif semble ici en cours. Ce déplacement est essentiel. Car les technologies déconnectées des réalités sociales rencontrent des résistances, des appropriations partielles, des effets inattendus. À l’inverse, les dispositifs pensés dans une logique d’inclusion et d’hétérogénéité sociale se révèlent plus robustes, plus durables, plus socialement productifs. Le constat de ce déplacement cognitif qui s’opère progressivement est d’autant plus encourageant qu’il permet de penser que les régulateurs et régulatrices africain·e·s changent leurs perspectives (antérieurement technicistes) quant aux enjeux socioéconomiques contemporains de la régulation des télécommunications, dans le contexte actuel marqué par la prise en compte des défis globaux.

Dès lors, pour aller vers davantage d’inclusion numérique en Afrique, les régulateurs et régulatrices peuvent intervenir sur les différents fronts qui actionnent les leviers de l’inclusion sociale : des cadres réglementaires adaptatifs, des marchés concurrentiels, une gouvernance responsable des données, des stratégies hétérogènes et segmentées de connectivité, etc. Plus fondamentalement, la régulation du numérique et des télécommunications doit s’embarquer dans un changement radical de paradigme : l’espace numérique est aujourd’hui un bien commun, dont la gouvernance ne peut être abandonnée aux seules forces du marché. Dans l’optique de ce nouveau paradigme de la régulation du numérique et des télécommunications que j’appelle de mes vœux, l’objectif ne devrait plus être seulement de réduire la fracture numérique, mais de la dépasser. Dépasser la fracture numérique signifie reconnaître que la connectivité universelle est d’abord une question d’équité sociale. Cela implique d’articuler infrastructures, accessibilité économique, compétences numériques, contenus pertinents, régulation inclusive et gouvernance responsable. Le numérique n’est pas seulement une affaire de technologie. Il est devenu un terrain central de la justice sociale contemporaine.

Une telle ambition d’inclusion rejoint directement la Stratégie de transformation numérique de l’Union africaine (2020–2030), qui appelle à une connectivité inclusive, à l’harmonisation des cadres réglementaires et à un renforcement institutionnel à l’échelle du continent. Le programme iPRIS s’inscrit pleinement dans cette vision. Le chemin vers une connectivité véritablement significative ne passe pas uniquement par la technologie. Aujourd’hui, au vu de l’évolution des réflexions et des travaux des régulateurs et régulatrices que j’accompagne, je suis résolument optimiste. Les débats engagent l’hétérogénéité du complexe social. En cela, ils s’affinent progressivement. Je constate que les régulateurs et régulatrices se posent des questions plus sociétalement complexes. Cela veut tout simplement dire que les décideurs prennent conscience que la connectivité significative et universelle est d’abord une problématique sociale.

Pr Cheikh Sadibou Sakho, Anthropologue et sociologue, Université Gaston Berger de Saint-Louis

(Source : Le Soleil, 16 février 2026)

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