Karim Sy de Jokkolabs : entrepreneuriat, innovation et intelligence artificielle en Afrique
mercredi 30 septembre 2026
Dans cet entretien réalisé à Dakar, Karim Sy, fondateur et Chief Catalyst de Jokkolabs, revient sur l’évolution de Jokkolabs Sénégal et sur son rôle dans l’innovation Afrique, l’entrepreneuriat Sénégal et le développement des écosystèmes entrepreneuriaux africains. Il explique comment ce hub d’innovation à Dakar est devenu un véritable écosystème d’innovation en Afrique, combinant formation entrepreneurs, accompagnement entrepreneurs, financement entrepreneurs, innovation ouverte et innovation sociale Afrique.
L’entretien aborde en détail les défis de l’entrepreneuriat au Sénégal, le financement des PME au Sénégal, le financement du secteur informel au Sénégal, l’accès au financement des entrepreneurs africains, le missing middle financement Afrique, ainsi que les relations entre startups, grandes entreprises, banques et investisseurs africains. Karim Sy analyse également le secteur informel Sénégal, l’économie informelle Afrique, l’écosystème startup Afrique francophone, l’investissement Afrique, le capital-risque Afrique, l’investment readiness et les difficultés de passage à l’échelle des startups africaines.
Une large partie est consacrée à l’intelligence artificielle Afrique, à l’IA Afrique, à la souveraineté numérique, à la souveraineté numérique Afrique et aux communs numériques. Karim Sy défend un usage responsable de l’intelligence artificielle, insiste sur l’IA et esprit critique, la souveraineté des données en Afrique, les données africaines et intelligence artificielle, l’open source Afrique et la nécessité d’humaniser la révolution technologique.
Enfin, l’entretien explore la jeunesse africaine, l’entrepreneuriat des jeunes, les femmes entrepreneures, l’entrepreneuriat agricole, l’agriculture Sénégal, la transformation économique Sénégal, le développement économique Afrique et l’avenir de l’entrepreneuriat en Afrique.
Ousseynou Nar Gueye, MarcoPolis x Axes et Cibles Com : Jokkolabs a été créé en 2010 comme l’un des premiers espaces d’innovation en Afrique francophone. Plus de 15 ans plus tard, le réseau ne se limite plus au coworking, mais se présente comme un écosystème d’innovation ouverte au service de la transformation économique et sociale. Qu’est-ce que Jokkolabs est devenu aujourd’hui, et quelle est désormais sa proposition de valeur pour les entrepreneurs, les grandes entreprises, les institutions publiques et les partenaires au développement ?
Karim Sy, Founder et Chief Calatyst, Jokkolabs : Depuis le début, Jokkolabs s’est plutôt positionné comme un ”social change hub”, avec trois principes directeurs. Le premier consiste à considérer qu’il faut une dynamique collective pour pouvoir impulser du changement. Le deuxième est que les technologies nous apportent aujourd’hui la capacité de nous organiser différemment, par exemple en nous permettant d’échanger à distance entre plusieurs pays. Le troisième principe est l’expérimentation. La question n’est pas simplement de faire du business as usual. En 2026, nous sommes dans une période où nous devons nous réinventer à l’échelle de l’humanité. Il ne s’agit donc pas, pour l’Afrique, de reproduire les erreurs qui nous ont conduits vers une société qu’il faut aujourd’hui décarboner. La réflexion va au-delà du copier-coller. En passant, nous étions parmi les premiers en Afrique, et pas uniquement en Afrique francophone. Le côté francophone, peut-être plus modeste, fait parfois que nous avons du mal à faire comme les Américains et à dire : ”Nous sommes les premiers, nous sommes les meilleurs.” Mais il faut tout de même le reconnaître. Avec 16 ans de recul, le coworking était d’abord, pour nous, une fonction dans la dynamique d’un jeune entrepreneur. Le coworking, au départ, c’est travailler ensemble. L’idée était de considérer que les entrepreneurs, et pas seulement les petits entrepreneurs, avaient besoin de se renforcer grâce aux ressources présentes autour d’eux dans leur écosystème. Cela rejoint les dynamiques d’open innovation et les logiques communautaires. Je me suis inspiré du monde de l’open source et des hackers, qui ont été à l’origine d’une grande partie de la révolution numérique et qui s’organisent beaucoup de cette manière. Il faut également rappeler que ”Jokko”, en wolof, renvoie au lien, à la communication et au contact. Nous sommes donc des créateurs de liens.
Aujourd’hui, nous avons beaucoup évolué. Au-delà du hub, nous avons déployé des programmes qui couvrent différentes étapes de l’accompagnement de l’entrepreneur : la formation, l’encadrement, le coaching et également le financement. Nous nous sommes rendu compte que beaucoup d’acteurs abordaient ces sujets en silos, ce qui provoquait des ruptures. Les banquiers disent que les projets ne sont pas suffisamment bons, y compris dans la microfinance. Les accompagnateurs ne comprennent pas toujours ce que recherchent les banquiers. Beaucoup d’acteurs cherchent aussi à créer de la masse. Nous avons donc un problème de fond lié à la qualité. Nous avons créé un programme qui va de bout en bout, depuis l’accompagnement du porteur de projet jusqu’au financement, de manière assez structurée. Depuis un an, nous sommes en train de suivre et d’affiner ce modèle. Nous cherchons également à le rendre accessible. Nous avons intégré des dynamiques d’inclusion et adapté certaines formations aux personnes handicapées, y compris aux personnes ayant des handicaps lourds et pas uniquement des handicaps moteurs. Nous avons aussi développé une capacité d’intervention dans les langues nationales et nous étudions actuellement l’intégration d’outils d’intelligence artificielle dans nos solutions. L’activité du hub consiste bien sûr à héberger des acteurs qui ont besoin de bureaux et d’espaces. C’est la partie classique. Nous menons également des actions de sensibilisation à travers des évènements qui peuvent être organisés à l’échelle nationale, notamment la Semaine mondiale de l’entrepreneuriat. Nous jouons un rôle important dans la sensibilisation à l’entrepreneuriat et dans la fédération des différents acteurs.Enfin, nous avons un rôle de laboratoire. C’est le ”lab” dans lequel nous expérimentons différents projets. Nous sommes aujourd’hui en train de faire évoluer cette dimension autour de tout ce que nous avons capitalisé pendant ces différentes années dans l’écosystème, afin d’accompagner les acteurs dans leur réflexion sur leur positionnement et sur la manière dont ils peuvent avoir davantage d’impact.
Jokkolabs intervient dans des domaines très différents : formation, hackathons, animation de communautés, accompagnement, innovation ouverte et autres services. Cette diversité peut constituer une force, mais elle peut aussi rendre votre positionnement et votre modèle économique moins lisibles pour certains partenaires et clients. Parmi ces activités, lesquelles sont aujourd’hui les plus stratégiques, lesquelles répondent le mieux à une demande solvable, et quels problèmes concrets résolvez-vous pour vos clients et bénéficiaires ?
C’est une question très intéressante. Hier encore, nous étions en atelier avec les principales structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat du Sénégal et des acteurs de la coopération, notamment Enabel, la coopération belge, Deloitte et Expertise France, membre du groupe AFD. Nous avons aujourd’hui une problématique importante. Il existe une pyramide des besoins avec plus de 10 millions de jeunes à accompagner et à aider à saisir des opportunités afin de pouvoir se réaliser et sortir de la précarité. Mais les budgets ne sont pas en face et les offres de services ne sont pas non plus en face. Vous avez parlé de demande solvable. Ceux qui devraient financer ces services ne sont normalement pas ces jeunes, qui n’en ont pas la capacité. Cela devrait plutôt être l’État ou les partenaires au développement. Or, nous constatons aujourd’hui un manque de cohérence dans les dynamiques d’intervention. Les acteurs travaillent encore beaucoup en silo. L’ancien Premier ministre avait annoncé une grande réforme visant à réunir les agences. Au-delà d’une éventuelle fusion, il faudrait déjà éviter les duplications, améliorer la lisibilité des offres et permettre à chaque acteur de retrouver sa place. Il existe une multitude d’acteurs, mais malheureusement, l’impact n’est pas toujours visible en face des moyens mobilisés. Lorsque les chiffres annoncés représentent plusieurs centaines de milliards, cela pose nécessairement question. Les offres existent. Il y a des offres d’accompagnement pour les agripreneurs et pour les entrepreneurs, depuis le stade du porteur de projet. Mais, comme partout, une grande masse se trouve encore avant le stade où l’activité peut véritablement générer un retour sur investissement. Lorsque nous parlons aujourd’hui de crise de la jeunesse, nous parlons aussi de cette population qui n’a pas encore pu développer des activités suffisamment solides. Par ailleurs, nous identifions que 97,3 per cent de l’économie sénégalaise se situe aujourd’hui dans le secteur dit informel. Je pense que l’on retrouve des chiffres similaires dans beaucoup de pays africains.
L’informel, c’est en réalité l’économie réelle. Ce sont des personnes qui essaient de gagner leur vie et de développer des activités. Beaucoup sont dans le commerce, mais également dans l’agriculture. Certaines activités sont concentrées à Dakar, mais on les retrouve partout. L’analyse faisait également ressortir que 80 per cent de ces acteurs avaient moins de 3 millions de francs CFA de chiffre d’affaires annuel. Nous sommes donc presque dans des activités de survie. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas financer elles-mêmes leur accompagnement et qui, parallèlement, n’ont pas accès au financement. C’est une problématique sur laquelle nous avons développé l’initiative Access PME, avec une double action d’accompagnement et de financement. L’objectif est de réduire le risque pour une banque lorsqu’elle investit sur des clientèles de ce type.
Lorsque l’on prête à certains entrepreneurs, il peut arriver qu’il y ait un détournement de l’objectif initial du financement. Nous l’avons nous-mêmes constaté. Cette question doit donc être abordée de manière holistique. La question du secteur informel n’est pas encore gérée de manière suffisamment solide. La direction chargée de l’informel est notamment rattachée au ministère chargé de l’Artisanat. Cela introduit déjà un biais dans l’analyse, puisque l’informel touche tous les secteurs et ne concerne pas uniquement les artisans. Il y a donc un véritable sujet institutionnel.
Jokkolabs est une organisation à but non lucratif. Est-ce toujours un choix assumé ?
C’est un choix assumé. En revanche, nous avons aujourd’hui développé des services de conseil. Nous constatons qu’il faut véritablement entrer dans les écosystèmes, discuter avec les différents acteurs et les accompagner. L’objectif est de partager la vision que nous portons et la compréhension que nous avons acquise de l’écosystème, puis de travailler avec les entreprises, les acteurs publics et les partenaires privés ou internationaux du financement.
Comment se structure le modèle économique de Jokkolabs, quelle part repose sur des contrats commerciaux, des partenariats ou des financements de programmes, et pouvez-vous donner un ordre de grandeur du budget annuel ou des ressources mobilisées par le réseau ?
Jokkolabs repose sur un modèle particulier parce que, dès le départ, nous nous inscrivons dans une volonté de contribuer au développement de nos pays. Les responsables de Jokkolabs, moi compris, s’engagent pour faire vivre l’initiative. Les personnes à l’origine des différents Jokkolabs sont déjà des entrepreneurs disposant de leurs propres capacités et qui s’engagent elles-mêmes dans le fonctionnement de leur hub. C’est un premier élément important de notre modèle économique. Nous sommes des acteurs engagés. C’est le cas, par exemple, de Philippe-Marie Koffy en Côte d’Ivoire, mais également des responsables de nos structures au Burkina Faso, au Mali ou au Cameroun.
En France, nous avons arrêté les opérations en tant qu’activité, mais nous avons conservé une représentation, parce qu’il s’agit d’un marché différent. Les gens ont parfois du mal, en France, à comprendre que l’Afrique peut apporter des innovations. Pourtant, lorsque nous étions actifs en France, nous avons participé au développement de dynamiques d’innovation dans la région de Nanterre. Nous n’étions pas là dans une logique centrée sur l’Afrique. Nous intervenions sur le développement économique de la région de Nanterre et autour de La Défense.
Nous avions volontairement fait ce choix parce qu’en France, si l’on ne fait pas attention, on est très rapidement renvoyé vers les quartiers, les banlieues ou vers la seule thématique africaine. Nous voulions faire de l’innovation à part entière. Ce qui était intéressant, c’était d’observer la réaction des différents acteurs. Lorsque nous avons lancé ces dynamiques d’innovation en France, les acteurs publics, privés, les incubateurs et les acteurs de l’innovation se mettaient rapidement autour de la table pour travailler ensemble.
Lorsque nous organisions notamment la Semaine mondiale de l’entrepreneuriat, tous les acteurs travaillaient ensemble. Ici, chaque année, nous avons souvent l’impression de recommencer. Cette différence est intéressante à observer lorsque l’on analyse les problématiques de développement. Nous manquons de pérennité dans l’action. Il existe de la recherche, des entrepreneurs qui expérimentent et beaucoup de discours, mais il faut arriver à mieux capitaliser sur ce qui fonctionne.
De mon point de vue, une alliance euro-africaine serait bénéfique, aussi bien en matière de marchés que de renforcement des capacités de chacun. Le marché européen est trop petit. Les Européens ont intérêt à s’ouvrir davantage. J’ai longtemps été un militant de l’open source. À l’époque, peu de personnes écoutaient ce discours. Aujourd’hui, tout le monde commence à se réveiller. Nous l’avons notamment vu avec DeepSeek et la stratégie suivie par les acteurs chinois. C’est pour cette raison que je parle de plus en plus de ”communs numériques”. La réflexion doit évoluer vers ce type de modèle, dans lequel on développe un actif commun à une communauté qui définit
Jokkolabs fonctionne comme un réseau décentralisé implanté dans différents pays. Comment gouvernez-vous ce réseau, comment mesurez-vous la vitalité réelle de chaque hub, et quels critères vous conduisent à consolider, ouvrir ou repenser une implantation ?
Nous sommes à l’origine dans une logique organique. Il existe donc différents niveaux de maturité entre les Jokkolabs. Ce qui est vrai, c’est que la maturité des différents espaces et hubs n’est pas encore suffisamment visible. C’est un constat que nous faisons après 16 ans. La Gambie, par exemple, est impliquée dans de nombreux programmes et possède une forte connotation digitale. Dans d’autres pays, comme le Cameroun, le développement dépend aussi beaucoup du responsable local, de son parcours et de ses centres d’intérêt. Il existe notamment des programmes agricoles autour de coopératives travaillant sur le cacao, avec des logiques d’exportation, de production biologique, de structuration de filières et de traçabilité. Chaque pays possède donc ses propres capacités et ses spécificités. Le Sénégal reste clairement le pays-phare. Depuis le Covid, nous sommes engagés dans une réforme importante de Jokkolabs. J’ai moi-même repris directement la gestion de Jokkolabs Sénégal et nous sommes en train de renforcer les équipes pays, notamment afin d’améliorer l’intégrité et le suivi des programmes financés par nos partenaires.
Quels résultats concrets pouvez-vous attribuer à Jokkolabs en matière de start-ups créées, d’emplois, de financements levés ou de contrats obtenus, et quels indicateurs utilisez-vous pour distinguer un programme transformateur d’une simple opération de communication ?
C’est précisément tout le problème de l’analyse des écosystèmes en Afrique. Nous voulons absolument les faire entrer dans un modèle occidental conçu pour des économies matures. Je ne pense pas que cela fonctionne, et l’expérience nous montre les limites de cette approche. Les investisseurs en capital-risque actifs en Afrique parcourent souvent tout le continent pour identifier les opportunités et réaliser leurs investissements. On constate également que beaucoup d’investissements sont réalisés par des personnes étrangères ou issues de la diaspora. Les fintechs représentent une part importante de cet ensemble. Cela signifie qu’une grande partie de cette dynamique ne vient pas encore de la base des écosystèmes locaux. Nous voyons également beaucoup d’acteurs issus de la diaspora venir avec un capital, tenter quelque chose puis repartir. Nous sommes donc face à une double problématique. D’un côté, l’État et les différents acteurs nous disent qu’il existe un problème majeur autour de la jeunesse et de l’entrepreneuriat. Au Sénégal, environ 75% de la population a moins de 35 ans. Mais ce ne sont pas nécessairement ces jeunes qui innovent aujourd’hui.
Nous avons donc cette pression démographique qui arrive et, en même temps, nous essayons de structurer l’entrepreneuriat en raisonnant principalement à travers les start-ups. Si vous prenez une rose et que vous la plantez dans un terrain complètement asséché, elle ne va pas pousser. C’est exactement le problème que nous rencontrons. Si l’écosystème n’est pas favorable, il ne permettra pas aux entrepreneurs de se développer. Nous voyons néanmoins apparaître des stratégies hybrides intéressantes. Il existe, par exemple, des entreprises comme LAfricaMobile, qui ont un pied à Lyon et un autre au Sénégal et qui se développent dans toute la région. Ce type de dynamique est intéressant parce que nous évoluons désormais dans un écosystème mondial. Il faut savoir se positionner afin d’optimiser les ressources disponibles. J’avais observé cette logique pour la première fois au Canada, avec HEC Montréal, où l’on travaillait déjà sur la notion d’entreprises ”born global”, c’est-à-dire des entreprises qui pensent leur développement international très tôt. Il existe différents écosystèmes qui fonctionnent dans le monde. Il faut clairement être à la fois global et local. Il ne faut pas oublier que nous avons créé Jokkolabs dans une logique de changement sociétal. La question que nous nous posions était : comment pouvons-nous avoir un impact permettant à l’économie et à la société d’aller vers une meilleure répartition de la valeur ? On dit qu’il faut tout un village pour éduquer un enfant. Je reviens toujours à cette idée. Tant que notre écosystème ne sera pas suffisamment développé, accompagner individuellement des entrepreneurs ne suffira pas, parce qu’ils finiront par se retrouver dans des impasses. Nous avons 16 ans de recul sur les entrepreneurs que nous avons accompagnés. Ce qui est intéressant, c’est que certains de ceux que je considère comme les plus dynamiques en sont déjà à leur quatrième ou cinquième entreprise. Cela montre qu’un entrepreneur ne peut pas être analysé de manière linéaire et qu’un entrepreneur ne se résume pas à une seule entreprise. C’est avant tout une personne, qui évolue au cours du temps. Sur les indicateurs, nous venons justement de lancer une réflexion avec le Fonds de Développement du Service Universel des Télécommunications, le FDSUT.
L’idée est de nous demander s’il ne faudrait pas passer d’indicateurs essentiellement quantitatifs, comme ”combien de personnes ai-je accompagnées ?” ou ”quels montants de financements ont été levés ?”, à des indicateurs de valeur. La vraie question devient alors : ai-je réellement eu un impact qui a créé un changement dans la vie du jeune ? C’est un débat que nous venons de lancer. Lorsque l’on nous annonce qu’un milliard a été dépensé, il faut pouvoir se demander ce qui s’est réellement passé. Les données du secteur informel que j’ai citées nous permettent au moins de disposer d’éléments d’analyse. Lorsque vous discutez avec des experts-comptables, ils vous expliquent également qu’un très petit nombre d’entreprises contribue à une part très importante des recettes fiscales. Il existe parallèlement des dispositifs comme la Contribution globale unique, la CGU, qui restent mal connus. La CGU concerne notamment des personnes réalisant moins de 50 millions de francs CFA de chiffre d’affaires. Or, beaucoup d’entrepreneurs se retrouvent dans le régime fiscal classique, et lorsqu’ils y ont basculé, il est difficile de revenir automatiquement vers un régime plus adapté lorsque leur chiffre d’affaires diminue. Il faut mettre en place un dispositif dans lequel les entrepreneurs se sentent suffisamment à l’aise pour contribuer sans avoir l’impression qu’on leur retire le peu d’argent qu’ils commencent à gagner. Il faut également davantage créer de liens avec le marché. De grandes entreprises et des multinationales peuvent aider les entrepreneurs à accéder à leurs écosystèmes et, surtout, à obtenir des marchés qui puissent ensuite être pérennisés.
Selon vous, qu’est-ce qui bloque encore le passage d’une bonne idée à une entreprise africaine solide, et comment Jokkolabs peut-il rapprocher plus efficacement les start-ups, les grands groupes, les investisseurs et les pouvoirs publics ?
En ce qui concerne les entreprises, beaucoup parlent aujourd’hui d’innovation ouverte, mais restent malheureusement davantage dans des logiques de RSE et de communication. Elles font des choses utiles, mais celles-ci n’ont pas toujours l’impact attendu, parce qu’elles ne sont pas directement reliées à leur activité centrale. Dès lors qu’il existe ce cloisonnement, une start-up n’a pas réellement accès à une grande entreprise ou à une multinationale qui pourrait lui tendre la main et lui permettre de passer à l’échelle. Cela arrive encore trop rarement. Nous avons également très peu de structures qui investissent directement dans les start-ups, y compris parmi les family offices africains. Lorsque certains fonds internationaux ont commencé à se développer sur le continent, on constatait que, parmi plusieurs centaines d’investisseurs, seule une poignée était africaine. Nous avons donc un véritable sujet. Il existe encore très peu d’investisseurs locaux, particulièrement en Afrique francophone, qui injectent du capital. Il y a aussi une incompréhension de la logique d’”investment readiness”, aussi bien du côté des startuppers que de certains investisseurs. Les banques constituent encore un autre sujet. Mais il est évident qu’il existe un besoin de rencontre entre ces différents mondes. Nous avons commencé à travailler là-dessus. Nous essayons notamment de développer des offres qui répondent au ”missing middle”, avec des prêts pouvant aller jusqu’à 5 ou 10 millions de francs CFA. Nous travaillons notamment avec Cofina et bénéficions de l’appui d’ADA, une organisation luxembourgeoise. La question est de savoir comment amener des start-ups à pouvoir prendre des prêts auprès d’institutions financières et comment construire le pont entre les deux. Nous avons eu des difficultés lors de la première phase. Nous sommes maintenant dans une deuxième phase, davantage ciblée sur les femmes entrepreneures, et les premiers retours sont plutôt bons. Nous constatons notamment que les femmes remboursent mieux que les hommes. Il existe donc réellement un besoin de créer ces liens. Cela nous ramène finalement au ”Jokko” : il faut casser les murs. Il faut faire en sorte que les gens puissent se comprendre, se rejoindre et se rencontrer.
L’intelligence artificielle redéfinit aujourd’hui les compétences, les modèles d’affaires et les approches du développement et de l’entrepreneuriat. Elle pose également la question de la maîtrise des données, des langues et de la souveraineté numérique. Quelle place Jokkolabs veut-il occuper dans cette nouvelle révolution technologique, et quelles sont vos priorités pour les trois à cinq prochaines années en matière de talents, d’innovation locale, d’expansion et de souveraineté numérique africaine ?
Il y a aujourd’hui une réflexion très importante sur la souveraineté européenne. De nombreuses informations émergent sur la dépendance technologique et le manque de souveraineté. Si l’Europe elle-même parle de manque de souveraineté, il faut imaginer ce que cela signifie pour les pays africains. La question va bien au-delà des langues. Les données d’entraînement de l’intelligence artificielle sont constituées de livres, de travaux de recherche et, finalement, de tout ce qui structure la pensée. La pensée africaine elle-même est donc concernée. Il existe aussi un autre problème très concret. Nous commençons à voir des jeunes qui nous envoient des courriels impeccables et des projets extrêmement bien rédigés. Dès que vous les questionnez directement, vous vous rendez compte qu’il existe parfois un monde entre le document présenté et leur propre compréhension. Nous savons alors très bien que le contenu a été produit par l’intelligence artificielle. C’est, pour moi, l’un des pires usages de l’IA : je donne mon cerveau à la machine. Comme je le dis à mes enfants, je n’utilise plus mon esprit critique. L’IA n’est plus à mon service. D’un point de vue techno-anthropologique, c’est extrêmement grave. Dès lors que nous plaçons la technologie au-dessus de nous, elle finit par prendre le dessus et nous devenons assujettis à elle. Il faut donc réfléchir à la manière d’humaniser cette révolution technologique. Le débat dépasse d’ailleurs largement l’Afrique, même si l’Afrique a évidemment sa propre sensibilité à apporter.
Un responsable d’une université comme Cornell expliquait récemment que, dans l’enseignement du droit, les étudiants doivent normalement lire des ouvrages très importants et que les jeunes ont aujourd’hui de plus en plus de difficultés à lire de longs textes. C’est un problème qui apparaît déjà dans certaines des meilleures universités occidentales. Imaginez alors la situation ici, où nous avons déjà un déficit en matière d’éducation. Il faut donc nous poser les bonnes questions. Une technologie est neutre. C’est comme un couteau : soit vous l’utilisez pour vous couper les veines, soit vous l’utilisez pour préparer un bon plat. La question est donc de savoir ce que nous allons faire de l’intelligence artificielle. Notre posture particulière, en tant qu’accompagnateur et laboratoire d’innovation, consiste précisément à toujours nous demander : est-ce que cela fait du sens ?
Lorsque nous avons lancé des programmes de formation et de sensibilisation des enfants au numérique, l’idée était qu’ils apprennent ce qu’est le numérique afin de pouvoir interagir avec lui, tout en n’oubliant pas que dessiner, danser, écouter de la musique et exercer leur créativité restent essentiels pour nourrir leur cerveau. Il faut maintenir cette capacité humaine à réfléchir, à prendre du recul et à questionner ce que nous faisons. C’est de cette manière que nous réfléchissons également à l’intégration de l’IA dans nos programmes d’accompagnement et de financement. Certains proposent, par exemple, d’utiliser l’IA pour générer automatiquement des business plans pour les jeunes. Mais si le jeune ne réfléchit plus lui-même à son projet, cela n’a aucun sens. Il existe donc une dimension fondamentale d’appropriation. Nous devons faire en sorte que les personnes restent souveraines, y compris à l’échelle individuelle. Depuis environ un an, nous avons par ailleurs intégré dans nos programmes une dimension psychosociale. Cela fait partie de l’interaction entre le laboratoire et nos programmes.
Nous avons désormais une ligne d’accompagnement psychosocial que nous intégrons même lorsque le partenaire ne la finance pas. Nous la prenons alors sur nos propres revenus. La CEDEAO vient, selon les éléments dont nous disposons, de réaliser une étude qui n’a pas encore été publiée et qui ferait ressortir qu’environ 60 per cent des jeunes sont pratiquement en situation de dépression. C’est donc un véritable sujet. Lorsque nous voyons des jeunes prendre la mer dans les conditions que nous connaissons, cela doit nécessairement nous interpeller. Encore une fois, personne ne peut résoudre cela seul. Les entreprises font de bonnes choses et organisent des programmes. Les États essaient également de mettre en place différentes initiatives. Les partenaires au développement interviennent également. La vraie question est donc : comment faisons-nous pour que tout le monde commence à travailler ensemble ?
Notre réponse aujourd’hui se construit notamment autour des ”communs numériques”, et plus largement autour des communs. Comment pouvons-nous développer des actifs qui appartiennent à une communauté d’acteurs, qui peuvent être publics, privés, issus de la société civile ou des collectivités, et qui vont gérer ce commun pour les générations futures ? Pourquoi, par exemple, ne pourrions-nous pas avoir une intelligence artificielle qui soit un commun numérique ? Ce n’est pas exactement la même chose que l’open source. L’open source est ouvert, mais lorsqu’un modèle prend de l’ampleur, il peut entrer dans une logique commerciale. Les investisseurs arrivent et le modèle peut évoluer. Nous l’avons vu avec OpenAI. C’est d’ailleurs l’une des questions soulevées par Elon Musk dans ses actions contre l’entreprise. Même lorsque des acteurs chinois mettent des technologies en open source, il faut aussi comprendre la logique stratégique qui se trouve derrière. Un moyen d’aller plus loin serait donc de disposer d’un commun géré par une communauté, avec des règles juridiques clairement définies concernant son utilisation, son ouverture éventuelle à l’extérieur, les rémunérations et le retour de valeur. Si je devais résumer notre rôle, je dirais que nous voulons être un passeur, une passerelle entre différents écosystèmes.
Pour terminer, quel message d’espoir pouvez-vous donner à un jeune Africain de 20, 22 ou 25 ans qui se demande quelle place il peut encore trouver dans un monde où les compétences et les métiers sont profondément remis en question ?
Pas plus tard qu’hier, je discutais avec une jeune femme qui est auditrice de formation et qui vient de se lancer dans l’agriculture sur quelques hectares. Avec une bonne organisation et les bonnes pratiques, qui sont de mieux en mieux maîtrisées aujourd’hui, l’agriculture peut devenir un véritable projet économique, bien au-delà de la simple subsistance. Une personne de mon équipe me parlait également d’une jeune femme qui habite près de chez lui et qui fait de l’agriculture sur sa terrasse. Elle ne cherche plus nécessairement un travail classique : elle développe progressivement cette activité et commence à créer son propre revenu. Tout n’est donc pas dans le numérique. Il faut faire attention à cela. Nous sommes encore dans des économies où il existe énormément d’opportunités et de besoins. Rien que le besoin de nourrir la population constitue un immense sujet. Et il n’y a pas que chez nous que la population augmente. Je me rappelle qu’un ami de la Banque mondiale me disait qu’en Asie, compte tenu des projections démographiques, certains pays pourraient un jour réduire fortement leurs exportations de riz. S’ils arrêtent d’exporter leur riz, nous, qui en consommons énormément, qu’allons-nous faire si nous ne développons pas nos propres rizières et si nous n’améliorons pas notre performance agricole ? Il existe donc beaucoup de choses à faire. Les ressources sont disponibles, mais il faut mieux les exploiter et les rendre plus performantes. Des structures travaillent déjà sur ces questions. La coopération coréenne, par exemple, est présente sur certains de ces sujets, tout comme d’autres partenaires internationaux. Il existe déjà des résultats. Peut-être avons-nous aussi un problème de diffusion de ces réussites. Beaucoup de jeunes ont vu leurs parents travailler dans l’agriculture dans une logique de subsistance sans parvenir à véritablement en vivre. C’est également pour cela que je parle de répartition de la valeur. Il faut revenir à des modèles dans lesquels un équilibre est respecté. Le cas du Sénégal est révélateur. Le pays a été un très grand producteur et exportateur d’huile d’arachide. Mais quel agriculteur ayant fourni ces arachides pouvons-nous citer aujourd’hui comme ayant réellement bénéficié de cette valeur ajoutée ? C’est là que se situe une partie du problème. Nous pouvons donc espérer qu’avec les nouvelles ressources, notamment le gaz, nous ne reproduirons pas le même schéma et que la population pourra elle aussi bénéficier de la valeur créée.
Jacques Yeterian
(Source : MarcoPolis, 30 septembre 2026)
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