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Journalisme à l’ère de l’IA : quand le gain de temps se heurte aux considérations éthiques

lundi 14 septembre 2026

Intelligence artificielle

A l’instar de plusieurs autres métiers aujourd’hui bousculés par l’Intelligence artificielle (IA), cette technologie impacte le quotidien des journalistes. Corriger la syntaxe d’un article, transcrire une interview, retrouver rapidement information dans une masse de données, ou encore améliorer la qualité sonore : tels sont les quelques usages qu’offre l’IA à la profession.

Mais derrière le gain de temps et la facilité d’exécution dans l’automatisation de tâches autrefois rébarbatives et prenantes, une exigence doit prévaloir sur tout le reste, insistent des journalistes sénégalais interrogés par l’APS : ne jamais laisser la machine prendre la place du rédacteur.

Journaliste et responsable digital à Koom Média Group (ex-Trade FM), Mbaye Ndiaye considère l’intelligence artificielle comme un outil d’appoint, en ce sens qu’il lui arrive de soumettre à l’IA un article rédigé dans le bloc-notes de son téléphone pour corriger les fautes.

Selon lui, cet usage répond surtout à une contrainte bien connue dans les rédactions : le temps. Entre les appels téléphoniques, les déplacements sur le terrain, la rédaction des articles, la préparation des journaux et des flashs d’information, sans oublier les contenus destinés aux différentes plateformes numériques du groupe, les journées sont souvent bien remplies, a-t-il indiqué.

“L’IA m’aide donc à gagner du temps et à être plus efficace”, confirme-t-il.

Cette efficacité ne signifie toutefois pas que le journaliste abandonne son travail à la machine. Mbaye Ndiaye dit rester “particulièrement attentif à la correction et au rendu final”, l’IA pouvant produire des incohérences, inventer, ou même faire de l’affabulation.

Il insiste sur la nécessité de ne jamais confier à la machine le travail proprement journalistique, en faisant allusion au traitement, à la vérification et à la contextualisation des faits.

Pour Amadou Kébé, journaliste au quotidien national Le Soleil, l’intelligence artificielle trouve son utilité dans les “tâches chronophages” liées notamment aux interviews et à la recherche documentaire.

Lorsque le journaliste réalise une longue interview, il peut recourir à des outils de transcription automatique pour obtenir rapidement une première version du contenu enregistré, explique-t-il, notant que le texte généré par la machine doit toujours être repris, corrigé et confronté à l’enregistrement original.

“L’outil peut également être mobilisé pour exploiter des rapports volumineux. L’IA permet alors d’identifier rapidement les passages ou les données susceptibles d’intéresser le journaliste”, renseigne M. Kébé.

Il ajoute que “les informations fournies par la machine doivent être vérifiées dans le rapport, notamment grâce aux références de pages lorsqu’elles sont disponibles”.

Anta Gaye Ndoye, journaliste à Offshore Magazine, se limite à une utilisation davantage ocvasionnelle de l’intelligence artificielle. Elle dit en avoir recours dans deux situations, principalement.

La première concerne la correction de textes destinés au web, notamment lorsqu’ils sont longs et qu’elle dispose de peu de temps. L’IA peut alors intervenir sur l’orthographe et la conjugaison. Mais la journaliste prend le soin de préciser ce qu’elle attend de l’outil afin que “le texte ne soit ni dénaturé ni déshumanisé”.

La seconde utilisation concerne les entretiens vidéo. Lorsque le son est perturbé par des bruits, elle peut avoir recours à l’IA pour améliorer la qualité audio, tout en cherchant à conserver un rendu naturel.

Pour elle, quelle que soit la place que l’intelligence artificielle prendra dans les médias, une dimension restera propre au journaliste : l’humanisation.

Maîtriser la technologie et élaborer des chartes pour encadrer l’usage

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans les pratiques professionnelles pose également la question de la formation des journalistes.

Pour Abdoulaye Niasse, journaliste et formateur au CESTI, le Centre d’études des sciences et technologies de l’information, les écoles de journalisme ne peuvent pas ignorer cette évolution. Dès lors que les professionnels utilisent déjà ces outils, leur apprentissage doit progressivement trouver sa place dans les offres de formation”.

“L’essor de l’IA impose également une réflexion sur la déontologie journalistique”, souligne le journaliste et formateur au CESTI, l’école de journalisme de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Il a rappelé souligne que de nombreux médias et organismes ont déjà commencé à élaborer des chartes encadrant son utilisation face aux dérives possibles.

De son point de vue, le principal enjeu est de déterminer ce que le journaliste peut déléguer à la machine et ce qui doit impérativement rester sous son contrôle.

Abdoulaye Niasse rappelle que le journalisme repose sur trois grandes étapes : la collecte, le traitement et la diffusion de l’information, ajoutant que l’intelligence artificielle peut être “particulièrement utile” dans la première étape, notamment comme assistant de recherche documentaire.

Il insiste également sur le fait qu’une “supervision humaine est toujours nécessaire”, en raison des erreurs et des biais que peuvent produire les systèmes d’intelligence artificielle.

Il indique que “la question devient encore plus sensible lorsque l’IA intervient dans la production finale de l’information”.

Selon le formateur, les journalistes sont traditionnellement évalués sur leurs capacités rédactionnelles. Si ces compétences sont entièrement déléguées à des machines capables de rédiger des textes ou de générer des images, “le rapport de confiance avec le public peut être fragilisé”.

Cette considération éthique rejoint les préoccupations exprimées par Amadou Kébé, pour qui “l’utilisation de l’IA devient problématique lorsque le journaliste lui confie entièrement la rédaction de ses articles”.

“La rapidité et la qualité apparente des textes générés peuvent donner l’illusion d’un travail abouti. Mais le résultat risque de manquer de personnalité, de créativité et de singularité”, martèle-t-il.

Aux fins de son analyse, “cette dépendance pourrait progressivement affecter le talent rédactionnel des journalistes”, ajoutant : “La capacité à construire un style et à développer une signature personnelle est le résultat de plusieurs années de lecture et de pratique”.

Les différents journalistes interrogés ne portent pas exactement le même regard sur l’intelligence artificielle et ses usages, mais leurs pratiques convergent sur un point : la nécessité de garder l’humain au centre du processus journalistique.

Pour Mbaye Ndiaye, responsable digital à Koom Média Group, l’IA représente à la fois une opportunité et une menace : “une opportunité parce qu’elle simplifie certaines tâches et permet aux journalistes d’aller plus vite ; une menace parce qu’elle est désormais capable de réaliser seule des tâches auparavant réparties entre plusieurs professionnels”.

A terme, estime-t-il, “l’utilisation excessive de l’IA pourrait considérablement affecter la capacité des journalistes à réfléchir, analyser et produire par eux-mêmes”.

Dans un métier où la machine peut désormais corriger, transcrire, rechercher, analyser ou générer des contenus, le véritable enjeu ne serait donc peut-être plus de savoir si l’intelligence artificielle va entrer dans les rédactions. La question est désormais de savoir comment les journalistes vont apprendre à l’utiliser sans lui déléguer ce qui constitue le cœur de leur métier : traiter, vérifier, comprendre, contextualiser et raconter l’information avec le regard humain.

Thierno Abdourahmane Ba

(Source : APS, 14 septembre 2026)

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