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Accueil > Ressources > Points de vue > 2026 > Jeunes et écrans : apprendre à habiter le numérique

Jeunes et écrans : apprendre à habiter le numérique

mardi 3 mars 2026

Point de vue

Ils sont nés dans la lumière bleue des écrans. Pour eux, le numérique n’est ni une révolution ni une menace abstraite : c’est un milieu naturel. Mais derrière les 3h30 quotidiennes passées sur le téléphone, derrière les vidéos consommées sans fin et les notifications incessantes, une question demeure : comment éduquer sans interdire, accompagner sans céder, créer des espaces sans écran dans un monde saturé d’images ? Regards croisés sur une génération connectée… et sur les adultes qui cherchent encore la juste distance.

Ils ne naissent plus avec une cuillère d’argent, mais avec un écran à portée de main. Le geste est devenu réflexe, presque organique. À peine réveillés, ils consultent. Avant de dormir, ils défilent. Entre les deux, ils naviguent.

Les chiffres ne surprennent plus, mais ils interpellent : les 15-24 ans passent en moyenne 3h30 par jour sur leur téléphone. Un jeune sur deux regarde des vidéos en ligne plus de deux heures quotidiennement. Pour 70 % des 18-24 ans, les écrans constituent désormais la première source d’information. Nous ne parlons plus d’un outil. Nous parlons d’un environnement.

Et cet environnement a des noms. Il s’appelle TikTok, où l’attention se fragmente en séquences brèves, rythmées par un algorithme redoutablement efficace. Il s’appelle Instagram, royaume de l’image filtrée, de la comparaison silencieuse et du défilement sans fin. Il s’appelle Facebook, espace d’interactions continues et de notifications persistantes. Ces plateformes ne sont pas de simples supports : elles sont conçues pour capter, retenir, fidéliser. Chaque « like », chaque vidéo suivante, chaque alerte agit comme une micro-récompense. Le temps des jeunes devient une donnée. Leur attention, une valeur. On ne consulte plus seulement un écran : on entre dans un flux ininterrompu qui ne connaît ni pause naturelle ni limite évidente.

Le psychiatre Serge Tisseron évoque ce « troisième lieu » que représentent les écrans pour les adolescents, après la maison et l’école. La formule est forte. Elle dit que le numérique n’est pas une simple distraction : c’est un espace où l’on se construit, où l’on s’expose, où l’on cherche validation et appartenance. C’est là que se jouent des amitiés, des conflits, des identités.
Mais tout lieu façonne autant qu’il accueille.

Plus d’écrans, c’est souvent plus de fatigue, des troubles du sommeil, des risques pour la vue. Le rapport UNICEF 2023 évoque un impact réel sur la santé mentale : anxiété, difficultés d’endormissement, fragilités émotionnelles. Santé publique France notait déjà qu’un jeune sur dix se reconnaissait dans un « usage problématique » des écrans. Le mot addiction, autrefois réservé aux dépendances chimiques, circule désormais dans les conversations adolescentes.

Léa, 17 ans, confie : « Je suis sur Insta toute la journée, mais je me sens vide après. »
Ce vide après mérite qu’on s’y attarde. Il révèle une tension silencieuse : hyperconnexion et solitude intérieure peuvent cohabiter. On peut être relié au monde entier et se sentir étrangement absent à soi-même.

Et pourtant, il serait simpliste de dresser un réquisitoire sans appel. Les écrans sont aussi des bouées. Tom, 20 ans, le dit sans détour : « Les écrans, c’est ma bouée pour bosser… mais je fais des nuits blanches. » Voilà toute l’ambivalence contemporaine. L’outil qui ouvre des horizons peut aussi grignoter les heures de repos. Le numérique émancipe, mais il épuise s’il n’est pas apprivoisé.

Au cœur de cette tension se tiennent les parents. Souvent désemparés. Faut-il interdire ? Confisquer ? Installer des applications de contrôle parental ? Négocier des horaires ? Beaucoup oscillent entre la fermeté inquiète et le lâcher-prise résigné. L’interdiction totale apparaît pourtant comme une illusion d’autorité : elle fabrique du secret plus que de la maturité.

Le véritable enjeu est éducatif.
Comme le rappelle Cédric Villani, il faut enseigner le numérique, mais aussi apprendre à « décrocher ». Bruno Patino parle d’« habiter le numérique ». Le verbe est juste. Habiter, ce n’est ni fuir ni se laisser envahir. C’est occuper un espace avec conscience. Comprendre les mécanismes d’attention captée. Savoir que derrière la gratuité apparente se cachent des modèles économiques fondés sur le temps d’écran. Apprendre à choisir plutôt qu’à subir.

C’est ici que les espaces sans écran prennent tout leur sens. Non comme une punition archaïque, mais comme une respiration nécessaire. Un dîner sans téléphone posé sur la table. Une soirée consacrée à la conversation. Une chambre préservée des notifications nocturnes. Ces espaces recréent du silence dans un monde saturé de sollicitations. Ils réhabilitent l’ennui fertile, la concentration longue, la présence pleine.

Car la question n’est pas seulement technologique. Elle est relationnelle. Quelle place laissons-nous au regard direct ? À l’écoute attentive ? À la lenteur ? Les écrans accélèrent tout : l’information, la réaction, l’émotion. L’éducation, elle, exige du temps, de la constance, une parole répétée et incarnée.

Nous sommes face à une génération pour qui le numérique n’est pas une révolution, mais une évidence. Il ne s’agit ni de céder à la panique morale ni de sombrer dans une naïveté technophile. Il s’agit d’assumer une responsabilité collective. Les écrans ne sont ni totalement ennemis ni totalement sauveurs. Ils sont des amplificateurs. Ils amplifient les fragilités comme les talents, l’isolement comme la créativité.

Éduquer plutôt qu’interdire. Accompagner plutôt que surveiller. Créer des espaces sans écran pour mieux habiter ceux avec écran.

La modernité numérique ne se combat pas contre les jeunes. Elle se construit avec eux. Et peut-être qu’au fond, la question n’est pas de savoir combien d’heures ils passent connectés, mais quelle qualité de présence nous leur offrons lorsqu’ils se déconnectent.

Car une société ne tient pas seulement par ses connexions permanentes, mais par la densité de ses relations réelles.

Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Le monde d’avant ne reviendra pas.
Il s’agit d’avancer autrement.

Offrir à nos enfants non pas moins de technologie, mais plus de conscience. Non pas la peur de l’écran, mais la maîtrise de soi. Non pas le silence imposé, mais des espaces choisis où l’on se retrouve, vraiment.
Car au fond, l’enjeu n’est pas numérique. Il est humain. Et ce qui sauvera nos sociétés hyperconnectées ne sera jamais la vitesse des réseaux, mais la qualité des liens.

Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Le monde d’avant ne reviendra pas.

Il s’agit d’avancer autrement.

Offrir à nos enfants non pas moins de technologie, mais plus de conscience. Non pas la peur de l’écran, mais la maîtrise de soi. Non pas le silence imposé, mais des espaces choisis où l’on se retrouve, vraiment.
Car au fond, l’enjeu n’est pas numérique. Il est humain. Et ce qui sauvera nos sociétés hyperconnectées ne sera jamais la vitesse des réseaux, mais la qualité des liens.

Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise

(Source : Pressafrik, 3 mars 2026)

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