Intelligence artificielle en Afrique francophone, Un cadre commun en quête d’application
samedi 10 octobre 2026
Alors que l’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les économies et les administrations africaines, six pays francophones se dotent d’un référentiel commun destiné à encadrer son développement.
Dans un document commun intitulé « Lignes directrices pour une intelligence artificielle éthique, inclusive et responsable en Afrique francophone », le Burkina Faso, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Mali, la Guinée et le Bénin, fixent des principes, des priorités et un calendrier d’action. Le texte ne crée aucune obligation légale par lui-même, mais se veut un outil de décision pour les États, les régulateurs et les entreprises entre autres.
Le 6 juillet 2026, en marge du premier Dialogue mondial des Nations unies sur la gouvernance de l’IA, l’organisation de plaidoyer Niyel a présenté un texte commun à six pays d’Afrique francophone ; avant de le remettre à l’ONU comme contribution écrite.
Le texte s’intitule « Lignes directrices pour une intelligence artificielle éthique, inclusive et responsable en Afrique francophone ». Loin d’être une solution toute faite, il donne un repère commun, et indique aux gouvernements, aux universités, aux entreprises, aux médias et à la société civile dans quelle direction le cadre de l’IA va se construire.
Un texte écrit à plusieurs
Le projet a été piloté par le ministère burkinabè de la Transition digitale, des Postes et des Communications électroniques, avec l’appui de Niyel, une agence internationale de campagnes, de plaidoyer et d’affaires publiques axée sur les impacts et basée à Dakar. Sa rédaction s’est notamment nourrie d’un atelier régional organisé à Ouagadougou du 28 au 30 octobre 2024. L’Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD) et le centre CITADEL, centre de recherche en intelligence artificielle créé au Burkina Faso en 2021, ont également contribué aux travaux.
Le financement a été assuré dans le cadre du programme AI4D, avec le soutien du Centre de recherches pour le développement international du Canada et du programme britannique de développement international. Les auteurs ont, par ailleurs, comparé les dispositifs juridiques et stratégiques de plusieurs pays francophones, notamment le Togo, le Niger et le Cap-Vert.
Le constat de départ
Le diagnostic posé par les auteurs dépasse la seule question de la fracture numérique. Dans le préambule signé par Seydina Ndiaye, de l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane, la véritable ligne de fracture oppose désormais ceux qui sont en mesure de gouverner la technologie à ceux qui la subissent.
Une conception également défendue par Aminata Zerbo/Sabané, ministre burkinabè de la Transition digitale, selon laquelle chaque État doit choisir entre « subir cette transformation ou en devenir acteur ».
Cette ambition se heurte toutefois à plusieurs obstacles structurels. Les cadres juridiques demeurent hétérogènes, les compétences de régulation sont dispersées entre différentes institutions et les profils spécialisés font encore défaut. À cela, s’ajoutent la rareté de données locales de qualité, la dépendance à l’égard de solutions technologiques conçues à l’étranger et une coordination régionale encore insuffisante.
Le risque est double : voir se creuser la dépendance technologique et empêcher l’émergence d’un véritable marché africain de l’intelligence artificielle.
Sept principes pour cadrer l’IA
Pour répondre à ces défis, les lignes directrices s’articulent autour de sept principes : transparence et explicabilité des systèmes, responsabilité, respect des droits fondamentaux, inclusion et non-discrimination, souveraineté numérique et gouvernance locale, protection des données et gouvernance partagée.
Derrière ces principes se dessine une conviction : un pays qui dépend entièrement d’infrastructures, de plateformes et de données contrôlées depuis l’extérieur risque de perdre une partie de sa capacité à orienter sa propre trajectoire technologique.
La question des biais algorithmiques est également centrale. Un modèle conçu à partir de données étrangères peut se révéler inadapté aux réalités africaines, qu’il s’agisse des langues, des pratiques sociales ou des contextes économiques. Pour autant, les auteurs récusent l’idée selon laquelle la régulation aurait vocation à entraver l’innovation. Il s’agit, au contraire, de créer les conditions d’une innovation responsable et adaptée aux réalités locales.
Les données, talon d’Achille de l’écosystème
C’est probablement sur le terrain des données que les fragilités apparaissent avec le plus d’acuité.
La plupart des États de la région disposent désormais d’une législation relative à la protection des données personnelles. Le Sénégal s’est doté d’un tel cadre en 2008, suivi notamment du Mali et de la Côte d’Ivoire en 2013, de la Guinée en 2016, du Burkina Faso en 2021 et du Bénin en 2022. Plusieurs de ces dispositifs s’inspirent du Règlement général sur la protection des données (RGPD) européen.
Des autorités spécialisées ont également été instituées, à l’image de la Commission de protection des données (CDP) au Sénégal, de la Commission de l’informatique et des libertés (CIL) au Burkina Faso, de l’ARTCI en Côte d’Ivoire ou encore de l’APDP au Bénin et au Mali.
Mais l’existence de textes ne garantit pas leur pleine effectivité. Les autorités de protection des données souffrent encore, dans plusieurs pays, d’un déficit de moyens humains, financiers et techniques. Surtout, les législations existantes ne prennent pas toujours en compte les problématiques spécifiques à l’intelligence artificielle : données d’entraînement, biais algorithmiques ou encore traitements automatisés sensibles dans des domaines tels que la santé et la sécurité.
Le document relève également la faible ratification, dans l’espace francophone, de la Convention de Malabo de l’Union africaine, adoptée en 2014. Quant à la CEDEAO, elle a engagé des travaux sur le sujet, mais ne dispose pas encore d’un cadre contraignant consacré aux systèmes d’IA.
À ces lacunes réglementaires s’ajoutent des faiblesses matérielles. Les bases de données administratives demeurent souvent fragmentées, insuffisamment numérisées ou difficiles d’accès. Les administrations échangent encore peu leurs données et les infrastructures locales d’hébergement certifié restent rares.
Le risque est évident : des systèmes entraînés sur des données étrangères peuvent reproduire des erreurs ou des biais lorsqu’ils sont appliqués aux réalités africaines. Le texte préconise donc l’anonymisation, l’interopérabilité des systèmes, des audits de sécurité réguliers, la certification des hébergeurs ainsi que la création de centres de données souverains.
États, entreprises et universités appelés à agir
Le document ne se contente pas de formuler des principes. Il adresse également une série de recommandations aux États.
Il préconise notamment la création d’autorités de régulation indépendantes disposant de compétences à la fois techniques et juridiques en matière d’intelligence artificielle. Des législations spécifiques devraient également encadrer les secteurs considérés comme particulièrement sensibles, notamment la santé, l’éducation, la sécurité et la justice.
Des comités nationaux et régionaux d’éthique pourraient réunir juristes, scientifiques, sociologues, philosophes, économistes et représentants des communautés afin d’assurer une gouvernance plus pluraliste.
La protection des citoyens constitue un autre axe majeur. Le texte recommande la mise en place de mécanismes de recours accessibles, l’instauration de seuils de transparence pour les algorithmes utilisés par les administrations ainsi que la réalisation d’audits réguliers.
Les marchés publics de technologies devraient, eux aussi, intégrer des clauses éthiques. Les administrations seraient tenues de rendre compte de leurs systèmes automatisés. Le recours à des « bacs à sable réglementaires » permettrait enfin d’expérimenter certaines technologies dans un environnement contrôlé avant leur déploiement à grande échelle.
Le secteur privé est également appelé à prendre ses responsabilités : respect des standards éthiques, coopération avec les autorités sur les questions de transparence et évaluation des effets sociaux et environnementaux des systèmes d’IA, notamment lorsque ceux-ci interviennent dans des services essentiels.
L’éducation n’est pas oubliée. Le document recommande l’introduction de modules consacrés à l’intelligence artificielle et à l’éthique numérique dès le secondaire, ainsi que la formation continue des enseignants, juristes, journalistes, développeurs et agents publics.
Financer l’écosystème et renforcer la coopération régionale
La question des financements demeure déterminante. Le texte préconise la création de fonds nationaux et régionaux dédiés à l’intelligence artificielle, ainsi que le soutien aux incubateurs et aux partenariats entre pouvoirs publics, entreprises et universités.
À l’échelle continentale, il propose la création d’un Conseil africain de l’intelligence artificielle et d’un indice africain de maturité éthique permettant de comparer les niveaux de préparation des différents pays.
Mais les auteurs savent qu’un référentiel, aussi ambitieux soit-il, ne saurait produire d’effets par sa seule existence.
Cinq leviers pour passer des principes à l’action
Le document identifie ainsi cinq leviers de mise en œuvre.
Le premier consiste à donner au cadre une existence officielle par un décret, une loi ou un plan stratégique. Chaque État devrait parallèlement élaborer sa propre stratégie nationale de l’IA, assortie d’un budget prévisionnel et d’un calendrier d’exécution.
Le deuxième levier repose sur la désignation d’un point focal national chargé de coordonner les politiques relatives à l’intelligence artificielle.
Le troisième prévoit l’élaboration de feuilles de route sectorielles dans des domaines aussi variés que la santé, l’éducation, l’agriculture, les finances, la justice, la sécurité ou encore l’environnement.
Le quatrième consiste à mettre en place un mécanisme régional de suivi, susceptible d’être rattaché à la CEDEAO, à l’Union africaine ou à Smart Africa. Cette instance aurait notamment pour mission de publier des rapports annuels et d’actualiser régulièrement les lignes directrices.
Enfin, le cinquième levier concerne les bailleurs de fonds, auxquels le document demande de prendre ce référentiel comme cadre de référence et d’harmoniser leurs interventions.
Une grille d’autoévaluation fondée sur dix indicateurs, une cartographie des parties prenantes et un calendrier d’action sur trois ans complètent le dispositif. Des révisions périodiques sont également envisagées tous les deux ou trois ans.
Des expériences africaines qui montrent la voie
Le cadre régional ne part pas d’une page blanche. Plusieurs initiatives illustrent déjà les possibilités offertes par l’intelligence artificielle sur le continent.
Au Togo, le programme Novissi a permis de cibler et de distribuer des aides d’urgence pendant la crise sanitaire de la Covid-19 grâce à un algorithme d’identification des bénéficiaires.
Au Sénégal, la start-up Andakia a développé AWA, un assistant conversationnel capable de comprendre et de parler le wolof. Au Burkina Faso, des modèles de traduction du mooré vers le français, sous forme textuelle et vocale, sont déployés sur des plateformes publiques.
Au Mali, le projet Muso Health utilise l’analyse de données pour contribuer à la répartition des ressources sanitaires et à l’identification de zones à risque. Le projet Afya Pap, expérimenté au Mali et au Burkina Faso, combine télémédecine et analyse d’images pour favoriser le dépistage précoce du cancer du col de l’utérus.
Au Bénin, Sèmè City constitue pour sa part un pôle d’innovation destiné notamment à former des jeunes aux applications de l’IA dans l’agriculture et la mobilité. Le programme béninois d’identification biométrique demeure toutefois controversé sur certains aspects.
Ces exemples doivent néanmoins être considérés avec prudence. Le document ne fournit pas de données chiffrées permettant d’évaluer précisément leur impact et les descriptions n’ont pas pu être vérifiées directement auprès des porteurs de projets. Leur portée réelle demeure donc difficile à mesurer.
Des stratégies nationales qui progressent à des rythmes différents
Le référentiel régional n’a pas vocation à se substituer aux stratégies nationales. Plusieurs pays ont déjà engagé leurs propres démarches.
Le Sénégal et la Côte d’Ivoire disposent ainsi de stratégies nationales en matière d’intelligence artificielle. Le Sénégal a également lancé, en février 2025, le New Deal Technologique, nouvelle stratégie numérique nationale.
La chronologie de la stratégie sénégalaise de l’IA apparaît toutefois fluctuante selon les sources citées dans le document : certaines la situent en 2022, tandis que l’OCDE.AI la date de 2023, avec une présentation officielle en septembre de cette année et une feuille de route courant jusqu’en 2028, comprenant 52 actions. Cette dernière référence est retenue dans le texte.
La Guinée a, pour sa part, validé le 20 décembre 2025 une feuille de route nationale couvrant la période 2026-2035. Au Bénin, une stratégie consacrée à l’intelligence artificielle et aux mégadonnées a été budgétée à 4,68 milliards de francs CFA sur cinq ans.
Le véritable test sera celui de l’exécution
C’est précisément sur ce terrain que subsistent les principales interrogations. Le document présente l’adoption officielle comme une étape restant à franchir.
Une question essentielle demeure donc posée : ces lignes directrices resteront-elles un cadre politique de référence ou donneront-elles naissance à des obligations juridiquement contraignantes ?
L’incertitude concerne également le financement. Le document évoque un Fonds africain pour l’IA annoncé en 2025 et susceptible de mobiliser « plus de soixante milliards de francs CFA ». Des textes publiés après le sommet de Kigali, en avril 2025, évoquent cependant un montant de 60 milliards de dollars. L’écart entre ces deux chiffres est considérable. À un taux proche de 600 francs CFA pour un dollar, 60 milliards de francs CFA représentent environ 100 millions de dollars, soit un montant près de 600 fois inférieur.
Surtout, le montant annoncé doit être distingué des ressources effectivement disponibles : la déclaration prévoit la création du fonds, mais cela ne signifie pas que le capital a déjà été versé.
Le même degré d’incertitude concerne le Conseil africain de l’intelligence artificielle. Le document affirme que Smart Africa l’a lancé en 2025, tandis que la déclaration de Kigali fait état d’une approbation de principe pour sa création. Il n’est donc pas possible, sur cette seule base, d’affirmer que l’organe fonctionne déjà.
De la souveraineté numérique à la capacité d’agir
Au-delà des principes, le document adresse finalement un message pragmatique aux différents acteurs.
Les administrations peuvent commencer par mesurer leur niveau de préparation à l’aide de la grille d’autoévaluation proposée, désigner un point focal et clarifier les responsabilités entre ministère du numérique, administrations sectorielles, autorités de protection des données et régulateurs des télécommunications.
Les entreprises, elles, peuvent anticiper les exigences futures en matière de transparence, d’audit et de traçabilité des données. Elles peuvent notamment documenter l’origine des données utilisées et demander davantage de garanties à leurs fournisseurs de technologies.
Dans le monde académique, la priorité devrait notamment porter sur les langues africaines et sur le développement de données locales. La recherche appliquée dans la santé, l’agriculture et l’éducation apparaît également comme un champ stratégique.
Pour les États, l’enjeu dépasse enfin, les frontières nationales. La participation aux enceintes internationales où se négocient les normes de l’IA (UNESCO, Union internationale des télécommunications, OCDE ou Partenariat mondial sur l’IA), constitue un moyen de défendre la valorisation des données locales et la place des langues africaines.
L’Union africaine dispose déjà d’une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, adoptée en juillet 2024, tandis que la recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA date de 2021.
Le temps des actes
Le cadre commun est désormais posé. Sa publication ne constitue que le début du processus. Pour l’Afrique francophone, le véritable enjeu consiste désormais à transformer les principes en décisions, les recommandations en politiques publiques et les ambitions en investissements. L’avenir de la gouvernance de l’intelligence artificielle ne se jouera donc pas uniquement dans les textes, mais dans la capacité des États à leur donner une traduction institutionnelle, financière et opérationnelle.
Un acte officiel, un budget clairement identifié et une autorité de contrôle suffisamment dotée : ce sont, au fond, les trois marqueurs qui permettront de mesurer la portée réelle de cette initiative.
A noter que lors d’un récent atelier avec les parlementaires du Sénégal, du Benin et du Burkina, ces derniers ont établi des feuilles de routes sur la régulation. Ils s’engagent à porter plusieurs initiatives législatives selon les priorités de leur pays respectifs qui passent par la formation des acteurs, le renforcement des cadres existants et le contrôle l’action gouvernementale. Les résultats de cet atelier qui seront publiés prochainement appellent également à une collaboration interparlementaire dynamique.
Alioune Ba
(Source : SenePlus, 10 octobre 2026)
OSIRIS