Guinée : la crise sociale et financière à Cellcom présage un renforcement de la domination d’Orange
vendredi 17 avril 2026
Le marché télécoms guinéen a connu une évolution inattendue au cours des 5 dernières années. La concurrence soutenue pendant de longues années par les trois opérateurs du pays, s’est rapidement effilochée face aux exigences répétées d’investissements dans les réseaux, portées par les nouveaux usages des consommateurs.
La situation se tend davantage chez Cellcom Guinée. L’entreprise de télécommunications fait face à une nouvelle vague de grogne sociale. Réunis en Assemblée générale le jeudi 16 avril 2026 au siège de Conakry, des employés de l’opérateur de téléphonie mobile ont dénoncé une vague de licenciements qu’ils jugent abusive, ainsi que des retards de paiement des salaires et le non-respect de plusieurs engagements pris par la direction.
Selon les représentants des travailleurs, 23 employés ont déjà perdu leur poste pour des motifs économiques contestés, tandis que 26 autres suppressions seraient envisagées. Face à ce qu’elle qualifie de mauvaise gestion, la Fédération syndicale autonome des télécommunications (FESATEL) a interpellé le gouvernement, notamment le ministère en charge des télécommunications ainsi que celui de l’emploi, pour une protection des travailleurs.
Son secrétaire général, Abdoulaye Barry, a annoncé une saisine officielle des autorités la semaine prochaine pour exiger un audit de Cellcom, et si nécessaire la mise sous administration provisoire de la société. Il n’exclut pas l’option d’une liquidation, avec un reclassement des employés dans d’autres entreprises télécoms.
Tensions financières
Cette nouvelle crise sociale survient dans un contexte de dégradation financière observé depuis plusieurs mois. En décembre 2025, des médias locaux rapportaient déjà deux mois d’arriérés de salaires chez Cellcom, puis la fermeture de ses locaux par son bailleur, WAQF-BID, en raison de deux à trois ans d’impayés de loyers estimés à 14 milliards de francs guinéens (environ 1,6 million USD). L’opérateur avait par la suite obtenu la réouverture de son siège sur décision judiciaire, sans que le contentieux de fond ne soit totalement éteint.
La pression ne s’est pas relâchée en 2026. Fin janvier, les travailleurs ont engagé un nouveau mouvement social pour réclamer le paiement des salaires dus pour décembre et janvier, ainsi que des primes de fin d’année. Des tensions récurrentes qui traduisent une situation de trésorerie dégradée, dans un environnement où les besoins d’investissement restent élevés.
Au-delà de la crise interne, le cas Cellcom met en lumière les déséquilibres d’un marché guinéen des télécoms marqué par une forte concentration et par les difficultés de certains opérateurs à maintenir leur compétitivité. Ces dernières années, la société a vu son poids reculer de manière significative sur le marché, dans un contexte de pression concurrentielle accrue et de besoins croissants en modernisation des infrastructures.
Selon le dernier rapport publié par l’Autorité de régulation des postes et télécommunications au 30 juin 2025, le nombre d’abonnés de Cellcom ne représentait que 2,4 % des près de 13 millions d’abonnés à la téléphonie mobile enregistrés sur le marché, alors qu’au deuxième trimestre 2023, l’opérateur affichait encore 7,8 % des près de 14 millions d’abonnés à la téléphonie mobile en Guinée. Entre 2023 et 2025, ses revenus n’ont cessé de chuter.
L’opérateur détenait 3 % des 1715 milliards de francs guinéens enregistrés par le marché au deuxième trimestre 2023. Cette part ne représentait plus que 0,23 % des 2237 milliards de francs guinéens de revenus générés par le marché au deuxième trimestre 2025, soit 5 milliards de francs guinéens.
Un boulevard pour Orange ?
La crise de Cellcom survient alors que le secteur a déjà connu un tournant majeur avec la reprise par l’État guinéen de la filiale locale de MTN, Areeba, annoncée fin 2024. Cette opération traduisait déjà la volonté des autorités d’éviter une disparition d’acteurs jugés stratégiques pour la continuité des services et l’équilibre concurrentiel du marché.
Parallèlement, les réflexions engagées par le régulateur autour de l’itinérance nationale montrent que les autorités anticipent, au moins partiellement, la nécessité de nouveaux mécanismes pour entretenir une certaine concurrence. Dans un secteur où certains opérateurs peinent à suivre le rythme des investissements requis, une concentration profonde du marché des télécoms se profile à l’horizon.
Alors que la situation d’Areeba n’est pas encore véritablement stabilisée en matière de retour à la croissance du nombre d’abonnés et de revenus (21,4 % des parts de marché), après son rachat par l’État, les tensions chez Cellcom qui s’ajoutent représentent une aubaine pour Orange. La société, qui captait déjà 76,2 % du total des abonnés mobiles au deuxième trimestre 2025, aura davantage d’opportunités d’attirer des clients anxieux.
Un scénario similaire à celui du Kenya se dessine ainsi, avec un acteur largement dominant.
Muriel EDJO
(Source : Agence Ecofin, 17 avril 2026)
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