États-Unis : Sur les traces des 171 milliards de FCFA de Cybastion pour l’État du Sénégal
dimanche 20 septembre 2026
Le 14 septembre à Washington, une entreprise américaine a annoncé « mobiliser » 300 millions de dollars pour le numérique sénégalais. Quatre jours plus tard, on connaît le montant et les grands domaines, mais ni le contrat, ni la répartition, ni le calendrier, ni la part de l’État.
Lundi 14 septembre, au premier jour de sa mission aux États-Unis, le président Bassirou Diomaye Faye a reçu à Washington la délégation de Cybastion, conduite par son PDG Thierry Wandji. À l’issue de l’entretien, l’entreprise a annoncé la mobilisation d’environ 300 millions de dollars pour plusieurs projets de digitalisation. Ils couvrent la cybersécurité, la lutte contre la cybercriminalité, les centres de données, le transfert de technologies et le renforcement des compétences nationales. Le chef de l’État a défendu l’idée de partenariats où l’investisseur trouve sa rentabilité, en affirmant qu’« on ne peut pas être assis sur une mine d’or et tendre la main ».
Les mots employés méritent l’attention. La présidence parle de la « mobilisation » d’un financement, pas d’un investissement direct de la société. Selon Pan African Visions, qui reprend le communiqué de l’entreprise, Cybastion entend réunir les 300 millions par une combinaison de financements publics et privés, avec le gouvernement sénégalais et des partenaires locaux et internationaux. Les projets restent soumis à des accords négociés et à des approbations de financement, et ce même média précise que l’enveloppe n’est pas finalisée. Autrement dit, ces 300 millions sont pour l’instant un engagement à aller chercher de l’argent, pas un chèque.
Qui est Cybastion et quel est son rôle
Cybastion est une société américaine de cybersécurité dirigée par le Camerounais Thierry Wandji, qui l’a cofondée en 2019 et qui a une longue carrière dans la défense et le renseignement américains. En 2023, Jeune Afrique la décrivait comme ayant enchaîné les contrats de sécurisation numérique dans huit États francophones. Un contrat annoncé de 800 millions de dollars avec Cisco couvrait la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Burkina Faso et le Congo. Les sources consultées ne permettent pas de dire quelle part de ces annonces a été réalisée, et je n’en tire aucune conclusion. Mais cet historique justifie que l’on regarde de près la façon dont celle du Sénégal sera traduite en contrats.
Le lien avec Dakar est plus ancien que l’annonce de septembre. Début juillet, le ministre des Télécommunications et du Numérique, Samba Diouf, a signé avec Cybastion un accord de partenariat à Washington. Cet accord prévoit que l’entreprise conduira un consortium d’entreprises technologiques américaines chargé de déployer des infrastructures numériques. Son offre s’appuie sur une plateforme maison, Digital Fast Track, qui associe infrastructures, cybersécurité, solutions numériques et formation, et elle propose aussi des solutions d’énergie pour alimenter les centres de données. Le modèle a donc une particularité : l’entreprise qui aide à trouver l’argent est aussi celle qui peut fournir les équipements et les services. Cela n’a rien d’illégal, mais c’est la raison pour laquelle le choix des prestataires devra être expliqué.
Les projets ciblés : ce qui est dit et ce qui manque
Les domaines sont connus, mais la répartition ne l’est pas. Les informations publiques ne disent pas ce qui ira à la cybersécurité, aux centres de données, à la formation ou aux services publics numériques, ni où ces investissements seront installés. On sait qu’il est question d’un centre de données « souverain », de renforcement de la sécurité des plateformes de l’État et d’un développement des services publics en ligne. Des start-up sénégalaises doivent être associées, sans que le nombre ni les critères de sélection soient précisés.
Le besoin, lui, est documenté. Le Trésor public a été visé en mai par une cyberattaque, avec près de 70 Go de données diffusées sur le dark web. Il suivait la Direction de l’automatisation des fichiers, où 139 Go de données biométriques et électorales ont été compromis en février, et la Direction générale des impôts et des domaines, touchée en octobre 2025. Le Sénégal dispose par ailleurs d’un centre de données inauguré à Diamniadio en 2021, et le New Deal Technologique prévoit déjà des centres à Diamniadio et à Orana. La question de ce que le nouveau site ajouterait à l’existant reste donc entière. Un projet de loi créant une Autorité nationale de cybersécurité a été présenté à l’Assemblée le 13 août.
Ce montant se lit mieux à côté du programme national. Le New Deal Technologique est évalué à 1 105 milliards de francs CFA sur 2025-2034. Son plan de financement repose sur 800 milliards de budget prévisionnel, 150 milliards de financement privé déjà disponible et 155 milliards restant à trouver. Les 300 millions de dollars représentent près de 170 milliards de francs CFA, un ordre de grandeur voisin de ce dernier écart. Ce calcul est le mien, et rien n’indique que l’enveloppe soit destinée à combler ce trou. Reste que les autorités n’ont pas précisé si ce financement vient s’ajouter à ce qui est déjà comptabilisé ou s’il en fait partie. Cette réponse permettrait de savoir s’il s’agit d’argent nouveau.
Qui paie vraiment
C’est la question centrale, et le contexte lui donne du poids. La dette publique du Sénégal atteignait environ 132 % du PIB fin 2024, S&P a récemment abaissé la note du pays à « CC », et le nouveau programme avec le FMI met l’accent sur un meilleur encadrement du recours à l’endettement commercial. Si la partie « publique » du financement prend la forme de prêts, de garanties ou de paiements différés à un fournisseur, elle pèsera sur les comptes de l’État, même si elle est présentée comme un partenariat. Si elle prend la forme d’un investissement privé remboursé par des redevances, la charge sera d’une autre nature. Les sources consultées ne tranchent pas, et c’est l’information la plus utile à obtenir.
Aucune date de signature, de démarrage de chantier ou de livraison n’a été publiée. La seule chronologie disponible est celle des étapes déjà franchies : l’accord de juillet avec le ministère, puis l’annonce de septembre. La suite, selon Pan African Visions, consiste à finaliser les accords de projet, à boucler les financements et à définir les modalités de mise en œuvre avec le gouvernement. Elle s’inscrit dans le cadre plus large du New Deal Technologique, dont le plan directeur prévoit douze programmes et une cinquantaine de projets sur 2025-2029.
Le cadre de contrôle existe sur le papier. Le Code des marchés publics de 2022 et la loi de 2021 sur les partenariats public-privé fixent les règles de passation, et l’Autorité de régulation de la commande publique peut enquêter, auditer et sanctionner, y compris sur les marchés passés par dérogation et sur les contrats de partenariat. La Cour des comptes intervient en aval. Le président Faye a d’ailleurs insisté, devant ses interlocuteurs américains, sur la transparence et la rigueur dans la gestion des finances publiques.
Ce qu’on ignore, c’est le régime qui s’appliquera : marché public avec appel d’offres, partenariat public-privé, offre d’initiative privée ou autre procédure. C’est de ce choix que dépendront la concurrence entre prestataires, la publication des contrats et les recours possibles. L’annonce sera donc à juger sur des pièces : les accords signés, les montants engagés projet par projet, les sites retenus, la sélection des start-up et le démarrage effectif des travaux. Tant qu’elles ne seront pas publiques, la réponse honnête à la question posée dans ce titre est que l’argent n’a pas encore de circuit.
Diack Sall
(Source : Senenews, 20 septembre 2026)
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