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Accueil > Ressources > Points de vue > 2025 > Économie numérique et télécommunications au Sénégal : des choix politiques (…)

Économie numérique et télécommunications au Sénégal : des choix politiques qui attendent réparation, fragilisent un secteur stratégique et menacent le secteur de l’énergie

vendredi 10 janvier 2025

Point de vue

Depuis l’arrivée des nouvelles autorités, la communication au sein du ministère chargé des télécommunications semble centrée sur une seule question, certes importante : la formalisation du métier de la presse. Cependant, cette focalisation se fait au détriment de secteurs stratégiques à fort potentiel de création de valeur, qui sont aujourd’hui laissés en suspens. Certains dossiers cruciaux, pourtant indispensables pour accompagner les ambitions du référentiel Sénégal 2050, nécessitent une attention urgente. L’absence de cohérence d’ensemble et des missions souvent en conflit entre les différents acteurs, risque de compromettre l’efficacité globale d’un secteur clé pour la transformation numérique et le développement économique du pays.

Projet National Large Bande : En décembre 2021, l’ADIE devenait SENUM.S.A, avec pour ambition de rentabiliser les investissements majeurs réalisés dans les infrastructures numériques. Cependant, plusieurs choix politiques antérieurs ont détourné SENUM S.A de ses véritables missions relativement à la loi n° 2021-39 du 13 décembre 2021 autorisant la création de la Société anonyme dénommé « Sénégal Numérique (SENUM SA) » et au décret n° 2022-247 du 15 février 2022 portant approbation des statuts de la Société nationale Sénégal Numérique (SENUM SA). Ses missions devraient plutôt concerner la mise en œuvre de la politique d’informatisation de l’Etat ainsi que la gestion des infrastructures numériques de l’État à travers la dématérialisation des procédures administratives, la réforme de l’état civil, l’interconnexion des bâtiments publics ect..

Parmi ces choix superflus, la réalisation de 6000 km de fibre optique, l’équivalent de 14 fois l’aller-retour entre Dakar et Saint-Louis (environ 420 km par trajet) ainsi que la construction d’un datacenter de dernière génération édifié sur 1 hectare à Diamniadio, ont mobilisé près de 52 milliards de FCFA. Ces investissements auraient pu être optimisés grâce à une collaboration stratégique avec les opérateurs télécoms, évitant ainsi des coûts inutiles et des redondances structurelles. Il en va de même pour d’autres projets tel que l’acquisition d’une bande passante de 100 Gb/s extensible en 16 Tb/s sur le câble sous-marin SHARE sur une distance de 720km, soit la distance entre Dakar et Praia, pour un coût estimatif de 95 milliards de FCFA. Ces investissements massifs, bien que prometteurs sur le papier, n’ont malheureusement pas produit les résultats escomptés en termes d’amélioration de la qualité de vie des citoyens ou de renforcement de la compétitivité du Sénégal dans l’économie numérique. Par ailleurs , il n’apparaît nulle part une quelconque prérogative de l’ADIE ou du SENUM dans l’opérationnalisation et/ou l’offre d’Internet au Sénégal, alors que les missions qui lui sont assignées sont très loin d’être réalisées.

Un autre projet, éponyme « Réseau de Télécommunications Large Bande », concerne cette fois la Société Nationale d’Électricité (Senelec). Dans le cadre de sa stratégie de développement, Senelec a pris l’option de diversifier son portefeuille d’activités en devenant opérateur d’infrastructures télécoms. Cependant, ce choix suscite des interrogations, notamment au regard des défis structurels auxquels l’entreprise fait face. En effet, l’équation de la subvention de l’électricité reste insoluble, tandis que le pays amorce l’exploitation de ses ressources en hydrocarbures. De plus, dans sa déclaration de politique générale, le Premier ministre a reconnu la difficulté que devront engendrer les réformes projetées dans le secteur de l’énergie, en voici un extrait insistant de manière prémonitoire « ces reformes seront difficiles, elles seront difficiles, ces reformes seront difficiles ».

Alors que Senelec occupe une place stratégique dans le cadre du projet « Gaz to Power », pilier du référentiel Sénégal 2050, elle semble s’aventurer dans une diversification risquée qui pourrait éparpiller ses ressources et nuire à ses performances dans son secteur principal.

Les risques d’une diversification mal maîtrisée pour Senelec se présentent sur deux aspects : d’abord un Impact financier accru car la diversification augmente la base d’actifs et le capital investi, forçant Senelec à générer davantage de bénéfices pour assurer un rendement du capital investi (ROCE) adéquat. Au jour d’aujourd’hui, il est important de rappeler que Senelec est toujours obligé de compter sur la subvention de l’Etat (249,280 milliards en 2023).

Ensuite une perte de spécialisation, en se lançant dans les télécommunications, Senelec risque de perdre en expertise et en efficacité dans son cœur de métier, l’énergie. Les processus et procédures internes devront être adaptés à des secteurs fondamentalement différents : l’un stable et prévisible (les télécoms), l’autre très volatil (l’énergie). Dans de telles situations de diversification, les entreprises adoptent souvent des solutions intermédiaires, qui ne conviennent pleinement à aucun des secteurs concernés, compromettant ainsi leur efficacité globale.

Retour de la surtaxe sur les appels entrants : une décision inappropriée ?

Le débat tarte à la crème, relancé lors de la déclaration de politique générale du Premier ministre sur le retour de la surtaxe sur les appels entrants met en lumière des insuffisances dans la vision stratégique du secteur. Cette mesure, dont la pertinence avait déjà suscité des controverses sous le régime du Président Abdoulaye Wade, semble aujourd’hui encore plus discutable dans le contexte actuel.

En effet les volumes d’appels internationaux ont drastiquement chuté ces dernières années, notamment en raison de l’émergence des plateformes alternatives comme les OTT (Over-The-Top) WhatsApp, Viber, ou encore Messenger qui permettent de communiquer gratuitement via Internet. Dans ce contexte, la surtaxe apparaît non seulement obsolète, mais également contre-productive. En réintroduisant cette surtaxe, l’État risque de détruire plus de valeur qu’il n’en génèrera.

À l’époque où cette mesure était en vigueur, les acteurs du secteur avaient déjà proposé des alternatives pour compenser les attentes parafiscales de l’État. L’une des solutions avancées était le relèvement du taux de l’impôt sur les sociétés (IS), jugé plus durable et structurant que la surtaxe. Cette suggestion fut adoptée en 2013 dans le cadre de la loi de finances, avec une hausse du taux de l’IS de 25 % à 30 %. Cette réforme marqua l’abrogation du décret instituant la surtaxe, apportant ainsi une solution plus cohérente et pérenne pour l’économie des télécommunications.

Pour finir, le secteur des télécommunications et de l’économie numérique représente un levier essentiel pour la transformation socio-économique du Sénégal, mais il est aujourd’hui fragmenté par des choix politiques incohérents et des stratégies mal alignées. Qu’il s’agisse des projets d’infrastructures numériques mal optimisés ou des réformes fiscales inadaptées, ces incohérences freinent l’émergence d’un écosystème innovant et compétitif.

Redonner une cohérence au secteur, c’est d’abord recentrer chaque acteur sur ses missions (ARTP, FDSUT, SENUM.SA, Direction des télécoms et SENELEC) pour éviter les duplications coûteuses et les pertes d’efficacité. C’est aussi établir une vision stratégique claire où les initiatives publiques et privées se complètent au lieu de se concurrencer. Enfin, c’est s’assurer que chaque investissement génère un réel impact sur la vie des citoyens et renforce la compétitivité du Sénégal sur la scène internationale.

Pour atteindre ces objectifs, une gouvernance unifiée, capable de coordonner les missions des différents acteurs, s’impose. Une telle approche permettrait de maximiser la valeur ajoutée des infrastructures existantes, de stimuler l’innovation et de placer le Sénégal au cœur de l’économie numérique africaine, en parfaite adéquation avec les ambitions du référentiel Sénégal 2050.

Abdou Lahad Diakhate
Ingénieur Télécommunications et consultant en stratégie

(Source : Seneweb, 10 janvier 2025)

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