E-gov en Afrique : 23 ans de retard qui pèsent sur le développement
lundi 24 août 2026
Alors que la numérisation des administrations publiques s’impose comme un levier clé de la gouvernance moderne, l’Afrique accuse un retard structurel qui ne se limite pas à un simple décalage technologique. Ce fossé qui perdure depuis près de deux décennies maintient en place des défis qui entravent le développement économique et social.
Depuis 2001, l’Organisation des Nations unies mesure chaque année le degré de numérisation des administrations publiques à travers l’Indice de développement de l’e-gouvernement (EGDI, E-Government Development Index), publié par son Département des affaires économiques et sociales (UN DESA). Cet indice combine trois composantes : l’offre de services en ligne, les infrastructures de télécommunication et le capital humain numérique. Vingt-trois ans après le début de ce suivi régulier, les chiffres montrent que la majorité des administrations africaines n’ont pas encore achevé leur transition numérique — avec des conséquences chiffrables sur la gouvernance, la planification du développement et l’attractivité économique du continent.
Selon l’édition 2024 de l’E-Government Survey, l’Afrique affiche un EGDI moyen de 0,4247, contre une moyenne mondiale de 0,6382. C’est la région la moins bien classée après l’Océanie (0,5298), loin derrière l’Europe (0,8493), l’Asie (0,6990) et les Amériques (0,6701). Sur la grille de classement des Nations unies — qui distingue les groupes à l’EGDI « très élevé », « élevé », « moyen » et « faible » —, 52 % des pays africains se situent dans le groupe moyen, 31 % dans le groupe élevé et 13 % dans le groupe faible. Seuls deux pays sur cinquante-quatre, l’Afrique du Sud (0,8616) et Maurice (0,7506), ont atteint pour la première fois en 2024 le groupe « très élevé ».
À l’autre extrémité du classement, des pays comme la République centrafricaine affichent encore les scores les plus bas au monde. Dans son rapport « Global Trends in E-Government » 2024, les Nations Unies confirmaient déjà cette hétérogénéité, plaçant des pays comme l’Érythrée ou le Soudan du Sud parmi les derniers du classement mondial.
L’ONU souligne que la progression, bien que réelle — l’EGDI africain a progressé de 4,8 % entre 2022 et 2024, la plus forte hausse après l’Asie —, reste insuffisante pour combler l’écart avec les autres régions. L’organisation internationale déclare que même dans les scénarios les plus optimistes, l’Afrique ne parviendra pas à combler le fossé numérique qui la sépare des autres régions d’ici 2030.
Une administration encore largement sur papier
Ce retard technique n’est pas qu’un enjeu de commodité administrative. Il a des répercussions directes sur trois plans documentés par les institutions internationales : la gouvernance financière, la disponibilité des données de planification, et la confiance des investisseurs.
Gouvernance et pertes financières
La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), à travers le rapport publié en 2015 par le Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites présidé par l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki, estime que le continent a perdu plus de 50 milliards de dollars par an au cours des cinquante dernières années du fait des flux financiers illicites qui intègrent la corruption, les détournements de fonds publics, les abus de fonction. Soit plus de 1000 milliards de dollars, selon les données compilées par la CEA.
Ce chiffre, considéré par la CEA elle-même comme une estimation basse en raison du caractère par nature dissimulé de ces flux, est à mettre en regard de l’aide publique au développement reçue par le continent, évaluée à environ la même somme d’argent sur la même période de temps. L’Afrique perdrait donc chaque année davantage en flux illicites qu’elle ne reçoit en aide extérieure.
Une administration publique largement numérisée — traçabilité des marchés publics, dématérialisation des paiements, interopérabilité des bases de données fiscales et douanières — figure parmi les leviers identifiés par les experts pour réduire les marges de manœuvre offertes à la corruption et à la fraude documentaire, notamment la fausse facturation commerciale, citée comme source de près de la moitié de ces flux illicites.
Selon le Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites, « ces flux illicites compromettent l’action que l’Afrique mène en faveur du développement. Dans le pire des cas, ils ponctionnent les capitaux d’investissement et les recettes qui auraient dû servir à financer des programmes de développement, ils sapent l’autorité des institutions publiques et affaiblissent l’état de droit ».
Des données de planification lacunaires
Le deuxième volet concerne la disponibilité des données administratives de base, indispensables à toute politique de développement — recensements, données sanitaires, statistiques sur la pauvreté ou l’état civil.
Sur ce dernier point, les chiffres de l’UNICEF sont éloquents : alors que le taux mondial d’enregistrement des naissances chez les moins de 5 ans atteint 95 % en Amérique latine et dans les Caraïbes et 94 % en Asie de l’Est et du Sud-Est, il plafonne à 51 % en Afrique subsaharienne, selon le rapport The Right Start in Life publié en décembre 2024. La région concentre à elle seule plus de la moitié des enfants non enregistrés dans le monde, soit environ 90 millions d’enfants. Une précédente évaluation de 2022 chiffrait à 91 millions le nombre d’enfants de moins de 5 ans non déclarés vivant en Afrique, sur un total mondial de 164 millions. L’UNICEF et l’Union africaine ont lancé dès 2020 la campagne « I Am Somebody », qui identifie explicitement la numérisation, la décentralisation et l’interopérabilité des systèmes d’état civil comme leviers pour combler ce déficit, avec un objectif d’enregistrement universel fixé à 2030 pour les Objectifs de développement durable et à 2063 pour l’Agenda de l’Union africaine.
Sans état civil fiabilisé et numérisé, les administrations peinent à produire des statistiques de population actualisées, condition pourtant nécessaire à la programmation des investissements publics dans la santé, l’éducation ou les infrastructures.
Confiance des investisseurs et coût de l’inefficacité administrative
Le troisième axe documenté par les organisations internationales concerne le lien entre qualité de la gouvernance numérique et attractivité économique. Le rapport 2024 de l’UN DESA rappelle que l’e-gouvernement est considéré par les Nations unies comme un facteur déterminant pour l’atteinte des Objectifs de développement durable, notamment parce qu’il conditionne la transparence et la prévisibilité de l’action publique — deux critères récurrents dans les enquêtes internationales sur le climat des affaires. Une administration lente ou opaque allonge les délais de traitement des dossiers d’investissement, complique le recouvrement fiscal et augmente le risque perçu par les bailleurs et investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers.
Dans le cas contraire, elle améliore l’efficacité dans le rendu de service, annule les risques de monnayage, réduit les pertes financières de l’Etat résultant de comportements à risque. En Gambie, le ministre des Finances et des Affaires économiques, Seedy Keita se réjouissait en août dernier des fruits de la numérisation de l’administration fiscale. Une augmentation des recettes de 127 % en trois ans, de 11 milliards de dalasis (environ 150 millions USD) en 2022 à 25 milliards de dalasis en 2025 – résultant des efforts déployés pour colmater les fuites dans le système de collecte des recettes, notamment l’introduction du système ASYCUDA World pour la gestion des douanes, le déploiement de timbres fiscaux numériques, la technologie de marquage des carburants, la numérisation de la taxation des revenus locatifs, la facturation électronique de la TVA, ainsi que des dispositifs de garantie des recettes pour le secteur des télécommunications.
En Ouganda, Hatwib Mugasa, le directeur exécutif de l’Autorité nationale des technologies de l’information d’Ouganda (NITA-U) affirmait en 2022 que la numérisation des services du gouvernement a permis à l’Etat d’économiser plus de 4000 milliards de shillings ougandais (1,1 milliard $) en dépenses publiques directes chaque année, au cours des dix dernières années.
Entre pertes financières, lacunes en matière de données de planification, crainte des investisseurs et autres défis liés à des circuits administratifs opaques et inadaptés, la numérisation de l’administration ne doit plus être simplement perçue aujourd’hui comme une variable de modernité qui peut attendre. À l’heure où la technologie transforme profondément la manière de vivre à travers le monde, l’e-gouvernement s’impose comme un investissement stratégique prioritaire pour garantir l’efficacité des Etats, l’attractivité économique du continent. Bien sûr, il ne sera efficace que si les questions relatives à l’usage de solutions locales et à l’accès à Internet des populations sont résolues.
Muriel Edjo
(Source : WeAreTechAfrica, 24 août 2026)
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