Du Gabon au Sénégal : Comment l’Afrique accélère sur les data centers pour ne plus brader ses données
lundi 3 août 2026
L’économie numérique ne dépend plus uniquement des réseaux de télécommunications ou de l’accès à Internet. Les centres de données, qui hébergent les serveurs sur lesquels reposent les administrations publiques, les banques, les plateformes de paiement, les entreprises ou les applications d’intelligence artificielle, sont désormais considérés comme des infrastructures stratégiques. Leur localisation détermine non seulement la rapidité d’accès aux services numériques, mais aussi la capacité d’un État à protéger ses données sensibles et à développer une économie numérique moins dépendante des grandes plateformes étrangères.
Les annonces intervenues en juillet 2026 témoignent de cette évolution. Le 3 juillet, le Gabon a inauguré à Nkok son premier data center souverain, certifié Tier III, avec l’objectif d’héberger sur son territoire les données de l’État, des banques, des entreprises et des opérateurs de télécommunications. Quelques semaines plus tard, le Sénégal a confirmé l’accélération de son projet de cloud souverain, développé avec Alibaba Cloud, afin de sécuriser les systèmes numériques mobilisés pour les Jeux olympiques de la jeunesse qui se tiendront à Dakar du 31 octobre au 13 novembre 2026.
Ces projets répondent à un constat largement partagé. Selon l’Africa Data Centres Association, le continent ne représente encore qu’environ 0,5 % du marché mondial du cloud et moins de 1 % des capacités mondiales de data centers, alors qu’il accueille près de 19 % de la population mondiale. Sa capacité installée atteint environ 360 mégawatts, auxquels s’ajoutent 238 mégawatts en cours de construction.
Le retard apparaît également lorsqu’on observe la répartition des infrastructures. D’après le rapport State of African Energy 2026 de l’African Energy Chamber, l’Afrique comptait 223 data centers répartis dans 38 pays à la mi-2025. L’Afrique du Sud concentrait 56 installations, devant le Kenya avec 19, le Nigeria avec 17 et l’Égypte avec 14. Le Sénégal disposait déjà de sept data centers, soit autant que le Ghana, tandis que le Gabon n’en possédait aucun avant l’ouverture du site de Nkok. À eux seuls, l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria concentrent plus de 40 % des capacités africaines d’hébergement.
Cette concentration n’est pas anodine. Les entreprises qui souhaitent développer des services de cloud, des applications d’intelligence artificielle ou des plateformes numériques privilégient généralement les pays disposant d’infrastructures de stockage performantes, de réseaux internationaux de fibre optique et d’une alimentation électrique fiable. Les États qui accusent un retard dans ces domaines risquent de voir leurs données hébergées à l’étranger, avec les conséquences que cela peut avoir sur la cybersécurité, les coûts d’exploitation ou la maîtrise des informations stratégiques.
Le Gabon fournit une illustration concrète de cette situation. Selon ST Digital, l’entreprise qui exploite le nouveau centre de Nkok, près de 95 % des données produites dans le pays étaient jusqu’à présent hébergées hors du territoire national. Le nouveau data center, construit pour un investissement de 8 milliards de francs CFA, dispose d’une capacité de 92 baies, pouvant accueillir jusqu’à 3 000 serveurs physiques, soit l’équivalent de 20 000 à 35 000 serveurs virtuels à pleine charge.
Le Sénégal aborde cette question sous un angle plus large. Le projet de cloud souverain ne vise pas uniquement à créer une nouvelle capacité de stockage. Il s’inscrit dans la stratégie de transformation numérique de l’État, qui prévoit de renforcer l’hébergement des données publiques, d’améliorer la continuité des services numériques et de soutenir le développement des applications liées à l’intelligence artificielle. L’organisation des Jeux olympiques de la jeunesse constitue un accélérateur, mais les infrastructures déployées ont vocation à être utilisées bien au-delà de cet événement.
Réduire la dépendance aux infrastructures étrangères ne signifie toutefois pas atteindre automatiquement la souveraineté numérique. Un pays peut héberger ses données sur son territoire tout en continuant d’utiliser des logiciels, des services cloud, des processeurs ou des systèmes de cybersécurité développés à l’étranger. Plusieurs spécialistes distinguent ainsi la souveraineté des données de la souveraineté technologique. La première concerne le lieu où les informations sont stockées. La seconde suppose également de disposer d’entreprises locales capables de développer des solutions numériques, de former des ingénieurs, de sécuriser les réseaux et de concevoir des services adaptés aux besoins nationaux.
L’essor de l’intelligence artificielle renforce encore cette exigence. Les modèles les plus avancés nécessitent d’importantes capacités de calcul, des centres de données performants et une alimentation électrique stable. Dans une étude publiée le 21 juillet 2026, le FMI estime que l’intelligence artificielle pourrait accroître le PIB de l’Afrique subsaharienne d’environ 4 % sur la prochaine décennie si les investissements dans l’électricité, les infrastructures numériques et les compétences suivent le même rythme. À défaut, le gain économique serait limité à environ 0,2 %.
La disponibilité de l’électricité constitue d’ailleurs l’un des principaux facteurs qui expliquent les écarts observés entre les pays africains. Un centre de données fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et requiert une alimentation continue pour faire fonctionner les serveurs ainsi que les systèmes de refroidissement. Les investissements dans les data centers vont donc souvent de pair avec ceux consacrés aux réseaux électriques, aux fibres optiques internationales et aux câbles sous-marins.
La compétition qui s’engage dépasse ainsi la seule construction de bâtiments capables d’héberger des serveurs. Elle porte désormais sur la capacité des États à créer un véritable écosystème numérique associant infrastructures, énergie, cybersécurité, cloud, intelligence artificielle, compétences et entreprises innovantes. Les centres de données n’en constituent que la première étape, même si cette étape est devenue indispensable pour espérer conserver une part plus importante de la valeur créée par l’économie numérique.
(Source : Seneweb, 3 aout 2026)
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