Data centers IA : ce que l’Afrique doit retenir de la crise de l’eau aux USA et en Europe
mercredi 23 septembre 2026
L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle a un coût caché : l’eau. Alors que les géants du numérique multiplient les mégacentres de données sur fond de sécheresses record en Amérique et en Europe, l’Afrique, elle aussi courtisée par les hyperscalers, se trouve face à un choix : répéter les mêmes erreurs ou les anticiper.
Au Cap, en Afrique du Sud, un projet de data center hyperscale porté par Equinix est actuellement suspendu à la suite d’un recours déposé contre son approbation. La Housing Assembly, une organisation sud-africaine spécialisée dans les droits au logement, et le groupe britannique Foxglove contestent la décision du Municipal Planning Tribunal, qui avait autorisé l’utilisation du site de King Air Industria pour le projet. Le recours a été déposé le 6 août dernier, avec l’appui du Legal Resources Centre.
Les organisations requérantes estiment notamment que les autorités municipales ne disposaient pas, au moment de l’approbation, d’informations suffisantes sur les besoins en eau et en électricité du futur site, ainsi que sur ses impacts environnementaux et socio-économiques. Elles reprochent également au processus de ne pas avoir suffisamment pris en compte l’effet cumulé des deux data centers prévus dans le même secteur.
La question de l’eau est particulièrement sensible. Le projet doit être implanté à proximité de plusieurs zones d’habitat, dont les communautés connaissent déjà des difficultés d’accès régulier à l’eau et à l’électricité. Le dossier intervient par ailleurs dans une ville qui avait frôlé la crise du « Day Zero » en 2018, lorsque les réserves d’eau du Cap avaient atteint des niveaux critiques.
Cette controverse s’inscrit dans un débat qui s’intensifie depuis plusieurs années dans les grands marchés mondiaux des data centers, notamment aux États-Unis et en Europe, où la pression exercée sur l’eau et l’électricité alimente désormais des interrogations qui dépassent les seuls enjeux technologiques.
Une préoccupation mondiale
Le 3 juin, l’Université des Nations unies et l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé publiaient un rapport intitulé « Environmental cost of AI’s energy use : Carbon, Water and Land Footprints », avertissant que la consommation d’eau et d’énergie, ainsi que la pollution provenant des centres de données, doubleront dans les quatre prochaines années, en raison de la croissance de l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA).
Un data center consomme de l’eau de deux manières. Soit directement, pour le refroidissement des serveurs qui chauffent sous la charge de calcul de l’IA, soit indirectement, à travers la consommation d’eau des centrales électriques nécessaires à leur fonctionnement. Les Nations unies estiment que la consommation mondiale d’électricité des centres de données atteindra 448 térawatt-heures en 2025 (1 térawatt équivaut à 1 000 milliards de watts). La production de cette énergie représente environ 4 500 milliards de litres d’eau, soit l’équivalent de 1,8 million de piscines olympiques.
Le rapport prévoit qu’à l’horizon 2030, la demande mondiale d’électricité des centres de données dépassera 945 térawatt-heures, avec une consommation d’eau associée atteignant 9 300 milliards de litres, soit l’équivalent des besoins annuels essentiels en eau potable de 1,3 milliard de personnes en Afrique subsaharienne.
Les cinq plus grands hyperscalers Amazon, Microsoft, Google, Meta et Oracle s’apprêtent à consacrer plus de 750 milliards de dollars à leurs investissements en 2026, soit une hausse de 67 % sur un an, dont l’essentiel est destiné aux infrastructures liées à l’IA. Cette ruée transforme des territoires entiers, parfois au détriment de communautés qui voient leurs nappes phréatiques et leurs rivières mises sous pression par des voisins industriels dont elles ignorent souvent l’ampleur réelle de la consommation.
États-Unis : des data centers gourmands
Le cas américain illustre bien la difficulté à réguler un secteur en expansion aussi rapide. En 2025, en Géorgie, et en 2026, en Arizona, des projets de data centers ont été accusés d’avoir effectué des prélèvements d’eau bien supérieurs à ce qu’ils avaient déclaré ou payé.
Les chiffres sont vertigineux. Les data centers américains ont directement consommé environ 17,4 milliards de gallons d’eau en 2023 pour leur refroidissement, un chiffre qui devrait augmenter considérablement d’ici 2028. La consommation d’eau indirecte liée à la production d’électricité était bien plus importante, avec environ 211 milliards de gallons supplémentaires.
Cette pression s’ajoute aux sécheresses qui frappent déjà durement l’agriculture américaine. La récolte de blé d’hiver 2026-2027 s’annonce comme la plus faible depuis 1965, tandis que les lacs Mead et Powell ont atteint cet été des niveaux historiquement bas.
Face à la controverse, certains opérateurs réagissent. Amazon Web Services a mis au point en seulement onze mois un système de refroidissement liquide adaptable aux installations existantes et utilise déjà des eaux usées traitées plutôt que de l’eau potable pour refroidir plusieurs de ses sites. Meta, de son côté, revendique une amélioration de 60 % de l’efficacité hydrique de son site de Mesa, en Arizona, et finance des projets de restauration qui apportent plus de 200 millions de gallons d’eau par an aux bassins du Colorado et de la rivière Salt.
Europe : moratoires et confidentialité contestée
Le Vieux Continent n’échappe pas à cette tension, sous l’effet de la pression conjointe exercée sur l’eau et l’électricité. Depuis début 2024, les Pays-Bas ont interdit la construction de nouveaux centres de données hyperscale, à l’exception de quelques sites. En Irlande, où seize des vingt plus grandes entreprises technologiques mondiales possèdent des installations, un moratoire instauré en 2021 a suspendu l’octroi de permis de raccordement au réseau électrique pour les nouveaux data centers dans la région du Grand Dublin. Il a été remplacé en 2025 par la Large Energy Users (LEU) Connection Policy, plus stricte.
En Irlande, les data centers consommaient déjà 22 % de l’électricité du pays en 2024, ce qui a fait grimper la facture cumulée des ménages de 360 euros entre 2015 et 2023.
La question de la transparence est également devenue explosive. Une enquête menée en 2026 par un consortium de journalistes a révélé que Microsoft et le lobby de l’industrie technologique avaient obtenu de l’Union européenne le droit de garder confidentielles les données environnementales de leurs data centers, de quoi nourrir la méfiance des citoyens et des régulateurs locaux.
Afrique : le boom commence, les mêmes signaux d’alerte apparaissent déjà
C’est là que la trajectoire africaine devient instructive. Le continent, et particulièrement l’Afrique subsaharienne, fait face à une crise de l’eau structurelle. Plus d’un tiers des pays africains, soit une population de plus d’un demi-milliard de personnes, sont considérés en situation d’insécurité hydrique par les Nations unies. En Afrique subsaharienne, la pénurie est surtout « économique » : manque d’infrastructures d’adduction et de traitement, gestion insuffisante et financements limités, malgré des ressources naturelles parfois abondantes.
C’est dans ce contexte que les investissements visant à faire de l’Afrique un nouveau hub de data centers s’accélèrent. Selon le cabinet de conseil et d’études de marché Arizton Advisory & Intelligence, les investissements dans les data centers en Afrique devraient atteindre 8,76 milliards de dollars d’ici 2031, portés par l’amélioration de la connectivité, l’adoption du cloud et de l’intelligence artificielle (IA) dans divers secteurs, la demande accrue de traitement local des données, ainsi que les investissements croissants dans les énergies renouvelables et les câbles sous-marins.
La menace sur l’eau n’est donc plus un problème lointain. En Afrique du Sud, qui compte à elle seule 55 data centers existants, des voix réclament aujourd’hui un moratoire sur la construction de nouveaux sites, tant que l’utilisation des ressources en eau, en terres et en électricité n’aura pas fait l’objet d’une évaluation sérieuse.
Le scénario sud-africain n’est pas isolé. Au Nigeria, le marché des data centers devrait plus que doubler d’ici 2031, porté par l’adoption du cloud et par des exigences réglementaires poussant à héberger les données localement. Mais les observateurs locaux sont clairs : ce sont l’eau et l’électricité, et non les seuls investissements financiers, qui détermineront quels projets pourront réellement se développer.
Certains signaux sont toutefois encourageants. Au Kenya, le groupe G42 et Microsoft ont annoncé un investissement dans la construction d’un data center misant sur l’énergie géothermique renouvelable et intégrant, dès sa conception, des technologies de conservation de l’eau présentées comme étant à la pointe du secteur. Une approche que l’on retrouve encore trop rarement dans les premières générations de data centers occidentaux, construits avant que la question de l’eau ne s’impose dans le débat public.
Trois leçons pour ne pas répéter l’histoire
De ce parallèle entre deux continents matures dans leur numérisation et un continent qui commence tout juste la sienne, trois enseignements se dégagent nettement.
D’abord, la régulation doit précéder la construction, et non la suivre. Aux États-Unis, les autorités ont dû intervenir après coup face à des permis mal calibrés et à des prélèvements non déclarés. L’Afrique du Sud teste aujourd’hui, à l’inverse, une approche plus précautionneuse avant d’accorder de nouvelles autorisations.
Ensuite, la transparence ne doit pas être négociable. L’épisode de la confidentialité obtenue par Microsoft auprès de l’Union européenne montre qu’en l’absence d’obligation légale de reporting sur la consommation d’eau, les opérateurs ne publient pas spontanément ces données. Un piège que les régulateurs africains ont tout intérêt à éviter dès le départ, en inscrivant directement cette obligation dans les conditions d’octroi des permis.
Enfin, les technologies sobres en eau doivent être exigées dès la conception, et non ajoutées après coup dans l’urgence, comme Amazon a dû le faire en développant en quelques mois un système de refroidissement liquide adaptable. Le choix du Kenya, misant sur la géothermie et une architecture pensée pour économiser l’eau dès le premier jour, esquisse une voie possible : celle d’un continent qui négocierait son entrée dans l’ère de l’IA non pas en accueillant les infrastructures les moins chères, mais en imposant ses propres conditions.
Muriel Edjo
(Source : Agence Ecofin, 23 septembre 2026)
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