Conseil national du numérique : le « chaînon manquant » de la souveraineté digitale est culturel
samedi 21 février 2026
Le jeudi 12 février 2026, la réunion du Conseil National du Numérique à la Primature du Sénégal, sous la présidence de Monsieur le Premier Ministre Ousmane SONKO a marqué un tournant. En fournissant la cybersécurité, la gestion des données et l’identité numérique, la santé numérique et la souveraineté digitale en priorités d’État, le Gouvernement trace les sillons d’un Sénégal souverain. Cependant, au-delà de la technique pure, une question stratégique s’impose : quelle place pour notre génie créateur dans cette nouvelle architecture ? À l’heure du redressement national, la bataille pour notre souveraineté se joue aussi sur la découvrabilité de nos contenus culturels.
1. L’Identité : Bien plus qu’un matricule
On parle souvent d’identité numérique sous l’angle de l’état-civil. L’actualité récente, marquée par des rapports inquiétants sur des cas d’usurpation d’actes d’état-civil et des présomptions de trafic de numéros d’extraits au profit de tiers, nous rappelle l’urgence de cette réforme. Seule une identité numérique robuste et sécurisée permettra de verrouiller définitivement ces failles et de restaurer la confiance citoyenne.
L’exemple du Bénin, qui a réussi une mutation exemplaire en dotant chaque citoyen d’un identifiant unique pour moderniser son administration, doit nous inspirer. Mais le Sénégal peut et doit aller plus loin. Notre identité, c’est aussi ce que nous projetons au monde à travers nos récits, nos livres, nos films et nos musiques.
Aujourd’hui, nos œuvres sont indexées par des algorithmes qui ignorent nos réalités sociales. Si nous ne structurons pas nos propres métadonnées culturelles, nous laissons à des plateformes étrangères le soin de définir qui nous sommes dans un écosystème dominé par les géants de la Silicon Valley. La data est le pétrole immatériel de notre souveraineté ; il est temps que nous raffinions cette ressource ici, au Sénégal.
Toutefois, limiter l’identité numérique à une simple sécurisation des registres de l’état-civil serait une erreur stratégique. Si la fiabilité des données régaliennes constitue le socle indispensable de la confiance citoyenne, elle ne représente que la face émergée de notre souveraineté. Le véritable défi de demain se déplace désormais vers la projection de notre identité dans l’espace numérique mondial. En d’autres termes : si l’État doit garantir l’existence civile de ses fils, il a désormais la responsabilité de garantir la découvrabilité de leurs œuvres et de leurs récits. Car, dans l’économie de l’attention, un créateur sans identité numérique certifiée est un créateur condamné à l’invisibilité algorithmique.
2. Plan de Redressement économique : Stopper l’hémorragie financière
Le Gouvernement prévoit de taxer les revenus numériques des Industries Culturelles et Créatives (ICC). C’est un acte de justice fiscale. Mais pour que cette taxe alimente réellement le Trésor public, nos créateurs doivent d’abord capter la valeur là où elle se trouve. Actuellement, une part colossale de la richesse produite par nos talents s’évapore : nos artistes perdraient des millions sur des plateformes comme Spotify, Amazon Music, iTunes ou YouTube dans un écosystème dominé par les géants de la Silicon Valley.
Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas de données numériques structurées. Sans métadonnées précises (titres, codes ISRC pour la musique, identifiants uniques pour l’audiovisuel), les algorithmes de ces géants ne parviennent pas à attribuer correctement les revenus aux ayants droit sénégalais. Pour inverser la tendance, le Ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, la SODAV, la Direction de la Cinématographie et la Direction du Livre et de la Lecture (DLL) doivent impérativement travailler de concert à la fiabilisation et au référencement de nos œuvres.
À l’instar des sociétés de gestion collective (OGC) en Occident, nous devons généraliser l’usage d’identifiants numériques uniques : l’IPN (International Performer Number) pour les interprètes, l’IPI (Interested Parties Information) pour les auteurs/compositeurs, et l’ISNI (International Standard Name Identifier) comme norme globale. En centralisant ces droits via des organismes de coopération comme le SCAPR (Conseil des sociétés de gestion collective des droits des artistes interprètes ou exécutants), nous garantissons une monétisation mondiale sans faille. La Direction de la Cinématographie a un rôle pivot pour garantir que chaque film sénégalais soit identifié, tout comme la Direction du Livre et de la Lecture doit porter le chantier de l’indexation numérique du catalogue littéraire national pour que nos auteurs soient présents et monétisés sur les librairies mondiales en ligne. Une œuvre mieux indexée est une œuvre mieux rémunérée, créant ainsi une assiette fiscale réelle pour l’État.
3. Une Ingénierie financière : Rendre la culture « bancable »
L’accès au financement reste le principal plafond de verre pour nos entreprises culturelles. Nous devons passer d’une logique de subvention à une logique d’industrie structurée :
La mesure de l’impact : L’un des obstacles majeurs reste le manque de données fiables sur le poids réel de statistiques de la culture dans le PIB. Ici, l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie) doit jouer un rôle de premier plan en dotant le secteur culturel d’indicateurs précis et de données désagrégées. Sans cette base de données fiables, l’économie de la culture reste invisible aux yeux des des planificateurs économiques.
Le Fonds de développement des Cultures urbaines et des Industries créatives (FDCU-IC) : Ce fonds doit évoluer pour financer la mise aux normes numériques, encourager les plateformes locales de streaming et l’indexation de nos catalogues. Il doit surtout soutenir l’émergence de champions technologiques nationaux. C’est tout le sens d’initiatives comme Musik Bi, Wido, Deedo, Ayana, DandéPlay pour ne citer que ceux là, qui visent à offrir une alternative souveraine pour la diffusion et la monétisation de nos contenus, garantissant que les données et les revenus restent entre les mains de nos créateurs.
Le duo Délégation à l’Entrepreneuriat rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ) et le Fonds de Garantie des Investissements Prioritaires (FONGIP) : le premier doit devenir l’accélérateur des Startups de la « Culture-Tech », tandis que le second doit apporter sa garantie pour rassurer des banques encore frileuses face à l’immatériel.
4. Nos atouts : Diamniadio et l’Orange Digital Center (ODC)
Le Sénégal possède des joyaux technologiques qui n’attendent qu’une impulsion culturelle :
Le Data Center de Diamniadio : Véritable sanctuaire de notre souveraineté, il doit héberger un « Cloud Culturel Sénégalais ». Ce Cloud permettrait aussi de conserver les archives numériques de notre patrimoine pour les protéger contre les aléas géopolitiques mondiaux.
Orange Digital Center (ODC) : Ce pôle doit former nos futurs « Ingénieurs de la Visibilité ». Ces jeunes, experts en indexation et en IA, seront les gardiens de notre patrimoine numérique, capables de coder l’identité sénégalaise dans les normes de demain.
La Culture, cœur et boussole du Projet : un appel du pied à l’Etat
La souveraineté numérique sera culturelle ou elle sera incomplète. Tous les manquements identifiés qu’ils soient statistiques, financiers ou techniques ne trouveront de solutions durables que si nous les portons à travers une véritable politique culturelle actualisée, ambitieuse et rigoureusement définie. Cette nouvelle vision doit impérativement épouser nos réalités socio-culturelles tout en s’alignant sur les exigences de l’ère numérique et de ses nouveaux métiers.
En liant nos infrastructures de pointe (Diamniadio, ODC) à nos leviers financiers stratégiques (FDCU-IC, DER, FONSIP) sous la vision du Président de la République, Son Excellence Bassirou Diomaye FAYE, le Sénégal peut non seulement protéger ses œuvres, mais aussi structurer un marché de l’emploi pérenne autour des nouveaux métiers du numérique culturel.
Monsieur le Premier Ministre, la culture n’est pas qu’un supplément d’âme ; elle est le cœur battant de notre souveraineté et un gisement d’emplois pour notre jeunesse. Donnons-lui les moyens d’être vue, protégée et monétisée au profit de l’économie nationale. Le « Projet » se joue aussi sur nos écrans, car notre culture est notre plus grand soft power.
Abdoulaye Latsouck FAYE, Expert en Découvrabilité Numérique & Management Culturel / Animateur Culturel, Auditeur en Master Management des entreprises culturelles, Université Senghor | Ancien Chef de Bureau de la Production et des Statistiques au Grand Théâtre National Doudou Ndiaye Coumba Rose, Ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme du Sénégal.
(Source : Le Soleil, 19 février 2026)
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