Biométrie en Afrique : un marché stratégique sans champions locaux
samedi 14 février 2026
Alors que les pays africains accélèrent la digitalisation de leurs registres d’état civil, de leurs élections et de leurs services publics, la biométrie s’impose comme élément clé dans l’architecture de l’État. Ce marché reste cependant largement façonné par des groupes étrangers, et les acteurs africains peinent encore à y trouver leur place.
Dans son rapport « Biometrics and digital identification systems in Africa » publié en novembre 2025, l’Atlantic Council estime que 49 pays africains opèrent au moins un système biométrique, et que ces technologies sont devenues centrales pour la gestion de l’identité, des élections, des frontières et de l’enregistrement des cartes SIM.
Le centre de recherche et de plaidoyer CIPESA (Collaboration on International ICT Policy for East and Southern Africa) décrit quant à lui, dans le rapport « Biometrics and Digital Identity in Africa » publié en 2024, une appétence accélérée pour la collecte et le traitement des données biométriques en Afrique, en lien avec la transition des identités papier vers celles numériques.
Un marché présenté comme stratégique par les bailleurs de fonds et les think tanks
Une étude du McKinsey Global Institute estimait en 2019 qu’une couverture complète de l’identité numérique dans un pays pourrait générer, d’ici 2030, une valeur économique de 3 à 13 % du PIB, à condition que le programme d’identité numérique permette le développement de plusieurs usages à forte valeur ajoutée et atteigne des niveaux élevés d’adoption et d’utilisation.
Le CIPESA relève que des programmes gouvernementaux jugés « critiques » (état civil, cartes nationales d’identité, registres électoraux, e‑passeports, enregistrement obligatoire des SIM, etc.) reposent de plus en plus sur des identifiants biométriques. L’Atlantic Council parle pour sa part d’une transformation de l’architecture de l’identité et de la citoyenneté en Afrique, les systèmes biométriques servant de socle à l’accès à de nombreux services.
Ces convergences de diagnostics conduisent plusieurs institutions à considérer la biométrie comme une domaine public majeur.
Des projets nationaux largement portés par des fournisseurs étrangers
Sur le terrain, cette importance se traduit par une série de projets nationaux, souvent pilotés avec des partenaires étrangers. L’Atlantic Council affirme que des entreprises technologiques étrangères dominent l’écosystème biométrique africain, et que des sociétés comme Idemia et Thales (France), Semlex (Belgique), Veridos (Allemagne) ou Huawei (Chine) fournissent la technologie de base, le matériel et les algorithmes de nombreux systèmes. Les projets sont souvent financés par des prêts d’institutions internationales, dont la Banque mondiale, ce qui crée des « dépendances structurelles » en matière de gouvernance et de passation de marchés.
Par exemple, le projet Nigeria Identity for Development (Nigeria ID4D) est financé par la Banque mondiale, en collaboration avec l’Agence française de développement (AFD) et la Banque européenne d’investissement (BEI), pour un montant d’environ 430 millions USD. Ce projet piloté par la Commission nationale nigériane de gestion des identités (NIMC), a pour objectif de délivrer au moins 59 millions de numéros d’identification nationaux (NIN) d’ici le 31 décembre 2026.
Des acteurs africains présents, mais rarement aux commandes
Le CIPESA note aussi que plusieurs pays s’appuient sur des partenariats public‑privé et sur des intégrateurs locaux pour déployer les systèmes d’enrôlement et de gestion de données, sans pour autant préciser que ces acteurs contrôlent le cœur des plateformes. L’Atlantic Council mentionne des entreprises africaines ou implantées sur le continent comme Margins au Ghana, Seamfix au Nigeria ou BioRugged en Afrique du Sud, qui fournissent des kits biométriques, des services d’intégration de systèmes et de gestion des inscriptions sur le terrain.
« Plusieurs entreprises africaines étendent progressivement leur présence sur le marché, souvent comme sous-traitants de groupes internationaux plus importants. Cependant, le marché n’a pas encore vu d’entreprise africaine capable d’égaler l’ampleur, la capacité de R&D [recherche et développement, Ndlr.] et l’influence politique des principaux fournisseurs européens », explique Atlantic Council dans son rapport.
Enjeux et défis
Ce dernier évoque des « dépendances structurelles » et des risques politiques liés à cette configuration. « Lorsque les fournisseurs étrangers ne sont pas encadrés, ils peuvent créer des dépendances structurelles durables qui compromettent la souveraineté des données, les droits humains et la sécurité nationale ». Il ajoute que le contrôle étranger sur les données peut décaler le pouvoir décisionnel des institutions nationales et créer des risques de mauvaise utilisation et de surveillance, tandis que la dépendance économique s’accentue lorsque les systèmes biométriques clés sont construits et maintenus par des entreprises ou des donateurs étrangers.
Par ailleurs, le CIPESA note des problèmes de surveillance de masse facilitée par l’État, de fuites de données, de vols d’identité et d’exclusion, en raison de lacunes importantes dans le cadre juridique et les processus de mise en œuvre. « Plusieurs des 37 lois nationales sur la protection des données existantes en Afrique ne sont pas suffisamment solides et ne prévoient pas de garanties strictes telles que des organes de contrôle indépendants ».
Selon l’Atlantic Council, des pistes existent néanmoins pour rééquilibrer le marché. L’organisation recommande notamment de renforcer les lois sur les données, d’améliorer l’indépendance des autorités de contrôle et d’intégrer systématiquement des exigences de transparence, de contenu local et de transfert de compétences dans les futurs contrats de biométrie.
Melchior Koba
(Source : Agence Ecofin, 14 février 2026)
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