BCEAO : Le système PI interopérabilité ou quand un livrable technologique se confond avec l’objectif de développement économique
jeudi 30 juillet 2026
A. LA SÉDUCTION DU PROJET TECHNOLOGIQUE AU DÉTRIMENT DE L’IMPACT ÉCONOMIQUE RÉEL
La banque centrale des états de l’Afrique de l’ouest a investi massivement dans le système pi interopérabilité, une infrastructure de paiement visant à connecter les différents opérateurs du secteur financier de la zone UEMOA. les cadres de la BCEAO ont brillamment livré une plateforme technique fonctionnelle, des spécifications normalisées et des protocoles de sécurité conformes aux standards internationaux, mais cette prouesse technique masque une confusion classique : ils prennent le déploiement du système le livrable pour la réalisation de l’objectif stratégique. L’objectif n’était pas de construire une infrastructure de paiement, c’était de réduire la fracture financière, d’accélérer l’inclusion bancaire et de dynamiser les échanges commerciaux transfrontaliers dans la zone. or, un commerçant à Bamako ou un agriculteur à Kaolack continue de payer des frais prohibitifs pour transférer de l’argent, tandis que la banque centrale célèbre les volumes de transactions traités par la plateforme. Le système pi interopérabilité est devenu une fin en soi, un objet technologique admiré en interne, alors que sa raison d’être transformer la vie économique des populations peine à se matérialiser. Le procédurier de la BCEAO, ici revêtu d’une expertise digitale, confond la livraison technique avec la transformation socio-économique.
B. LA CONFUSION ENTRE OBJECTIF D’INCLUSION FINANCIÈRE ET LIVRABLE D’INFRASTRUCTURE
L’objectif de la BCEAO était clair : favoriser l’accès universel aux services financiers numériques, réduire le coût des transactions et fluidifier les paiements dans l’ensemble de l’UEMOA. Le livrable, le système pi interopérabilité, n’est qu’un moyen parmi d’autres pour atteindre cet objectif. pourtant, dans la communication institutionnelle et les rapports d’activité, la banque centrale met en avant le nombre d’opérateurs connectés, la capacité de traitement des transactions et la conformité aux normes de sécurité, comme si ces indicateurs techniques équivalaient à l’inclusion financière réelle. Un système interopérable ne sert à rien si les frais restent inabordables pour les micro-entrepreneurs, si l’alphabétisation financière des populations rurales est négligée, si les banques commerciales ne proposent pas de produits adaptés aux besoins des exclus du système formel. La BCEAO, en se focalisant sur le livrable technologique, a négligé les leviers complémentaires indispensables : la régulation des tarifs, l’éducation des utilisateurs, la supervision proactive des pratiques des opérateurs. le découplage entre l’infrastructure déployée et l’impact attendu révèle une administration centrale qui pense en termes de projets techniques plutôt qu’en termes de politique publique intégrée.
C. LE SYNDROME DU CADRE TECHNOCRATE DE LA BCEAO : EXPERT EN SYSTÈMES, AVEUGLE AUX RÉALITÉS TERRITORIALES
Les cadres de la BCEAO chargés du système pi interopérabilité sont des experts en ingénierie financière, en normes de paiement et en architecture informatique, mais ils fonctionnent souvent dans une bulle institutionnelle déconnectée des réalités économiques de la zone. Formés dans les grandes écoles et les banques centrales de référence, ils excellent à produire des cahiers des charges, à superviser des appels d’offres internationaux et à valider des phases de recette, mais ils peinent à mesurer si un jeune entrepreneur à Niamey peut désormais payer son fournisseur à Lomé sans se ruiner. cette approche transforme la banque centrale en une machine à livrer des standards techniques où la conformité aux procédures prime sur l’efficacité économique. les partenaires techniques entreprises de fintech, banques commerciales, opérateurs de téléphonie mobile se heurtent à des exigences bureaucratiques labyrinthiques, non pas parce que ces règles garantissent la qualité du service au citoyen, mais parce qu’elles ont été conçues pour rassurer l’institution sur sa maîtrise du projet. Le cadre de la BCEAO confond la robustesse technique du système avec la performance de sa politique monétaire et financière, privilégiant la sécurité institutionnelle à l’audace réformatrice nécessaire pour véritablement transformer l’économie de la zone.
D. VERS UNE BANQUE CENTRALE PILOTÉE PAR L’IMPACT : LE DÉFI DE LA RUPTURE CULTURELLE
Sortir de cette impasse suppose que la BCEAO effectue un virage fondamental dans sa manière de concevoir et d’évaluer ses politiques : passer d’une logique de livraison de projets techniques à une logique de responsabilité par les résultats économiques et sociaux. Cela implique de redéfinir les indicateurs de performance de la banque centrale non pas autour du taux de connexion des opérateurs ou du volume de transactions traitées, mais autour de la réduction du coût moyen des transferts pour les populations, de l’augmentation du taux d’accès aux services financiers dans les zones rurales et de la croissance des échanges commerciaux intra-UMOA facilités par les paiements numériques. Le système pi interopérabilité doit redevenir un outil au service d’une stratégie d’inclusion financière, et non un succès institutionnel en soi. La BCEAO possède l’expertise technique, la légitimité réglementaire et les ressources financières pour catalyser une transformation économique majeure dans la zone, mais cette ambition reste bloquée tant que ses cadres ne parviendront pas à distinguer la livraison d’une infrastructure du changement réel qu’elle est censée produire. Le défi n’est pas technologique, il est culturel : il s’agit de remplacer la culture du projet bien mené par celle de l’impact mesurable, du système opérationnel par celui de l’économie transformée, du technocrate procédurier par le stratège du développement.
Dr Seydou BOCOUM
Expert en CBDC
(Source : Groupe WhatsApp du RASA,30 juillet 2026)
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