Afrique de l’Ouest : les arnaques en ligne foisonnent
mercredi 23 septembre 2026
Le cyberespace ouest-africain est gangréné par des fraudes et arnaques financières de toutes sortes. Alors que la répression contre cette criminalité s’accentue, les malfrats multiplient, de leur côté, les techniques malveillantes.
Adama Faye est une des nombreuses victimes des arnaqueurs qui ciblent les utilisateurs de mobile money au Sénégal. Fin mai 2025, alors qu’approche la fête musulmane de la Tabaski (célébration du sacrifice d’Abraham), il reçoit un appel d’un individu se présentant comme agent de Wave, un opérateur de mobile money populaire au Sénégal.
« Il m’a dit qu’il y avait un problème avec certains comptes et qu’il fallait le régler au plus vite », raconte-t-il à Ouestaf News. L’arnaqueur a alors demandé à Adama de lui transmettre un code chiffré qu’il venait de recevoir sur son téléphone.
Tombé dans le piège, Adama, gérant d’un garage mécanique dans la grande banlieue de Dakar, a vu son portefeuille mobile débité d’un million de Francs CFA. Depuis, Adama affirme ne plus utiliser l’application Wave, ni aucun autre service similaire.
Ce type d’arnaques est devenu monnaie courante au Sénégal. Leurs auteurs cherchent d’abord à « manipuler la victime », explique à Ouestaf News Mouhamadou Bamba Bathily, fondateur de Cyber221, une startup spécialisée dans la cybersécurité au Sénégal et en Afrique.
Le vol ou la fraude via le mobile money figurent parmi les incidents les plus signalés dans 97 % des pays africains couverts par une enquête sur l’évaluation des cybermenaces en Afrique, publiée par Interpol le 3 août 2026.
Selon le rapport issu de cette enquête, les fraudes financières constituent, à côté des attaques d’infrastructures, du chantage en ligne et du vol de données personnelles, les menaces les plus présentes en Afrique de l’Ouest.
« Un lien cliqué, un mot de passe donné, une confiance mal placée peuvent coûter cher », avertit, de son côté, Dr Mouhamoud Sangaré, expert en droit du numérique. Il intervenait lors d’un panel en ligne organisé par Ouestaf News, le 2 septembre 2026, sur « Digitalisation des services publics et protection des données personnelles » en Afrique de l’Ouest ».
Selon cet universitaire ivoirien, les cybercriminels n’ont pas besoin d’être des génies en informatique mais profitent des erreurs humaines pour commettre leurs forfaits.
Certains d’entre eux opèrent via des applications frauduleuses, dont certaines étaient répertoriées sur Google Play Store, indique le rapport d’Interpol. Ces plateformes sont utilisées pour collecter des données personnelles sous couvert d’offrir de petits prêts, note l’organisation de coopération policière.
En avril 2025, la Division spéciale de lutte contre la cybercriminalité (DSC) du Sénégal a annoncé le démantèlement à Dakar d’un réseau de prêts illégaux. Selon la police, les mis en cause agissaient via une application appelée Hicash, spécialisée dans des micro-crédits, sans aucune autorisation de la banque centrale.
Pour un prêt annoncé de 10.000 FCFA, l’utilisateur ne recevait que 6.500, mais devait rembourser la totalité en sept jours, explique la DSC. Le volume des transactions liées à Hicash a atteint plus de 3 milliards de FCFA et l’activité a causé un préjudice d’environ un milliard. En cas de retard, les victimes subissaient harcèlement et menaces via leurs données personnelles collectées sans leur consentement, a indiqué la police sénégalaise.
Une opération similaire a été annoncée en octobre 2025 par la Plateforme de lutte contre la Cybercriminalité (PLCC) en Côte d’Ivoire. La PLCC indiquait avoir démantelé plusieurs plateformes dont Wave Prêt (ndlr : aucun lien avec Wave, application très connue en Afrique de l’Ouest) et Crédit Max. Selon la police ivoirienne, ces arnaqueurs appliquaient des taux d’intérêt abusifs et des pratiques d’extorsion.
Aussi variées soient-elles, ces techniques de fraude exploitent surtout « la confiance, l’urgence et l’appât du gain »,souligne M. Bathily de Cyber221.
C’est aussi l’espoir de gagner plus d’argent qui avait poussé Ousmane Sow à adhérer à la fausse plateforme d’investissement en ligne, Petron Pay, qui avait grugé de nombreux Sénégalais en 2021. Ce réseau faisait miroiter aux yeux de ses victimes des placements lucratifs sur le marché pétrolier. Mais il s’est révélé être une vaste affaire d’escroquerie de type pyramide de Ponzi.
« J’y ai perdu au total 30.000 Francs CFA mais des collèges avaient investi des sommes deux ou trois fois supérieures », confie ce trentenaire, habitant dans la commune de Bambilor, dans la périphérie de Dakar.
Au début, Ousmane et ses collègues suivaient l’évolution de leurs investissements via des comptes personnels sur un site dédié. Mais après quelques placements, « on a commencé à avoir des difficultés d’accès à nos comptes », explique M. Sow. Par la suite, ils n’avaient plus accès à la plateforme ni ne pouvaient joindre les promoteurs.
Les arnaques à l’investissement passent aussi par les cryptomonnaies. Selon le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment en Afrique de l’Ouest (Giaba), la région est devenue propice aux fraudes liées à ces monnaies virtuelles.
Le Giaba a signalé des transactions suspectes à hauteur de 2,1 milliards de dollars (plus de mille milliards de FCFA) en cryptomonnaies dans la région en 2024. C’était lors d’un forum tenu à Monrovia en novembre 2025.
Cette économie des cryptomonnaies connait un boom au Nigeria. En 2025, une escroquerie sur ces monnaies virtuelles y a fait l’actualité lorsque la plateforme CryptoBridge Exchange (CBEX) a grugé de nombreux investisseurs.
Après l’éclatement du scandale CBEX en avril 2025, la Securities and exchange commission (SEC, le régulateur financier nigérian), avait confirmé que la plateforme n’était pas enregistrée auprès de ses services.
À côté des faux investissements, les cybercriminels piègent aussi les internautes via de fausses offres d’emplois. En mai 2026, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a dû démentir un prétendu appel d’offre destiné aux jeunes diplômés. L’annonce, qui circulait sur les réseaux sociaux, promettait jusqu’à 1.700 dollars (900.000 Francs CFA) de rémunération par mois.
Dans un communiqué, l‘organisation avait dénoncé une « arnaque » et alerté sur un lien frauduleux qui exposait les potentiels candidats à du phishing.
Le phishing, ou hameçonnage, est une technique par laquelle le fraudeur se fait passer pour un organisme de confiance pour voler des informations personnelles ou bancaires, selon la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) française.
Cette technique de fraude est rendue plus facile par les outils d’intelligence artificielle, souligne le spécialiste en cybersécurité Mouhamadou Bamba Bathily. L’IA permet, par exemple, de produire des messages de phishing « beaucoup plus crédibles » ou de personnaliser les messages en fonction de la victime, explique le président de Cyber221.
Si les modes opératoires peuvent varier selon les habitudes numériques et les moyens de paiement utilisés, les tendances sont les mêmes dans plusieurs pays de la région, selon Mouhamadou Bamba Bathily.
Par ailleurs, il ne s’agit pas que d’un « problème informatique, c’est (aussi) un problème financier, humain et social », selon le Dr Mouhamoud Sangaré. La solution ne devrait dès lors pas être envisagée uniquement sur le plan technologique.
(Source : OuestAf, 23 septembre 2026)
OSIRIS