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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2020 > Avril 2020 > L’identité numérique, un préalable à la transformation numérique de l’Afrique

L’identité numérique, un préalable à la transformation numérique de l’Afrique

lundi 20 avril 2020

Portrait/Entretien

En décembre 2019, le Maroc a intégré l’Alliance Smart Africa, qui compte à présent 30 membres, après avoir démarré à 24. Désormais, l’Alliance couvre un marché de 800 millions d’africains et espère atteindre le cap du milliard, avec l’arrivée, d’ici à fin mars, du Nigeria. Ce puissant réseau servira à mutualiser les ressources sur des questions aussi critiques que stratégiques. Dans cet entretien, Lacina Koné, Directeur Général de l’Alliance Smart Africa, nous expose les enjeux prioritaires.

Quels sont les enjeux de l’identité numérique pour le continent africain ?

Les statistiques fournies par le Forum mondial économique sont éloquentes. Sur les 7,7 milliards de personnes qui peuplent la terre, 3,4 milliards sont dotés d’une forme d’identité biométrique et numérique, contre 3,3 milliards disposant d’identité non biométrique. Malheureusement, il reste environ 1 milliard de personnes dépourvues de toute forme d’existence officielle. Et la moitié réside sur le continent africain, lequel compte une population totale de 1,3 milliards d’habitants.

Ces chiffres révèlent la criticité de la situation. Et ce, pour plusieurs raisons. A commencer par la transformation numérique. Pour réussir sa transition numérique, l’Afrique doit d’abord s’assurer de disposer d’une bonne maitrise de l’identité numérique des populations.

D’un point de vue macroéconomique, l’Etat doit impérativement élargir son assiette fiscale pour diversifier ses sources de revenus et entrer dans l’économie numérique. Et ce milliard de personnes non identifiées représente une part importante de recettes qui échappent à l’économie des pays. Tel est l’enjeu d’une situation qu’il convient de percevoir dans sa globalité. D’un point de vue microéconomique, l’identité numérique est un pilier dans la gouvernance des relations entre l’Etat et les usagers des services conventionnels. Dans l’ensemble des stratégies nationales numériques, la dématérialisation par le décloisonnement des services de l’Etat est un pan important de cette nouvelle forme de gouvernance. Mais ce n’est pas avec un login Id de Yahoo ou Gmail que vous allez vous identifier ! C’est un investissement pour chaque Etat. Et cela relève du pouvoir régalien. Pour toutes ces raisons, la maitrise de l’identité numérique figure au rang des priorités de Smart Africa pour cette année 2020. C’est un enjeu crucial pour le succès de la transformation numérique.

Quels sont les projets planifiés par l’Alliance Smart Africa pour accompagner le développement de l’identité numérique ?

Parmi les projets phares de l’Alliance Smart Africa pour cette année, la promotion de l’identité numérique, qui est communément appelé « Digital Id ». La conduite de ce projet a été confiée à la République du Bénin. Un groupe de travail a été créé après la conférence du Forum économique mondial à Cap Town (Afrique du Sud), en septembre dernier. Il regroupe des acteurs publics (Banque mondiale, représentants gouvernementaux, UIT, UNECA, etc.) et privé. La feuille de route a été déclinée et le financement totalement bouclé. Dans le schéma directeur, un pilote doit créer un cadre d’interopérabilité entre les trois pays – Bénin, Tunisie, Rwanda – qui ont été choisis dans trois régions d’Afrique. Le pilote doit favoriser la libre circulation des personnes et des biens au sein de cet espace. C’est une composante majeure du traité de la Zone de libre échange continental (ZLECA). On ne pourra pas le faire sans la libre circulation des personnes et des biens. En matière d’identité, il faudra donc disposer d’un framework commun, et qui soit à terme reconnu et accepté par tous les Etats membres. L’infrastructure devra préserver la souveraineté de chaque Etat, de façon à faciliter la libre circulation des peuples. Le pilote permettra au citoyen béninois de voyager avec une simple carte d’identité biométrique vers le Rwanda et la Tunisie, sans même qu’il ait besoin de passer par l’immigration. Et vice versa.

Ces pays africains ont-ils une certaine avance par rapport à d’autres ou sont-ils au même niveau ?

Si tous les pays ne sont pas au même niveau, le critère qui a été retenu n’est pas celui du développement. La totalité de la population d’un pays comme le Rwanda, qui compte aujourd’hui 12 millions d’habitants, dispose d’une identifié biométrique. Depuis 2005, il a déployé la plateforme iRembo, qui offre un numéro d’identifiant unique à tous les citoyens. Ils peuvent accéder à plusieurs dizaines de services, tels que des certificats de naissance, des permis de conduire, des licences commerciales, des extraits de casiers judiciaires et un tas d’autres documents officiels. Avec 12 millions d’habitants, le Bénin vient de finir l’identification de sa population. Et a quasiment achevé un vaste projet d’identification biométrique. La plupart des habitants disposent déjà d’un identifiant unique. Quant à la Tunisie, elle possède son propre système d’identification. Les systèmes de ces trois pays sont complètement différents. Cela donne la mesure de la complexité de l’intégration et de la complémentarité entre ces Etats appartenant à trois régions. Et c’est très important de savoir pourquoi ces trois pays ont été choisis. Le Bénin a conçu sa carte d’identité en se basant sur les lois de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le Rwanda a construit sa carte d’identité biométrique sur la loi harmonisée de l’Afrique de l’est. Et la Tunisie a fait de même. On peut ainsi exactement percevoir ce qui interopérable et ce qui ne l’est pas.

L’objectif est d’étendre ce pilote à l’Afrique australe et centrale. Un schéma directeur est prévu avant la tenue de la prochaine édition de Transform Africa, laquelle aura lieu du 20 au 23 avril.

S’agissant de la souveraineté des pays, ne risque-t-elle pas d’être impactée par les technologies étrangères déployées pour l’identité numérique ?

Non, car toutes les technologies ne viennent pas d’ailleurs. Dans certains pays, elles ont été pilotées localement. Une identification, c’est un scanner biométrique. Ce sont des logiciels intelligents et des machines. Et si elles viennent d’ailleurs, on va en tenir compte, de sorte que la souveraineté des pays soit vraiment préservée.

Concernant le financement du projet, à combien l’évaluez-vous ?

Au plan du financement, on est accompagné par des institutions onusiennes, souvent basées sur la philanthropie. Et par les Allemands GIZ qui nous aident. Nous n’avons en revanche pas réellement chiffré le financement. Il concerne des aides en matériels, assistance technique en technologies et en conseils.

L’Afrique est-elle amenée à aller vers les technologies telles que la reconnaissance faciale ou encore l’Iris ?

Le niveau de maturité numérique diffère d’un pays à l’autre. En Chine, l’identification biométrique n’est plus basée sur les empreintes, mais plutôt sur la reconnaissance faciale. A contrario, les pays du Golfe privilégient la reconnaissance de l’iris. Tout dépend du niveau de développement. Cela va certainement arriver en Afrique, même si les empreintes restent la base de l’identification biométrique. Nous exhortons les gouvernements membres de Smart Africa à promouvoir l’identification de la population et à faire comprendre que c’est un droit. Et que si l’Etat se doit de le faire, le citoyen est également en droit d’être identifié. Cela fait partie du contrat social.

Huawei est aujourd’hui blacklisté, notamment par certains gouvernements américains. Quelle la position de Smart Africa dans cette affaire ?

Tout le monde espionne. A commencer par Snowden (lanceur d’alerte américain et ancien employé de la CIA et de la NASA, à l’origine de la révélation de l’existence de plusieurs programmes de surveillance de masse américains et britanniques, NDLR), qui ne travaillait pas pour Huawei. Il appartient aux pays de prendre les précautions nécessaires pour ne pas être espionnés. Et si des accusations sont lancées contre le constructeur chinois, il ne faut pas perdre de vue que ce sont ces mêmes chinois qui assurent aujourd’hui 40% d’investissement d’infrastructures en Afrique. Quant à ceux qui critiquent, qu’en est-il de leur partenariat avec l’Afrique ?

Quel est la valeur ajoutée de la Chine dans le déploiement des infrastructures vis-à-vis des autres partenaires ?

C’est la puissance financière. La réalité et les statistiques sont là. Le mode d’investissement des chinois et les taux d’intérêt sont beaucoup plus bas que les taux conventionnels, qui sont pour leur part de l’ordre de 5,8%. Nos partenaires chinois proposent souvent des taux à 2% sur une longue periode. Et après 7 ou 8 ans de paiement, c’est complètement exonéré. La plus grande différence reste l’action de financement. Les Etats africains n’ont en général pas d’argent et les budgets sont toujours lourds. Il faut donc faire des arbitrages car les Etats ont d’autres priorités. Pour y répondre, les Chinois proposent le financement des projets, avec des facilités, comme la possibilité de différer le paiement après 6 ou 7 ans. Ils acceptent de surcroit d’investir les zones les moins rentables, là où d’autres ne veulent pas se risquer.

Quels sont les projets phares pour l’Alliance au cours de cette année ?

En dehors du projet d’identité numérique, nous avons lancé l’étude de smart city, après la réalisation du schéma directeur conduit par le Rwanda. Nous allons à présent faire le benchmark du smart city en Afrique. Cette étude comparative aboutira à la publication d’un guide intelligent.

Nous avons également lancé une étude d’achat en gros de la capacité de l’internet. Nous comptons sur la capacité et la puissance communes des trente pays membres de l’Alliance Smart Africa pour aboutir à un plus fort taux de négociation avec les fournisseurs.

Le projet Broadband (grande bande passante), porté par le Sénégal, est le troisième projet phare. Nous comptons sur ce plan nous inspirer des recommandations de la Commission de Broadband conduite par les Nations unies et de l’Unesco. Et au niveau de l’Afrique, nous réfléchissons à la manière d’adapter un nouveau modèle de financement de l’infrastructure du 21è siècle.

Propos recueillis par Mohamadou Diallo

(Source : CIO Mag, 20 avril 2020)

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