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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2019 > Janvier 2019 > Ibrahima Nour Diagne (spécialiste d’e-commerce) : ‘’On n’a pas de système de (…)

Ibrahima Nour Diagne (spécialiste d’e-commerce) : ‘’On n’a pas de système de financement intensif du commerce électronique au Sénégal’’

lundi 7 janvier 2019

Portrait/Entretien

Le secteur du commerce en ligne décolle de plus en plus au Sénégal, avec l’avènement de réseaux sociaux comme WhatsApp, Facebook, etc., et la multiplication de sites de vente sur Internet. Dans une interview accordée à ‘’EnQuête’’, Ibrahima Nour Diagne, spécialiste d’e-commerce, par ailleurs administrateur du système informatique Gaïndé2000, revient sur les enjeux de l’heure et les défis à relever pour l’expansion de ce business au profit de l’économie sénégalaise.

Au Sénégal, ces dernières années, on remarque un décollage du commerce électronique, surtout via les réseaux sociaux. Quelle analyse faites-vous de la situation ?

Le commerce électronique est de plus en plus développé chez nous. Il faut le voir à deux niveaux. D’abord, la capacité des Sénégalais à acheter. Ceci tient au fait d’avoir accès à la connexion et aux moyens de paiement. De l’autre côté, pour ceux qui vendent, les plateformes sont de plus en plus disponibles. Il y en a qui sont très connues. Les particuliers eux-mêmes, à travers Facebook, arrivent à faire du e-commerce. Cela se développe à une échelle tout à fait appréciable. Parce que les freins que nous avions à l’époque, liés aux moyens de paiement, aux coûts et à l’accès à Internet, sont en train d’être levés. La particularité du commerce électronique africain, c’est que le paiement se fait souvent à la livraison. Même les moyens de paiement électroniques ne constituent pas réellement un frein. Puisque la plupart des sites font le paiement à la livraison.

Quelles sont les opportunités du e-commerce pour les acteurs ?

Ils ont directement accès aux consommateurs. Donc, ça permet l’émergence de nouveaux marchands. Beaucoup de jeunes qui sont dans le domaine de l’artisanat, de la mode, etc., arrivent à trouver des revenus grâce à ce commerce. Ils n’auront pas les moyens d’ouvrir une boutique en ville dans un endroit bien placé. Mais sur le web, toutes les adresses ont le même coût. Il n’y a pas de différence entre Fann-Résidence, Guédiawaye, etc. N’importe quelle personne peut valoriser son offre sur le web, pourvu qu’elle sache comme le faire. C’est vraiment une opportunité pour l’emploi, l’entreprenariat des jeunes, ceux qui sont orientés dans le commerce. Mais pas dans les services. Parce que dans ce secteur, c’est autre chose. Il faut avoir une certaine crédibilité. On ne peut pas vendre un hôtel, si on n’est pas le propriétaire. Par contre, vous pouvez mettre en place une plateforme qui permet de faire des réservations. C’est dans ce commerce électronique d’interface où nous avons une faiblesse des acteurs nationaux.

Aujourd’hui, nous avons Jumia qui est bien installé sur toutes les plateformes d’interface. Jumia n’est propriétaire d’aucune boutique, d’aucune voiture, d’aucun hôtel. Mais, aujourd’hui, c’est l’acteur majeur du commerce électronique, ici. Parce qu’il est dans la logique d’interface qui met en relation l’acteur et le client. Et ça, un acteur national pouvait le faire. Toutefois, cela ne demande pas uniquement une plateforme technologique. Ce que tout le monde peut faire. Cela demande de l’investissement sur le marketing, c’est ça la clé. C’est cette dimension que les opérateurs minimisent souvent. Jumia n’est pas le premier opérateur au Sénégal, mais il est aujourd’hui le plus important sur le marché. Il a un budget d’un million de dollars partout en Afrique pour investir sur le marketing.

Donc, le commerce électronique est un secteur à exploiter pour le privé national ?

Mais énorme ! Le problème du e-commerce, aujourd’hui, par exemple si je prends les acteurs, de grosses entreprises comme Senelec, Sonatel, Sde et même les banques, ils vont rester dans leur métier. Alors qu’ailleurs, il y a eu des investisseurs qui ont eu beaucoup d’argent pour pouvoir développer cela. Il y a de grosses opportunités. Jumia, par exemple, a de grosses ambitions et il y a aussi d’autres consortiums qui ont beaucoup d’ambition pour mettre la main sur le potentiel du commerce électronique africain. C’est dommage que les acteurs nationaux ne bénéficient pas de la confiance des acteurs financiers. Parce que c’est très volatil. Quand vous allez dire à une banque que vous allez faire du commerce électronique, elle n’aura pas de matière à saisir. Alors qu’elle a besoin de garanties.

Quand vous allez voir des fonds comme le Fonsis, je ne pense pas qu’une activité aussi volatile que le commerce électronique puisse les intéresser. Vraiment, là où le bât blesse, c’est qu’on n’a pas de système de financement intensif du commerce électronique. Souvent, ce sont des activités qui vous coûtent très cher en marketing et qui commencent à être rentables au bout 4 ou 5 ans. Ce ne sont pas beaucoup d’acteurs financiers qui sont aujourd’hui prêts à les accompagner dans ce cadre-là. Le commerce électronique va se faire. Mais, il y a deux écueils. Il risque de se faire sans les Sénégalais ou sans que la valeur ajoutée qu’il va induire ne soit une valeur résidente. C’est-à-dire qui nourrit notre croissance et alimente la richesse de nos populations.

On constate également que certaines institutions, comme La Poste, s’y mettent en offrant des services de livraison ou paiement…

Tous ces acteurs restent dans leur métier. Aujourd’hui, personne n’a dit qu’il va mettre par exemple 400 millions de francs Cfa pour faire la plateforme de réservation des hôtels à Dakar. Ce sont les internationaux qui le font. C’est un peu ça qui manque aujourd’hui et qui fait qu’on aura un commerce électronique d’abord descendant, c’est-à-dire d’importation et celui qui ne va pas transposer de la valeur ajoutée. Et c’est là où l’Etat doit mettre en œuvre une politique concertée avec les différents acteurs pour avoir un commerce électronique d’exportation qui capte la valeur pour l’économie nationale.

‘’Il est important de veiller à ce que notre cadre de protection du consommateur soit adapté…’’

Pouvez-vous revenir sur le rapport entre le développement du mobile banking et celui du e-commerce ?

Le mobile est la devise la plus largement partagée au Sénégal, celui par lequel les gens arrivent à se connecter le plus facilement possible. Donc, c’est très important que ce mobile banking, qui se développe là, permette avec l’économie de la confiance qu’il y a autour, de pouvoir développer le commerce électronique. Dans les pays qui ont commencé la vente à distance, bien avant Internet, les lois qui protègent les consommateurs sont des lois qui permettent que si on ne vous livre pas le produit ou si on vous livre un produit défectueux ou qui ne vous convient pas, de pouvoir le retourner. Nous également, nous devons revisiter la loi qui protège le consommateur. Parce que, quand on est dans un achat direct, il n’y a pas beaucoup de risques. Mais quand c’est à distance, il faut que vous ayez cette capacité de dire non. Là également, sur le plan législatif, pour développer le commerce électronique, il est important de veiller à ce que notre cadre de protection du consommateur soit adapté à cette réalité.

Est-ce que réellement cette législation existe au Sénégal ?

Elle existe, mais elle n’avait pas envisagé la vente à distance. Donc, aujourd’hui, il y a la Commission de protection des données à caractère personnelles (Cdp) qui s’occupe de l’individu par rapport à ses données. Mais dans la vente en ligne, la protection du consommateur doit être revisitée à l’aune du e-commerce. Pour que quand on achète un produit, on le paie et on nous le livre rapidement. C’est ça le vrai commerce électronique. Nous, pour l’instant, nous payons à la livraison. Mais il faudra qu’on évolue pour être dans une logique où on paie avant la livraison.

Le faible taux de bancarisation n’est-il pas une limite pour le développement du e-commerce ?

Il aurait pu l’être. Mais aujourd’hui, on peut avoir une carte bancaire sans avoir de compte. L’inclusion financière a fait des avancées remarquables, ces cinq dernières années, à travers tous les opérateurs, la microfinance, le mobile banking, etc. Elle a atteint un niveau qui permet de supporter le commerce électronique tel qu’on l’envisage.

Aujourd’hui, quel est la contribution du secteur dans le Pib sénégalais ?

Au Sénégal, non. Au niveau mondial, on le situe entre 5 et 10 %. Donc, le commerce électronique prend de l’importance. Sa définition déjà pose problème. Parce que certains le définissent de façon très large en intégrant les transactions B to B (Ndlr : business to business), c’est-à-dire entre les entreprises. En ce moment, les transactions financières font parties du commerce électronique. Mais ce qui est une réalité, c’est que les statistiques sont exponentielles. Ça avance beaucoup plus vite que le commerce traditionnel. Aujourd’hui, c’est une question d’actualité au sein de l’Organisation mondiale du commerce (Omc) afin de voir comment est-ce qu’on peut entamer des négociations pour encadrer le commerce électronique mondial. Parce qu’aujourd’hui, les frontières sont carrément décloisonnées. Il y a des pays comme l’Allemagne où la loi a interdit l’économie d’interface. Il y a des pays comme la France où c’est le régime de la liberté. Ça pose beaucoup de problèmes, surtout pour les services. C’est un sujet que l’Omc met sur la table et invite les pays à négocier sur la question.

Comparé aux autres pays de la sous-région, à quel niveau se situe le Sénégal ?

Assez loin. Les géants, c’est le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Kenya, les pays du Maghreb, etc. Le Sénégal se situe assez loin. Malheureusement, les statistiques sont assez pauvres. Parce que nos statistiques ne sortent pas le commerce électronique de celui traditionnel. Sur Facebook, on arrive à vendre sans ninea, ni Tva. C’est difficile à contrôler. Il y a beaucoup d’informel. Mais c’est comme ça qu’on va émerger. Il faut laisser les petits entrepreneurs grossir et quand ils le seront, ils seront forcés de formaliser.

Quels sont les défis à relever pour l’expansion du e-commerce au Sénégal ?

Nous sommes dans un commerce électronique descendant. Et c’est toujours un commerce d’importation. Le gros enjeu du e-commerce en Afrique, c’est de faire en sorte que la valeur ajoutée soit transposée ici. On peut prendre l’exemple du secteur hôtelier. Le Sénégal est un pays qui a une grosse ambition touristique. Il n’y a aucune stratégie nationale qui a été menée jusqu’à présent pour faire en sorte que la valeur ajoutée reste. Parce que, quand on parle de commerce électronique, le plus important, c’est la valeur ajoutée et elle doit résider dans notre pays. C’est là où se situe le défi et c’est là où je pense que les autorités doivent faire quelque chose. Naturellement, elles ne peuvent pas se passer de ce déclic, pour permettre au commerce électronique sénégalais et africain, d’une manière générale, de créer de la valeur et d’aller dans le sens de l’export aussi bien sur les services que sur les biens physiques.

Dans nos pays, l’Etat doit jouer un rôle précurseur pour pousser, encadrer, orienter le commerce électronique dans le sens de l’intérêt de l’économie. Cela veut dire que, vu qu’il n’y a pas d’acteurs de l’économie d’interface, l’Etat doit le faciliter. Il doit faire en sorte que les valeurs du e-commerce soient descendantes dans nos pays. Il doit aider les entreprises à se labelliser pour aller vers l’exportation. On a toutes les organisations (le Bureau de mise à niveau, l’Adepme, etc.,) qu’il faut. Il est aussi nécessaire d’organiser les acteurs par rapport à cette problématique. Sinon, le commerce, il va se faire. Les gens n’ont besoin de personne pour introduire une offre. Ils ont des cartes visa, ils ont accès à tout. Si l’Etat laisse les choses comme ça, il va avoir un déficit et même une évasion. Parce que les gens qui paient avec des cartes visa, ce sont des montants qui vont au-delà même de la capacité de contrôle de la Banque centrale. C’est très important que l’Etat soit stratège sur cette question. Puisque les acteurs économiques eux-mêmes ne le sont pas.

Mariama Diémé

(Source : Enquête, 7 janvier 2019)

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