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Halte à la prédation

mardi 31 décembre 2002

Il y a un an, en faisant la rétrospective des faits marquant de l’année 2001, nous constations la grande morosité qui s’était emparée de la « nouvelle économie » et avait laminé des escouades entières de startups qui, comme des météorites, avaient disparu aussi subitement qu’elles étaient apparues. En comparaison, l’année 2002 aura été celle de la débâcle des gros opérateurs de télécommunications qui, comme France Télécom ou Worldcom, ont payé au prix fort leur ascension sur les cimes escarpées de la spéculation et du vandalisme financiers. S’il est trop tôt pour dire ce que nous réserve l’année 2003, nous savons cependant qu’elle sera placée sous le signe de la Société de l’information puisque la communauté internationale a décidé d’organiser au mois de décembre à Genève le Sommet Mondial sur la Société de l’Information. La première rencontre préparatoire (Prepcom) de cette manifestation s’est tenue sans véritablement apaiser les appréhensions de tous ceux qui doutent de la volonté des Etats d’associer véritablement la société civile au processus devant conduire à la tenue de cet important événement. De ce fait, le mouvement mondial de réflexion sur les voies et moyens de mettre réellement les technologies de l’information et de la communication aux avant-postes de la lutte contre la pauvreté et le mal développement est lourdement hypothéqué. Pire, vu du Sud, on a l’impression que la marche vers cette société, basée sur le savoir et la communication, se fait à reculons depuis que les potions ultra-libérales ont été prescrites sans modération par les bailleurs de fonds avec pour principale conséquence une vague d’acquisition ou de contrôle des opérateurs nationaux de télécommunications des pays en voie de développement par les opérateurs des pays développés sous prétexte de constituer des « partenariats stratégiques ».

Tous ceux qui débordaient d’enthousiasme à l’idée que les TIC pouvaient contribuer à la solution des problèmes des pays en développement déchantent aujourd’hui en constatant la politique de prédation opérée dans le secteur des télécommunications par les grands groupes internationaux qui reproduisent les pires formes de domination vécues à l’ère de la société industrielle que d’aucun ont voulu enterrer trop précipitamment. Les méthodes ultra agressives de pénétration des marchés par la prise de contrôle majoritaire impose partout la réorientation des politiques de développement du secteur des télécommunications sous la houlette de nouveaux colons dont la mission bien comprise est avant tout d’assumer la transposition de la guerre entre les opérateurs du Nord sur les marchés fragiles du Sud. Les stratégies mises en œuvre ne traduisent rien d’autre que la volonté de transformer les nouvelles conquêtes en appendice devant servir de point d’appui dans la lutte visant à s’assurer la main mise sur les voies de communications électroniques qui structurent aujourd’hui le commerce mondial et le transport des biens intangibles. Nous assistons ainsi à un remake de la tristement célèbre conférence de Berlin qui a pour objectif de re-découper, au profit des multinationales des télécommunications, la carte des territoires jusqu’alors contrôlés par les opérateurs nationaux de télécommunications, rééditant une des causes principales du désastre qui frappe actuellement l’Afrique. La conséquence immédiate de cette politique est le musellement des acteurs nationaux qui sont écartés sans ménagement du secteur ou sont contraints de jouer les seconds rôles. Compte tenu des risques d’accroissement du sous-développement que ces pratiques font peser sur les pays en voie de développement en général et sur l’Afrique en particulier, le Sommet Mondial sur la Société de l’Information devrait prioritairement examiner cette question et donner un contenu concret au concept de lutte contre la fracture numérique en dénonçant, sans équivoque, les pratiques dévastatrices des multinationales de télécommunications qui participent désormais, aux côtés des compagnies pétrolières et des grands groupes miniers, au pillage des ressources du Tiers-monde.

Dans un pays comme le Sénégal, dont les indicateurs de télécommunication sont présentés comme étant les meilleurs d’Afrique de l’Ouest, le processus de régression est désormais fortement engagé depuis que le contrôle de France Télécom s’exerce sur tous les segments de la Sonatel, cette entreprise nationale qui faisait jadis la fierté des Sénégalais. Depuis quelques années, le taux de mortalité des télécentres ne cesse de s’accroître tandis que les fournisseurs de services Internet ferment les uns après les autres à l’image du Métissacana qui fut pourtant le pionnier des cybercafés en Afrique de l’ouest, ou encore des opérateurs de terminaisons d’appels. Les cybercafés qui avaient poussé comme des champignons s’étiolent et disparaissent sous les coups de boutoir du couple Sonatel/France Télécom qui a les yeux rivés d’une part sur les cours de la bourse d’Abidjan et d’autre part sur les dettes abyssales de France Télécom à qui un journal français a décerné le titre peu glorieux d’entreprise la plus endettée de tous les temps. Résultat des courses, on se retrouve avec des objectifs ridicules d’accroissement du nombre de lignes fixes de 350 000 nouvelles unités en 10 ans alors que les besoins sont de 500 000 de lignes par an pour atteindre une télédensité de 30 lignes téléphoniques pour 100 habitants à l’orée 2007. Quant à la téléphonie rurale, son développement est reporté au calendes grecques et la Sonatel, bien que ne trouvant aucun intérêt à la développer, s’arc-boute sur son monopole et interdit la mise en place de toute solution alternative. Enfin, l’Agence de Régulations des Télécommunications (ART), dont la naissance avait été saluée par un grand nombre d’acteurs, s’avère être un arbitre impuissant, en l’absence des ressources techniques et juridiques indispensables à son fonctionnement. Dépourvue de véritable moyens d’actions et de sanctions, elle assiste, désarmée, au tir au pigeon contre les opérateurs nationaux qui se font descendre l’un après l’autre par France Télécom et son bras armé qu’est la Sonatel.

Alors qu’en France une journée du salaire minimum garanti permet de payer les frais de connexion illimité à 64 kbits pendant un mois, au Sénégal il faut dix mois de salaire minimum pour bénéficier d’un service identique, sur la base des tarifs de cette « entreprise citoyenne » qu’est la Sonatel. Dans de telles conditions, on comprend aisément que la Société de l’Information restera pendant encore longtemps un slogan creux pour l’écrasante majorité des Sénégalais. Des esprits bien pensant nous reprocheront sans doute de faire des comparaisons entre des contextes totalement différents. Certes le Sénégal n’est pas la France et l’Europe n’est pas l’Afrique mais que l’on nous explique alors comment malgré cette différence de contexte France Télécom qui a investi 70 milliards de Francs CFA pour devenir l’actionnaire majoritaire de la Sonatel a pu gagner en moins de 4 ans l’équivalent de deux fois sa mise si l’on additionne les dividendes, les services payés, les équipements fournis, etc. sur un marché des télécommunications aussi peu développé que celui du Sénégal. Comme on le voit, le tableau est loin d’être rose, mais il appartient à tous ceux qui croient qu’un autre avenir est possible de se mobiliser pour faire front et arrêter cette nouvelle forme de domination qui est totalement inacceptable.

A toutes et à tous mes meilleurs vœux pour l’année 2003.

Amadou Top
Président d’OSIRIS

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