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Accueil > Articles de presse > Archives 1999-2025 > Année 2008 > Octobre > Echange portable contre céréales

Echange portable contre céréales

mardi 28 octobre 2008

Téléphonie

Plus le coût du portable diminue et plus le nombre de ceux qui l’utilisent en Afrique sont nombreux. C’est logique. Ce qui est plus surprenant, c’est le montant des revenus alloué aux télécommunications dans ces pays où l’on manque de tout : jusqu’à 10% du revenu mensuel dans certains cas...

Certes, le téléphone permet de faire des économies, notamment pour ceux qui travaillent avec cet outil. Mais il provoque aussi la convoitise de ceux qui n’ont pas les moyens d’en avoir un. Quitte à l’échanger contre des céréales ou se prostituer pour obtenir le précieux sésame vers ce « réseau » auquel tout le monde veut accéder.

1,4% en France, 3% environ dans la plupart des pays développés : c’est la part moyenne des dépenses consacrées au mobile dans le budget des ménages. 5,9% en Tanzanie, 6,8% en Afrique du Sud, et entre 8 et 10% dans certains pays d’Afrique subsaharienne : la proportion est incomparable. Le téléphone coûte cher en Afrique, surtout quand on rapporte son poids dans le budget aux revenus moyens des populations et pourtant, de plus en plus de gens font tout pour en avoir un. Chargé de communication dans un ministère à Kinshasa en République démocratique du Congo, Gratien ne se pose tout simplement pas la question : « Mon téléphone m’a coûté 40 $. La recharge la moins chère que j’emploie coûte 1.800 FCFA, soit environ 3 $. Mais, compte tenu de mes fonctions, je recharge trois à quatre fois par semaine. Et je préfère les cartes coûtant 5 $ la pièce. Si on fait le total, ça fait en moyenne entre 15 et 20 $ par semaine, soit entre 60 et 80$ par mois. Cela représente près de 10% de mes revenus. Les besoins en communication sont tels que je ne budgétise pas. J’achète les cartes selon les besoins parce que se retrouver sans crédit dans son téléphone est comme être coupé du monde. Il faut parer à toute éventualité ». « Monsieur, vos réponses sont pertinentes, lui répond Koehler depuis Niamey, mais démontrent que vous avez des moyens suffisants pour conserver des relations téléphoniques personnelles, résoudre des problèmes importants ». Un avis conforté par de nombreux témoignages reçus sur le forum de l’Atelier des Médias. « On ne peut pas dire, malheureusement que les portables sont « accessibles pour tout le monde » » répond ainsi Jean de Douala, à la question de savoir si des gens sont exclus du « phénomène mobile » pour des questions d’argent. « Pour les uns, c’est vraiment parce qu’il n’y a pas d’argent. Pour les autres, c’est un luxe inutile ».

Une recharge à 0,40 $ au Nigeria

Pour les opérateurs mobiles, la problématique est centrale. Ils savent que le marché africain est une manne pour eux, à condition de baisser les tarifs d’accès au mobile, ce qu’ils ne cessent de faire : alors que le revenu mensuel par utilisateur était de 40 dollars en 2000 il a chuté pour se stabiliser depuis 2007 autour de 14 dollars et devrait encore baisser dans les années à venir. Au Nigeria, la recharge la moins chère coûte 0,40 $ et si tout le monde n’a certes pas encore les moyens de s’offrir un téléphone, le taux d’équipement progresse. Fondateur de kiwanja.net, ONG spécialisée dans les services mobiles pour les populations les plus démunies, Ken Banks explique que « parmi les gens qui gagnent peut-être deux dollars par jour, on se débrouille là aussi pour avoir un téléphone. Ces gens-là prennent des appareils recyclés ou récupèrent de vieux modèles auprès de membres de la famille et donc ,oui, les portables se développent assez vite dans cette sphère de la population. Les gens qui pensaient que les plus pauvres n’auraient jamais de portable ont été contredits par les faits ». Pourtant, les coûts d’utilisation du mobile restent encore selon l’Union internationale des télécommunications « le principal obstacle au développement du mobile en Afrique » et ce n’est pas un hasard si le Gabon, les Seychelles ou l’île Maurice caracolent en tête des pays où la proportion de mobiles est la plus forte dans la population. Ce sont tout simplement les pays où « le revenu par habitant est le plus élevé sur la zone subsaharienne ».

Le vol de portable, nouvelle forme de délinquance

Ailleurs, l’objet portable suscite les convoitises, à la fois de ceux qui n’en ont pas, mais aussi de voleurs à la sauvette qui y voient une source de revenus assurée : Ndjamena où habite Abdoulaye est le théâtre d’une « nouvelle forme de délinquance, le braquage des téléphones. Ainsi, poursuit-il, des bandes bien organisées se promènent à moto et arrachent les appareils des mains de leurs propriétaires. Parfois ils te demandent même de finir gentiment ton appel et de leur remettre le téléphone ». « Le seul problème pour la téléphonie mobile, surtout en Afrique et particulièrement au Burkina Faso mon pays, ajoute ce technicien des télécoms burkinabé, est le coût très élevé des communications incitant les moins nantis à s’endetter, à voler des cartes de recharges des petits revendeur de rues, certains adolescents téléchargeant des films érotiques et autres. » Alors quand Basile nous explique qu’il est possible de trouver un mobile à moins de dix dollars au marché noir de Dakar, on en vient à se demander d’où viennent les téléphones vendus si peu chers...

Un tarif variable « en fonction des pays »

Téléphones recyclés en provenance d’Europe, téléphones à bas prix fabriqués en Chine, l’appareil en lui-même n’est d’ailleurs pas le principal obstacle pour accéder au « réseau » . Plus difficiles à gérer sont les coûts de communication même si la quasi totalité des Africains achètent des cartes prépayées. Et si Gratien téléphone presque sans compter, au sein même de sa famille, les tarifs de communication sont passés à la loupe. Il en a fait récemment l’expérience : « En parlant de téléphone portable, j’ai été réveillé cette nuit à 4 heures du matin par le mien, nous écrit-il. Il s’agissait d’un appel d’un oncle à partir du village qui m’annonçait le décès d’une cousine. Et pourquoi cette heure ? Parce qu’à cette heure creuse, l’appel coûte le quart de son prix normal ». « La communication coûte vraiment cher », renchérit Sylvestre, depuis Ouagadougou. « Si vous voulez appeler 4 minutes par jour, vous payez environ 30 euros par mois. Ce coût peut excéder 30 euros si vous appelez des réseaux différents ». Les Burkinabés ne sont toutefois pas mal lotis en matière de tarifs même si la qualité des communcations laisse apparemment souvent à désirer. C’est un des pays de la sous-région où les prix sont les plus bas. Certes, avoue le directeur général de l’Autorité de régulation des télécommunications lors d’une conférence dont Burkina Ntic s’est fait l’écho, la fixation des coûts est libre, mais son service dit s’assurer néanmoins que les opérateurs ne se font pas des marges bénéficiaires « indécentes ». Réponse à cette déclaration de Sylvestre : « Nous payons plus cher que le Sénégal et le Mali. Nous valons mieux que le Niger ». Alors combien faut-il débourser pour téléphoner à partir de son mobile en Afrique ? Nous avons posé la question à l’opérateur Orange mais à lire la réponse, nous comprenons que la question n’appelle pas forcément une réponse très explicite : « Le prix moyen de la communication moyenne (sic) est d’environ de 10 cents d’euro, nous dit-on, mais ça dépend tout à la fois des pays et de l’heure d’appel ». A titre de comparaison, il faut savoir que pour 25 € dépensés chez Orange en Europe, on téléphone 60 minutes en France, 102 en Espagne, 200 en Grande-Bretagne et 1 000 en Autriche selon un article de l’hebdomadaire économique Challenges repris par Le Canard Enchainé fin octobre.

Quand téléphoner permet de faire des économies

Parmi les arguments des opérateurs auprès des populations pauvres, il en est un qui revient souvent : téléphoner a un coût qui peut paraître élevé, disent-ils, mais cela permet de faire des économies. Illustration avec le directeur de la zone Afrique de l’Ouest d’Orange

Le fait est d’ailleurs indéniable. Téléphoner est un gain de temps, qu’il s’agisse d’ailleurs de déplacements professionnels ou personnels « pour aller chercher un ami ou un parent, garder un contact permanent avec le village ». Certains participants à notre enquête, comme Arthur, de Katiola en Côte d’Ivoire, ont même décroché un entretien grâce au précieux mobile « lorsqu’ en attente trop longue des résultats d’un concours je me suis découragé et j’ai effectué un voyage, c’est à partir de mon portable que j’ai été joint par un cousin pour venir participer à l’entretien qui était programmé deux jours après les résultats ». Le portable peut même s’avérer vital dans certaines situations comme celle que décrit Mohamed de Tétouan, quand il faut « transporter un malade à l’hôpital d’urgence, que les gens du village doivent le porter sur leurs dos jusqu’a la piste la plus proche qui se trouve à plus de trois heures de marche. Car il faut avant ça prévenir l’ambulance pour qu’elle soit au rendez-vous et ce, via le téléphone cellulaire, car il n’y a pas de téléphone fixe ».

Anne-Laure Marie

(Source : RFI, 28 octobre 2008)

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