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Afrique : la Blockchain est-elle une réelle innovation de rupture pour les gouvernements ?

lundi 4 mars 2019

Innovation/Entreprenariat

La technologie dites des « chaînes de blocs » ou blockchain commence à émerger en Afrique. Durant ces dernières années, plusieurs secteurs d’activités comme la finance (crypto monnaie), l’agriculture, le cadastre et la bonne gouvernance ont introduit la blockchain dans leur processus de gestion. Entre adoption et résistance au changement, la blockchain effectue ses premiers pas en Afrique.

Dès les premiers jours de son mandat de Président de la République de la Tanzanie, en 2015, John Pombe Magufuli fait une visite surprise au ministère des Finances. Il constate un fort taux d’absentéisme chez certains fonctionnaires. Cette situation ne lui est pas inconnue. Le nouveau Président a en effet précédemment exercé comme professeur de chimie et est passé par la Fonction publique. Il décide alors de prendre des mesures coercitives pour lutter contre ce fléau. Cela constitue la première étape de la longue série de sanctions qu’adopte John Pombe Magufuli, à commencer par la lutte contre la corruption. Souvent décrit comme rigoriste par certains de ses concitoyens, sa politique d’austérité lui vaut d’être dépeint sous les traits d’austère voire totalitaire. Pourtant, grâce à la mise en œuvre de la technologie blockchain, le gouvernement tanzanien a réussi à assainir la Fonction publique et a ainsi supprimé des milliers d’emplois fictifs du secteur public. Ce travail d’audit et de sécurisation a bénéficié à l’Etat, lequel a ainsi pu réaliser de substantielles économies. L’Etat tanzanien perdait pas moins de 430 milliards de shillings tanzaniens ($195,4 millions) tous les mois dans le versement de salaires fictifs.

Des briques technologiques spécifiques pour l’Afrique

La Tanzanie n’est pas le seul pays africain à avoir fait le choix d’appliquer la blockchain pour éradiquer ce fléau. De nombreux pays, comme l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Éthiopie et le Ghana ont eu recours à cette technologie pour réduire la corruption et endiguer la criminalité financière. En juillet 2018, le service douanier nigérian a mis en place, via la blockchain, un système numérique. Résultat : les recettes fiscales ont augmenté de 50%. Au Ghana, jusqu’à récemment, la grande majorité des propriétaires fonciers n’était pas enregistrée et ne disposait pas de titres de propriété. Grâce aux services fournis par Bitland, une startup spécialisée dans les technologies blockchain, qui active en coopération avec les communautés locales, il a été possible d’utiliser, de manière pérenne, le numérique pour les enregistrements fonciers. En juin 2018, le gouvernement kenyan a, pour sa part, annoncé qu’il utiliserait la blockchain pour surveiller et sécuriser la construction et la distribution de 500 000 foyers pour les citoyens à faible revenu. En Afrique du Sud, la Banque de Réserve a choisi d’expérimenter, pour les virements bancaires, un système de comptabilité basé sur Ethereum. Le principe de la blockchain Ethereum permet aux applications décentralisées (Dapps) d’avoir une base de données, sans serveur centralisé, lequel recense toutes les transactions et échanges de manière sécurisée. A Madagascar, Ambrosus, une plateforme blockchain et Internet des objets, fournit une assurance de qualité à la chaîne d’approvisionnement mondiale du produit phare du pays : la vanille Bourbon. Pour la première fois dans l’histoire de la vanille, la supply chain est numérisée.

« Ce qui est vraiment passionnant, c’est que l’Afrique construit et s’appuie sur de nouvelles briques technologiques, qui correspondent aux besoins particuliers du continent », s’enthousiasme Jason Eisen, fondateur et PDG d’Utu. Utu est un moteur de recommandations basé sur l’Intelligence artificielle et qui a vocation à établir un modèle humain de confiance. IOHK, une société de technologie blockchain basée à Hong Kong, fournit son expertise au gouvernement éthiopien pour l’aider à mieux surveiller la chaîne d’approvisionnement de sa culture de café. L’objectif étant d’assurer aux agriculteurs, plus de gains. L’introduction de la technologie blockchain n’est pas un épiphénomène. C’est, a contrario, une technologie dotée d’un réel potentiel de transformation, qui intéresse de nombreux pays africains. De ce point de vue, la blockchain peut aider les pays à franchir les transitions technologiques et à réussir le pari du « leapfrogging, le saut technologique africain.

Pour Dalton Kisanga, professeur d’informatique à l’Institut de technologie de Dar es-Salaam, Tanzanie, la blockchain crée une piste d’information immuable, permettant la traçabilité complète de chaque transaction. L’utilisation de la blockchain pour freiner la corruption n’est évidemment pas limitée à l’Afrique. Les Nations Unies ont commencé à préconiser cette technologie dans les camps de secours pour les réfugiés, ceci afin de réduire le pillage de vivres et d’autres ressources. La chaîne de café américaine Starbucks a, de son côté, lancé un projet pilote, en mars, lequel permet aux agriculteurs du Costa Rica, de la Colombie et du Rwanda de suivre leurs productions de haricots.

Blockchain, l’Afrique à l’avant-garde de l’innovation

En dépit de précédents dans le manque de maîtrise, en Afrique, de certaines technologies, la blockchain a été adoptée avec succès et positionne ainsi le continent à l’avant-garde de l’innovation. Cette technologie pourrait, au demeurant, constituer « la solution » pour éradiquer la corruption, qui a, jusqu’alors résisté aux « armes conventionnelles ». Selon Transparency International, 36 des 80 pays considérés comme les plus corrompus sont en Afrique. L’Éthiopie est le cinquième producteur mondial de café. Son économie dépend fortement de ce secteur, qui emploie quelque 15 millions de personnes sur une population totale de 105 millions. Aujourd’hui, 95 % du café du pays est produit dans des petites exploitations rurales, lesquelles souffrent d’un manque d’organisation. Une situation qui accentue leur vulnérabilité face aux pressions exercées par des intermédiaires pas toujours scrupuleux. L’absence de traçabilité ne permet pas aux acheteurs de disposer d’informations sur la chaîne d’approvisionnement des produits agricoles. Pour pallier ce manque d’organisation, le gouvernement éthiopien a signé un protocole d’accord avec la société de crypto / blockchain IOHK. Le but est d’explorer de nouvelles possibilités d’utilisation de la blockchain dans le secteur agricole. Ainsi, toutes les étapes du processus sont enregistrées dans le livre numérique. Et toute personne ayant accès à ces données peut vérifier l’origine de la production et suivre la totalité du processus.

En fournissant des registres fonciers normalisés et vérifiables, « la blockchain peut permettre aux agriculteurs, aux propriétaires et aux locataires fonciers d’utiliser en toute confiance, un registre leur permettant de prouver qu’ils sont bien les détenteurs de leurs titres de propriété ou de leur contrat locatif », explique Angel Versetti, co-fondateur et CEO de Ambrosus. Dans la région métropolitaine de Kumasi, au sud du Ghana, la Startup Bitland a enregistré, dans une blockchain publique, les titres fonciers de 28 communautés avec lesquelles elle collaborait. Bitland espère à présent étendre son projet à l’échelle nationale.

En dépit de ces réalisations prometteuses, la technologie blockchain ne fait pas l’unanimité au sein des gouvernements. « Cette technologie apparaît concomitamment aux préoccupations de sécurité et de confidentialité, cela ne fait l’affaire de tout le monde », estime Merveilles Tomitho Anthony, avocat basé à Dar es-Salaam et militant des droits de l’homme. Il ajoute que les résistances au changement feront en sorte de ralentir l’adoption de ces technologies. L’adoption de cette innovation va indubitablement engendrer plus de transparence. Mais, cette technologie pourra aussi mettre en lumière les agissements de tels ou tels leaders d’opinion. Ce qui pourrait susciter quelques résistances. Pour Jim Yonazi, Secrétaire permanent adjoint de la Tanzanie, ministre des Travaux, des Transports et des Communications, « pour le moment, le gouvernement cherche encore à connaître son potentiel et ses risques », avant de décider de déployer la blockchain dans tous les secteurs. En attendant, plusieurs entreprises publiques, comme l’électricien tanzanien TANESCO, explorent l’utilisation de la blockchain pour suivre la production et la distribution d’électricité, dans l’espoir d’améliorer la transparence du réseau et de réduire les coûts.

Ngueti Armand Gaetan, Founder UBTS International LLC, Président Afrique Government Blockchain Association

(Source : CIO Mag, 4 mars 2019)

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