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Afrique : Pourquoi Internet est-il si cher ? (1ère partie)

mercredi 2 juillet 2008

Politiques africaines

Si on résume les interventions des internautes sur le sujet [1], il y a un premier thème qui ressort : monopole ou duopole, c’est l’absence de concurrence qui fait grimper les tarifs. De Lomé, Dakar ou Tananarive, vos réactions sont convergentes. Pour Fabrice « au Togo, il n’y a pas de compétition », quand Doudou évoque pour le Sénégal « des fournisseurs d’accès Internet en situation de monopole, raison pour laquelle les offres sont plus ou moins élevées »...Enfin, « en l’absence de services de défense des consommateurs », Houssein à Madagascar craint de se retrouver « même dans le cas de plusieurs opérateurs, avec une entente des prix ».

Le manque de concurrence, première cause des tarifs de l’Internet en Afrique ? C’est aussi la thèse de Russel Southwood, directeur de la publication de la revue Balancing Act, qui, s’il devait résumer la question, dirait que le prix de l’Internet est plus élevé en Afrique francophone parce qu’il n’y a « aucune concurrence ou une moitié de concurrence ». Selon ce spécialiste des technologies de l’information en Afrique, à moins de cinq opérateurs privés dans un même pays, les prix ne sont pas impactés par la concurrence. « En plus, les pays d’Afrique francophone ont entamé la libéralisation des télécommunications plus tard que les pays anglophones (dans les années 2000 ndlr) ce qui a retardé le processus de compétition. Nous avons fait une étude sur le sujet, et en moyenne, oui, les prix sont plus élevés en Afrique francophone, même s’il y a des exceptions. » (en Afrique du Nord, le Maroc, La Tunisie et l’Egypte ndlr)

Les poids lourds de la téléphonie en Afrique

De fait, les opérateurs privés qui ont investi le marché des télécommunications ces dernières années en Afrique ne sont pas très nombreux. L’Union internationale des télécommunications en dénombre sept principaux [2] parmi lesquels Orange, autrement dit France Telecom. Classé en dernière position juste derrière Maroc Télécom, filiale florissante de Vivendi, le groupe progresse toutefois rapidement sur la carte de l’Afrique où il opère dans douze pays, à majorité francophones. Certes, ses 35 millions de clients africains sont surtout des abonnés au téléphone portable, principal moteur d’une croissance de « + 40 % du parc utilisateurs du groupe ces trois dernières années » selon la direction Afrique du groupe. Mais pour de nombreux internautes, Orange est aussi le principal fournisseur
d’accès Internet « Au Mali, nous vivons une situation dans laquelle, un petit groupe de sociétés avec en tête la multinationale Orange, offre ses services de connexion Internet à l’ensemble de la population. Cette situation de duopole (avec l’opérateur historique ndlr) est pour beaucoup dans la cherté des coûts d’accès à Internet », regrette Cheick Sagara depuis Bamako. Marc Rennard est directeur exécutif d’Orange pour la zone Afrique, selon lui, ce ne sont pas les conditions internes à chaque pays qui sont en cause dans le coût des connexions, c’est le coût d’accès aux liaisons internationales. Ce qu’omet de dire Marc Rennard toutefois, c’est que France Telecom via l’opérateur historique sénégalais, la Sonatel, est en grande partie responsable des tarifs de connexion sur les liaisons internationales. [3]

En Afrique, 7 connexions sur 10 passent par l’international

7 connexions sur 10 en Afrique transitent par l’Europe ou les Etats-Unis selon l’Union Internationale des Télécommunications, presque 10 sur 10 au Maroc selon l’opérateur Maroc Télécom. En clair, consulter une page Internet à partir d’un pays africain suppose la plupart du temps une connexion via le satellite ou le câble sous-marin pour accéder à l’information requise. Et contrairement à ce que dit le directeur d’Orange pour l’Afrique, le processus est le même pour l’échange de contenus locaux ! Un membre de l’Atelier des Média qui écrit de Dakar à un autre internaute, dakarois lui aussi, mais n’ayant pas le même fournisseur d’accès peut-il imaginer que son mail passe par les Etats-Unis ou l’Europe ? Un voyage facturé au final 400 millions de dollars par an en Afrique, selon le responsable de la réduction de la fracture numérique chez Alcatel-Lucent, Thierry Albrand.

Les points d’échange Internet, le chaînon manquant en Afrique francophone

Même si les internautes africains ne consultaient que des sites hébergés en Afrique, leurs connexions continueraient donc de transiter par l’international...Faute d’infrastructures au sein même des pays, de carrefours où peuvent se rencontrer les fournisseurs d’accès, ce que les anglophones appellent les « IXP » pour points d’échange internet. « La première raison d’être d’un point d’échange Internet est de garder le trafic local au niveau local et d’éviter justement le recours à des passerelles internationales très onéreuses », selon un rapport récent de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique. Parmi toutes les cartes de l’Internet en Afrique, celle qui recense les Points d’échange internet est donc particulièrement éclairante. Quinze pays seulement en sont dotés sur le continent et quasiment aucun en Afrique francophone, à l’exception notable de la Côte d’Ivoire et de la République démocratique du Congo. Or, même si l’internet est une formidable ouverture au monde, ce qui intéresse le plus les internautes, tous pays confondus, est quand même le contenu local : « Oui, je trouve la plupart des informations que je recherche dans internet », nous écrit André de Douala, « mais elles ne sont pas adaptées à notre environnement parce que la plupart des informations recherchées sur internet parlent de l’étranger ». « Un autre élément qui n’encourage pas ou très peu les populations à aller vers internet, est le manque de contenus locaux en ligne les concernant directement et facilement accessibles en langue locale », témoigne encore cet internaute malien. Alors pourquoi ne pas développer davantage de points d’échanges internet ? Leur création ne coûte pourtant pas si cher selon Karine Perset, de l’OCDE,

Cette pénurie de carrefours d’échanges locaux en Afrique francophone, alors qu’ils sont largement implantés en Afrique anglophone. . « Outre qu’il n’y a pas beaucoup de contenus locaux à échanger, il faut aussi savoir que presque toutes les adresses des gens en Afrique sont sur des serveurs internationaux », précise Annie Chéneau Loquay, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique et présidente d’Africa NTI. Il y a donc là un vrai travail de sensibilisation à faire auprès des populations, y compris au plus haut niveau.

Et puis surtout , rappelle Russel Southwood de Balancing Act, « quand il y a peu de fournisseurs d’accès internet, quel intérêt pour eux de militer pour la création de carrefours d’échange ? » Là encore, les monopoles ou les duopoles n’incitent pas au changement. Prochaine étape de notre enquête, si les connexions internationales sont chères en Afrique, pourquoi le sont-elles davantage qu’en Europe ou aux Etats-Unis ? Qui détient le marché des câbles de fibre optique qui assurent les liaisons internationales ? Une enquête réalisée avec la participation des membres de l’Atelier des Médias.

Anne-Laure Marie

(Source : RFI, 2 juillet 2008)


[1] Cet article est le deuxième d’une série sur le Prix de l’Internet en Afrique réalisé avec la participation des membres de la web émission « L’Atelier des Médias », le Réseau International des correspondants francophones et les internautes de RFI.

[2] Numéro 1 en nombre d’abonnés, le sud africain Mobile Telephone Network MTN, n°2 Vodacom (Afrique du Sud), n° 3 Orascom (Egypte), n°4 Zain anciennement Celtel (racheté par le Koweït), n°5 Vodafone (Grande-Bretagne), n°6 Maroc Télécom (Vivendi, France), n°7 Orange (France Télécom)

[3] Le coût des connexions internationales via les câbles sous-marins de fibre optique notamment sera l’objet du prochain article de cette série sur le prix de l’Internet en Afrique.

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