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Omar Cissé : « La cashless society est en train de se mettre en place »

vendredi 10 avril 2020

Pour le président de la fintech Intouch, le Covid-19 est parti pour être un accélérateur de la numérisation des paiements sur le continent africain.

En période de confinement, le paiement mobile surgit comme un nouveau geste barrière pour enrayer la courbe des contaminations. De facto, l’arrivée du Covid-19 en Afrique met en lumière l’importance de la numérisation des paiements en permettant d’éviter les échanges interpersonnels et de rompre les échanges de « cash » entre individus. Outil puissant d’inclusion financière pour les ménages africains exclus des circuits bancaires traditionnels – qui représentent près de 80 % de la population dans la zone Uemoa, par exemple, d’après les chiffres de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) –, le paiement mobile participe à l’effort de guerre contre le Covoid-19 aux côtés d’États souvent fragiles.

Les géants du secteur, comme le kenyan M-Pesa en Afrique de l’Est ou Orange Money en Afrique de l’Ouest, ont réduit comme peau de chagrin leurs frais de transaction afin d’augmenter leur nombre d’utilisateurs. Côté start-up, des champions de la fintech africaine ne sont pas en reste, comme la plateforme de paiement sénégalaise Intouch, fondée à Dakar en 2014. La jeune pousse, qui est déjà en pleine hypercroissance avec près de 30 millions de transactions réalisées en 2019 contre quelques milliers en 2014, fait partie des soldats de la tech africaine contre le nouveau coronavirus. Son président et fondateur Omar Cissé, ex-directeur de l’incubateur CTIC Dakar et cofondateur de Teranga Capital, s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Les fintechs ont-elles un rôle particulier à jouer dans la lutte pour endiguer la crise sanitaire actuelle causée par le Covid-19 ?

Omar Cissé : Tout à fait. Les fintechs ont effectivement un rôle à jouer pour endiguer le Covid-19. Les transactions financières devront continuer même en période de confinement total. Les opérateurs de mobile money l’ont bien compris et participent non seulement dans le cadre de leur responsabilité sociétale à la lutte contre le Covid-19 par une réduction des coûts des transactions mais aussi en proposant de nouvelles offres qui devraient même, à l’issue de la crise, développer des usages sur la durée au niveau de la population.

En ce qui concerne Intouch, nous avons aussi décidé dans cette période de lancer de nouveaux outils de collecte de dons via les solutions de mobile money au profit des ministères de la Santé dans les pays où nous sommes présents, et de mettre en ligne nos produits pour permettre aux populations de continuer à faire leurs transactions, quel que soit l’opérateur choisi. Nous permettons aussi aux marchands, de manière simple, de recevoir des paiements par carte, mobile money ou cash à distance, quelle que soit leur taille, de la plus petite boutique de quartier au restaurant, à l’école en ligne, etc. Nous mettons cette possibilité à la disposition de tous les commerçants qui souhaitent se faire payer de manière dématérialisée en livrant leurs marchandises via des coursiers.

La lutte contre le Covid-19 donne aussi raison aux grands groupes qui font confiance à la fintech africaine. Un exemple : l’entreprise Bolloré a décidé d’utiliser notre solution au niveau du terminal roulier du port de Dakar. Tous les paiements liés au transport Ro-Ro (chargement et déchargement de marchandises) peuvent aujourd’hui se faire via notre plateforme afin de limiter l’utilisation du paiement en cash, faciliter le paiement aux clients et réduire au maximum les contacts physiques.

Les fintechs africaines pourront-elles favoriser l’émergence d’économies sans cash sur le continent dans quelques années ?

Très clairement, les sociétés africaines comprennent encore plus aujourd’hui l’apport des nouveaux moyens de paiement et y adhèrent massivement avec cette crise sanitaire. Nous constatons une véritable hausse de la demande en dispositifs d’acceptation de moyens de paiement du fait du confinement progressif. Aussi, en adoptant ces nouveaux moyens de paiement, les consommateurs découvrent les autres avantages d’une cashless society (sécurité, « convenience », accès à de nouveaux marchés, collaboration avec plus de prestataires, etc.). La cashless society, qui a beaucoup été théorisée, est en train de se mettre en place malgré nous. Elle s’impose de fait et devrait sur le long terme installer des usages qui feront certainement naître de nouveaux types d’entreprises et de petits commerces qui aideront l’économie à rebondir une fois que la crise sera derrière nous.

La fintech semble aujourd’hui dominer sans partage la scène entrepreneuriale des jeunes pousses africaines. Comment expliquez-vous cela ? Pensez-vous que cette réalité s’installant sur le long terme crée un effet d’entraînement sur les autres domaines ?

Pendant longtemps, nos start-up n’arrivaient pas à mettre en place des solutions au service de notre économie (agriculture, pêche, commerce, etc.) parce que le paiement, qui est très souvent une finalité, ne pouvait être pris en compte. Peu de modèles économiques sont viables si le paiement n’est pas intégré. Les start-up au Kenya se sont beaucoup développées grâce à l’écosystème autour de M-Pesa. Aujourd’hui, partout en Afrique, les fintechs arrivent à intégrer les différents secteurs et à apporter de véritables solutions grâce au développement du mobile money. De plus en plus de start-up se développent dans d’autres secteurs en se basant sur l’apport des fintechs. Les fintechs deviennent un maillon essentiel de notre économie et continueront de plus en plus à appuyer les secteurs qui sous-tendent notre développement.

Propos recueillis par Samir Abdelkrim

(Source : Le Point Afrique, 10 avril 2020)

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